Sept Logo

www.sept.info/es/jaeger-octroi-episode-2

Regresar

Les écluses de Panama (2/3)

C’était un bateau blanc comme les nuages. La jungle tout autour était impénétrable. Cette image est demeurée vivante en moi; elle n’a cessé malgré les années d’enluminer ma mémoire. Le jour où je l’ai découverte, je me suis juré de prendre passage sur un bateau blanc qui m’emmènerait de l’autre côté du monde.

 45 minutes de lecture
Les écluses de Panama (2/3)
L'écluse de Gatún conduit au lac naturel de l'isthme de Panama où transite quotidiennement un train de navires.  © Gérard A. Jaeger

Les pilotes du canal sont maintenant à bord. L’approche est lente et le paquebot s’est mis en attente. Alentour, une forêt dense, presqu’impénétrable masque encore l’étroit défilé qui m’ouvre déjà les bras. Je songe un instant aux anciens navigateurs, qui prétendaient que nul n’est marin s’il n’a forcé le passage du Cap Horn! Et l’expérimenté Louis Lacroix de préciser dans ses mémoires que «ce n’est jamais sans une certaine appréhension qu’on s’approchait de ce gardien féroce et sans pitié, aussi terrible dans ses colères subites que dans ses calmes trompeurs». Moi qui vais m’affranchir de l’Atlantique, j’entrerai donc dans les mers du Sud par une porte dérobée. Qu’importe la manière: me voici dans l’accomplissement de mon rêve d’enfant. Il y a plus de soixante ans que j’espère, que j’attends, que je me fais à l’idée qu’un jour… Demain, dimanche 26 janvier 2019 à l’heure de grand-messe, j’aurai consommé toute ma patience. J’entrerai dans la grande histoire de ma vie. Il y a quelques heures encore, j’écrivais dans mon journal de bord: «la traversée de l’isthme de Panama, fixée depuis toujours dans mon inconscient, changera ma perspective; mais de cette mémoire à vif et de la réalité que je vais affronter, qui l’emportera?» Il me semble que c’est ici que je joue mon voyage. De l’autre côté, je m’attends à ce que tout soit différent.

Juché au plus haut des accès ouverts aux passagers, je me hisse encore un peu, franchissant quelques escaliers qui m’offriront une visibilité parfaite sur l’accès au premier des trois sas qui composent l’écluse de Gatún. La jungle qui borde l’entrée caraïbe du canal occupe toute la perspective. On ne distingue pas la ville fortifiée de Cólon, mais les histoires terriblement exagérées qui ont fait la réputation du port de Cristobal ne nous engagent pas à faire escale. Car s’il s’agit de s’encanailler, plonger dans la rumeur suffit. Combien de marins s’y sont fait dépouiller dans le meilleur des cas! D’autres y ont laissé la vie dans la chambre d’une prostituée. Le bleu de la mer s’insinue dans la mangrove, s’égare puis réapparaît. A perte de vue. C’est ici que les troupes américaines sont venu s’entraîner avant de partir combattre au Viêt Nam. La chaleur est étouffante, l’humidité presque intolérable. Le soleil plombe la surface de la mer et rend les tôles des navires incandescentes. L’écluse est encombrée par les cargos, les tankers et quelques paquebots dont la fébrilité des passagers est palpable. Si pour la plupart d’entre eux le passage représente l'une des principales attractions du tour du monde, il est pour moi d’une importance particulière. D’abord, c’est une incontestable attraction maritime que je partage avec les amateurs de croisières et les touristes en quête de sites d’exception; cela n’a rien d’original, car je connais des gens qui n’apprécie ni la mer ni les bateaux, et bien moins encore la navigation, mais qui s’y rendent comme on visite la grande muraille de Chine, le Taj Mahal ou la pyramide de Khéops. Or, si les infrastructures du canal, nées de la vision de Ferdinand de Lesseps, revêtent une attention qui dépasse à mes yeux toutes les merveilles du monde inscrites au patrimoine mondial de l’humanité, elles ne constituent pas pour autant l’objet de toute mon attention. Ce ne sont pas les écluses en elles-mêmes qui m’obsèdent et me possèdent depuis ma tendre enfance mais le mythe que cela représente: le symbole messianique d’une entrée dans l’au-delà d’une vie. C’est une vision qui se concrétise; une assomption.

Le Queen Victoria glisse dans le premier sas de l’écluse de Gatún, long de mille pieds. Lentement, nous franchissons le premier pallier de l’isthme. De chaque côté du navire, tracté au moyen de petites locomotives pilotées par des mécaniciens amoureux de leurs machines comme dans La bête humaine d’Emile Zola, quelques dizaines de centimètres seulement nous séparent du quai. Pour mesurer vraiment cette prouesse de précision, je dévale les ponts pour me rendre au plus près de la manœuvre, lorsque le niveau de l’eau nous amène devant les portes de fer qui ruissèlent d’algues saumâtres et d’écailles de rouille. C’est une «porte de l’enfer» qu’Auguste Rodin n’aurait pas reniée. Puis, sans effort apparent, voici que le navire s’élève lentement le long des bajoyers de béton abruptes qui bordent le bassin. Au troisième sas, une guérite blanche veille depuis plus de cent ans sur mon rêve accompli. 

