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Yad gari
Autel dédié à la divinité fluviale Oxus par Atrosokès, dont la base porte une dédicace à son intention en grec. La statuette représente le silène Marsyas soufflant dans une flûte grecque à double tuyau, l’aulos. Cet objet datant du IIe siècle av. J.-C. a été découvert dans la Bactriane septentrionale, une région à cheval sur l’Afghanistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, située entre les montagnes de l’Hindou Kouch et le fleuve Amou-Daria. © Marie-Lan Nguyen

Yad gari

En 1922, la France créa, à la demande de l’émir Amanullah (1892-1960), la Délégation archéologique française en Afghanistan. Presque cent ans plus tard, elle était la seule mission étrangère encore présente en permanence dans le pays. Avec la prise de pouvoir des talibans en août 2021, elle a dû le quitter précipitamment.

 25 minutes de lecture

Reconstruire une histoire, c’est un peu mon métier. Mais quand il s’agit de raconter sa propre histoire, c’est un peu plus compliqué. J’ai d’abord pensé que septembre 2004 était la date par laquelle je devais commencer. C’est, en effet, la date de mon premier voyage en Afghanistan. Puis, le lent travail de la mémoire a fait remonter des souvenirs plus ou moins lointains qui progressivement sont venus s’agréger à d’autres, sortis de strates mémorielles plus discrètes. Des rencontres, des objets, des livres, des situations qui ont créé dans mon univers intellectuel les éléments d’une familiarité, hors sol, avec ce pays où j’ai passé l’essentiel de mon temps depuis 2004 et qui m’ont aidé à l’approcher, à le découvrir, mais également à y retrouver quelque chose de déjà vécu. Les livres, d’abord, ou plutôt un livre: Les cavaliers de Joseph Kessel. Un roman qui faisait partie des ouvrages à lire alors que j’étais en seconde dans les années 1970. Bouzkachi, tchopendoz, Maïmana, Mazar-e Charif, Bamiyan, Ouroz, Jehol, Toursène sont devenus des noms et des mots familiers, un troublant mélange d’exotisme et de dureté. L’Hindou Kouch, la scène d’une aventure humaine aux couleurs changeantes, mais où l’homme afghan, certes revisité par Kessel, incarne le meilleur des vertus humaines, mais aussi les pires de ses défauts. Ne vous figurez pas pour autant que je m’y voyais, confronté à la réalité du bouzkachi et malgré les invitations pressantes de mes amis afghans, il ne m’est jamais venu à l’idée de jouer les tchopendoz ni même d’enfourcher un cheval.

Un objet, ensuite: une boussole. Je dois à mes parents, entre autres choses, d’avoir encouragé mon intérêt pour l’archéologie et de participer en jeune bénévole à des chantiers de fouille. Je dois aussi à un groupe d’archéologues amateurs et professionnels d’avoir accompagné avec bienveillance mes premiers pas dans ce nouveau monde. C’est ainsi que pendant les vacances de Pâques 1974, l’année de mes 17 ans, je me trouvais au Mont Cornon, une butte tertiaire plantée sur le plateau du Valois. J’ai le souvenir d’un vent glacial, et d’un sable blanc et fin qui s’insinuaient partout. Le site archéologique était à l’égal de l’environnement naturel: austère. Quelques ossements d’animaux, de rares tessons de céramique de l’âge du fer et outils en silex étaient dispersés autour des traces d’une habitation modeste. Après quinze jours de terrain, il fut décidé de poursuivre l’opération. C’est ainsi qu’au mois de juillet, je me retrouvais de nouveau sur ce chantier. Formée par l’archéologue André Leroy-Gourhan, Françoise Audouze, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), m’apprit l’essentiel de la méthode des préhistoriens et, entre autres, les différentes façons de procéder à l’enregistrement des données de fouille. En quelques jours, je fus en mesure de maîtriser les fonctions de base du théodolite, aux bulles de calage bien difficile à domestiquer, et à dresser des plans sommaires des carrés sur lesquels je travaillais. Un jour où l’engin se montrait particulièrement rétif à mes essais de réglage, la responsable me montra un instrument qu’elle venait d’acquérir. C’était une boussole… Les boussoles, je connaissais. Lors de l’inévitable épisode scout qui jalonne l’adolescence du fils ou de la fille d’une famille catholique, j’en avais utilisé pour traverser la forêt de Compiègne… en vérifiant bien, au préalable, les endroits où je m’aventurais. Mais là, il s’agissait d’un engin sophistiqué avec viseur. «Avec ce genre d’outil, mes collègues qui travaillent en Afghanistan arrivent à établir les plans de sites entiers», m’assura-t-elle. J’étais impressionné, plus par le fait que la personne avec qui je travaillais connaissait des gens qui fouillaient en Afghanistan que par les performances de la boussole. Une distante familiarité venait tout d’un coup de s’établir entre les plaines du Valois et celles d’Asie centrale, entre ce jeune archéologue que j’étais et les baroudeurs chevronnés qui, centaures des temps modernes, sillonnaient les steppes dans leurs 4x4 vrombissants. Enfin, c’est ainsi que je me les imaginais. Ce souvenir aurait pu s’effacer complètement de ma mémoire. Et pourtant en 2018, dans les nouveaux bureaux de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA) à Kaboul, en rangeant le vieux matériel laissé par les fouilleurs d’Aï Khanoum au nord-est de l’Afghanistan, je suis tombé sur une belle boussole enveloppée de papiers de soie. C’est un voyage de presque un demi-siècle en arrière que je fis.

Philippe Marquis

par Philippe Marquis

Philippe Marquis (né en 1957) est un archéologue et conservateur du patrimoine français, spécialiste de l’archéologie urbaine et orientale. Il a travaillé pour la Ville de Paris (fouilles de Bercy, 1982–2006), puis dans le Golfe, au Pakistan, Oman et depuis 2004 en Afghanistan. Il est directeur, à deux reprises (2006–2014, depuis 2018), de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA).

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