Mammo-business: un quart de siècle de désinformation (2/4)

© Julia Curty

Le dépistage du cancer du sein est bâti sur des bases scientifiques douteuses. Il s’est imposé grâce à l’action d’un lobby, qui a usé de moyens non moins douteux pour écarter toute contestation: menaces, ostracisme et dissimulations.

Les programmes suisses de dépistage du cancer du sein informent-ils correctement les femmes âgées entre 50 et 69 ans? Cette population cible est-elle bien instruite des risques qu’elle prend quand on l’invite à effectuer une mammographie tous les deux ans chez un radiologue agréé? Lui expose-t-on honnêtement les bénéfices et les risques de cette démarche? Lui donne-t-on les moyens de prendre une décision libre et éclairée?

Le deuxième volet de notre enquête sur le mammo-business montre que c’est loin d’être le cas. Les promoteurs du dépistage dans les cantons helvétiques ont surtout cherché à convaincre les femmes d’adhérer aux programmes «en évitant qu’elles puissent se poser beaucoup de questions», comme le relevait récemment Gianfranco Domenighetti, ancien professeur d’économie et de politique de la santé dans le Bulletin des médecins suisses.

Pour comprendre cette situation, il faut se pencher sur une affirmation martelée depuis des années aux participantes ciblées par les organismes de prévention: le dépistage organisé contribue à abaisser de 25% la mortalité par cancer du sein.

L’histoire de ce «25%» est suédoise. Elle remonte au milieu des années 1980. Le plus peuplé des pays nordiques est en effet le berceau des programmes actuels de dépistage par mammographie: quatre des neuf essais randomisés contrôlés menés sur cette mesure de prévention y ont été réalisés.

L’un d’eux s’est très vite imposé comme étant «la» preuve scientifique de l’efficacité de cette démarche. Il s’agissait de l’étude des Deux-Comtés conduite par le radiologue hongrois László Tabár – surnommé depuis «le père de la mammographie».

Menée sur des populations féminines des comtés de Kopparberg et d’Östergötland, elle a consisté à comparer la mortalité par cancer du sein dans deux groupes de femmes: le premier s’est fait dépister et l’autre pas. Sa conclusion était spectaculaire: le dépistage permettait de réduire de 25% le nombre de décès par cancer du sein chez les femmes entre 50 et 69 ans.

Ces résultats ont tellement marqué les esprits, que, près de 30 ans après leur publication, c’est toujours à eux que les partisans du dépistage se réfèrent lorsqu’ils articulent leur fameux «25%». La parution en 1985 de cet essai dans la revue scientifique The Lancet a donné le coup d’envoi quasiment immédiat à de tels programmes de prévention dans de nombreux pays industrialisés.

Cette rapidité extraordinaire est sans doute due au fait que l’étude de László Tabár avait bénéficié du soutien du Conseil national suédois de la santé. Quatre ans plus tard, le programme touchait 85% des Suédoises dans la tranche d’âge concernée (50 à 69 ans). La vague du dépistage a atteint les Etats-Unis et l’Australie à la même période. Le Royaume-Uni l’a introduit en 1988.

Or s’ils avaient fait le choix de s’appuyer uniquement sur les meilleures données médico-scientifiques, les experts de santé publique et décideurs auraient sans doute fait preuve de beaucoup plus de prudence, avant de lancer des programmes de dépistage à grande échelle. Notamment parce qu’en 1988 déjà, les résultats de l’étude des Deux-Comtés ont été contredits par ceux de l’étude de Malmö I. Qui montraient ni plus ni moins que le dépistage systématique n’avait pas d’impact sur la mortalité par cancer du sein.

A la fin des années 1980, les choses étaient donc très loin d’être claires. En Suède notamment, différents scientifiques avaient déjà repéré des insuffisances méthodologiques dans le travail de László Tabár. Mais comme l’a relevé Peter Gøtzsche, directeur du centre Nordic Cochrane (Danemark), le climat était déjà tellement favorable au dépistage, que «ceux qui critiquaient l’étude des Deux-Comtés ne le faisaient plus qu’en privé».

La marche victorieuse de la mammographie de dépistage partir de cette époque est due à l’idée, a priori totalement logique de «plus on détecte tôt un cancer, plus on a de chance de le soigner.» Elle doit beaucoup également à l’activisme de nombreux acteurs (radiologues, oncologues, spécialistes de la prévention, politiciens, experts qualité…), mais aussi au mouvement féministe, qui avait fait de la mammographie une de ses revendications en faveur de la santé des femmes, et à l’industrie pharmaceutique. En 1984, Zeneca (entre-temps devenue AstraZeneca) finançait le lancement de l’initiative Breast Cancer Awareness Month qui dédie, depuis lors, le mois d’octobre au cancer du sein («Octobre rose»).

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