Il y avait dans la bibliothèque de mon enfance une encyclopédie que mes parents m’avaient offerte en espérant retenir mon attention, si possible susciter mon intérêt et c’est une passion pour la géographie du monde qu’ils ont fait naître. Je ne sais plus combien de tomes elle comprenait dans cette édition des années soixante, mais je me rappelle que chacun d’eux possédait une couverture cartonnée de couleur différente et que le volume consacré à l’Amérique était celui que j’ai parcouru le plus souvent et le plus longtemps; si bien que sa reliure en avait terriblement souffert. Or sur cette route océane qui m’avait introduit dans le Nouveau Monde sur les traces des conquistadors, la traversée de l’isthme de Panama était illustrée par la photographie d’un petit cargo dont le sillage fendait les eaux vertes du lac Gatún. C’était un bateau blanc comme les nuages. La jungle tout autour était impénétrable. Cette image est demeurée vivante en moi; elle n’a cessé malgré les années d’enluminer ma mémoire. Le jour où je l’ai découverte, je me suis juré de prendre passage sur un bateau blanc qui m’emmènerait de l’autre côté du monde. J’ai fait bien des promesses à ma jeunesse encalminée, mais celle-ci déplacera des montagnes.

Gérard A. Jaeger

por Gérard A. Jaeger

Gérard A. Jaeger, nacido en 1952 en Friburgo, es un historiador, escritor y gran reportero suizo. Especialista en la historia marítima y en figuras excepcionales, es autor de numerosas obras que combinan biografías, relatos de aventura e investigaciones históricas. Entre sus títulos destacados se encuentran Las Amazonas de los siete mares, Érase una vez el Titanic y Henry Dunant, el hombre que inventó el derecho humanitario. Su obra, alimentada por viajes y archivos, explora los márgenes de la historia con una pluma viva y comprometida.

La continuación de esta historia es de pago.

Suscríbete

Y disfruta de acceso ilimitado al sitio por solo USD 5,90 /mes.

¿Ya tienes una suscripción? ¡Inicia sesión!
Ver nuestras suscripciones

Compra este artículo

Desde 2 dollars, fija tú mismo el precio para acceder a este relato y apóyanos sin ningún compromiso.

Pago rápido y seguro con Stripe

iniciar sesión antes de continuar

¿Ya estás suscrito?

Inicia sesión para acceder a este contenido.

Todos los hashtags

Suscríbete a nuestros boletines

Suscríbete a nuestros boletines y lee un extracto gratuito de nuestras historias cuando se publiquen en línea. También mantente informado sobre la publicación de cada uno de nuestros mooks y libros.

Nuestros socios

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

Los mejores editores de viajes del mundo

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Realización de retratos filmados de personalidades conocidas o no de Suiza romanda

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Principal festival literario de la rentrée que se celebra en Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Apoya la diversidad mediática en Suiza romanda

Baiutti

Baiutti

El constructor contemporáneo

BCF

BCF

El banco cantonal de Friburgo

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

La cultura al servicio de los Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

La cultura al servicio de los Vaudois

DIMAB

DIMAB

Su socio BMW, MINI y ALPINA para Vaud, Valais y Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Creador de espacios de fiestas

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promover el periodismo de investigación

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

Para la escritura y la literatura

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Preservar el patrimonio fotográfico suizo

Histoire et cité

Histoire et cité

Festival romando que cuestiona los desafíos históricos contemporáneos

InForm

InForm

Asociación dedicada a la inteligencia informacional

Journal La Motta

Journal La Motta

Descubrir cada verano Friburgo, de otra manera

Keystone-ATS

Keystone-ATS

La agencia de prensa suiza

Kompreno

Kompreno

Lo mejor del periodismo europeo

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds defiende la fotografía

La Semeuse

La Semeuse

Café tostado a 1000 metros de altitud

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival que explora nuevas perspectivas de la imagen

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

Los expertos en metal desde 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Museo dedicado a la cultura y la historia de Gruyère

OLF

OLF

Oficina del Libro de Friburgo

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Consultoría en financiamientos especiales

Photo Basel

Photo Basel

Feria de arte dedicada a la fotografía

Photo Elysée

Photo Elysée

Museo cantonal Vaudois para la fotografía

Raboud Group

Raboud Group

Diseño de interiores con sede en Bulle

CO 2

CO 2

Temporada cultural CO2 de la Gruyère

Rollin

Rollin

Agencia de desarrollo web

TBB

TBB

Escena cultural principal de Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Semanario satírico suizo de habla francesa

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Servicio de biblioteca y archivos

Payot libraire

Payot libraire

Gran librería suiza, independiente y comprometida, en el corazón de la vida cultural romanda