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Allers-retours au bazar de Tashqurghan
Tashqurghan, novembre 1966. Vendeurs dans le Tim, le marché couvert. Les bonnets sont brodés par les femmes à domicile et portés sous le turban par les hommes.  © Pierre Centlivres

Allers-retours au bazar de Tashqurghan

En décidant de consacrer ma thèse de doctorat en ethnologie au dernier marché couvert de briques cuites d’Afghanistan, j’ai non seulement découvert un monument architectural et une structure corporatiste uniques au monde, mais j’ai surtout noué de profondes relations humaines.

 31 minutes de lecture

Le bruit courait à Kaboul, dans les années 60, qu’il existait dans le nord du pays, non loin de la capitale provinciale de Mazar-e Charif et à quelques encablures de la frontière de l’Ouzbékistan marquée par le fleuve Amou-Daria, une oasis verte plantée de vergers avec, en son centre, un ancien bazar en briques, grouillant de chevaux et de chameaux, d’artisans et de marchands dans d’obscurs ateliers et boutiques: le dernier marché couvert de ce type, datant de la fin du XVIIIe siècle ou du début du siècle suivant, qu’avaient entrevu les agents de l’Inde britannique de la première moitié du XIXe siècle. Conseiller au Musée de Kaboul de 1964 à 1966 à la recherche d’un sujet de thèse, je décidai de faire de ce monument qui évoque immanquablement les fantasmes orientaux des relais de caravanes et l’antique route de la soie mon sujet d’étude. Cela tombait bien; la route et le tunnel du Salang, qui culminent à 3’848 mètres et qui, en franchissant l’Hindou Kouch, relient le sud de l’Afghanistan au Turkestan afghan, venaient de s’ouvrir, raccourcissant l’ancienne route d’une centaine de kilomètres.

Quelques mois auparavant, j’avais failli découvrir ce fameux bazar. Roulant vers Mazar-e Charif à l’occasion de brèves vacances, j’avais passé trop vite le carrefour d’où partent, à l’ouest, la route en direction de Mazar et, à l’est, la piste vers Kunduz; un carrefour alors presque désert, bordé par quelques boutiques de pisé et de planches où les camionneurs pouvaient trouver des bidons d’huile et, en saison, des paniers de fruits. Le vrai bazar, lui, se trouvait à un kilomètre environ, au bord de la rivière Khulm, caché par les arbres. Pendant les vacances suivantes, celles du ramadan, j’ai repris la route de la province de Balkh, accompagné d’une volontaire de l’American Peace Corps enseignant l’anglais dans un lycée de Kaboul. D’origine iranienne, son dari (persan d’Afghanistan) est meilleur que le mien; elle réunit donc à mes yeux l’agrément d’une compagnie féminine et les avantages d’une interprète compétente. Il a neigé la nuit précédente et nous faisons halte dans le petit hôtel pour fonctionnaires en mission à la lisière de Tashqurghan. Le lendemain, temps glacial; je garde le souvenir de la longue promenade dans une petite ville pétrifiée par le froid. Pas de thé au samovar de la gargote du carrefour. Nous avons oublié, ma camarade et moi, que c’est le premier jour du jeûne; les samovars sont éteints et les boutiques fermées en attendant la tombée de la nuit. Heureusement, nous ne sommes que de passage, demain, nous regagnerons Kaboul. Il ne s’agit pas encore de la «vraie» enquête qui ne commencera que dans plusieurs mois, à la fin de mon mandat au musée, et nécessitera une installation durable au cœur de cette localité. Pour l’instant, je ne vois guère comment m’y prendre et nous flânons dans la cité. A l’orée du bazar, la première ruelle qui s’ouvre à notre droite est celle des forgerons. Recouverte d’un toit de pisé et de roseaux reposant sur une charpente en chevrons, il y fait si sombre que c’est à peine si l’on distingue le fond des ateliers. Elle nous conduit à celle des chaudronniers qui, contrairement aux boutiques du carrefour, regorge d’activité et bruisse du martelage du cuivre. De là, nous gagnons la grand-rue, élargie dans les années 50, nous dit-on, pour permettre le passage des camions vers Kunduz. La rue endormie – le ramadan toujours – que nous suivons ensuite est celle des merciers qui mène tout droit à un bâtiment circulaire datant du début du XIXe siècle, le célèbre Tim, ou place du marché. Incarnation probable de l’ambition d’un beg (chef de clan) vassal de l’émir de Boukhara, soucieux de donner à la ville dont il était le maître un éclat et un prestige devant rejaillir sur lui, ce monument de briques cuites coiffé d’une superbe coupole, ornée à l’intérieur d’un décor de stuc à pendentifs serti de 201 soucoupes et bols de porcelaine provenant de Kachgar en Chine – je les ai comptés lors d’un séjour ultérieur –, noircie par le temps, la poussière et la suie des foyers des artisans, constitue le coeur du bazar. Du rond-point central, entouré de deux allées circulaires, rayonnent quatre ruelles vers les points cardinaux. Le long des allées et des ruelles s’alignent, dans une pénombre percée de rares ouvertures de la coupole, les boutiques des commerçants. Vers midi, nous regagnons le carrefour près de l’hôtel où nous avons passé la nuit. Les maisons de thé sont toujours fermées. L’après-midi, dans le quartier des forgerons et des tourneurs sur bois au sud de la grand-rue, le contact s’établit plus facilement qu’avec les rares boutiquiers présents sommeillant dans les allées du Tim. Les artisans manifestent à notre égard une curiosité chaleureuse et un peu goguenarde: ils s’enquièrent du pays d’où nous venons, du prix de nos vêtements et s’amusent de nos questions sur leurs outils et leur travail. Allons-nous ouvrir un atelier de coutellerie en Amérique?

Pierre Centlivres

par Pierre Centlivres

Pierre Centlivres est un ethnologue suisse, professeur émérite de l’Université de Neuchâtel, où il a dirigé l’Institut d’ethnologie de 1974 à 1998. Spécialiste de l’Afghanistan, il a mené, avec son épouse Micheline Centlivres-Demont, de nombreuses recherches de terrain en Asie centrale et au Pakistan. Leur travail porte sur les identités ethniques, les réfugiés et les représentations culturelles en contexte islamique. Parmi leurs ouvrages marquants figurent Chroniques afghanes et Revoir Kaboul. Ethnologue et écrivain

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