Assis en tailleur, pieds nus, le grand bonhomme aux longs cheveux gris rassemblés en catogan est concentré sur son instrument, un sitar. Ce luth à manche long est l’instrument phare de la culture hindoue traditionnelle. Nous sommes pourtant à Fribourg au printemps 2014; le musicien, Alain Monod au civil et Al Comet à la scène, est connu pour son talent de mixeur, exercé pendant plus de vingt ans au sein des Young Gods.
A 55 ans, Alain Monod a pourtant décidé de tourner pour de bon la page du célèbre groupe fribourgeois, qu’il avait intégré en 1989. Pionnier du son électro en Suisse, il a notamment écrit et joué du synthétiseur pour la formation, reconnue pour avoir influencé The Chemical Brothers ou David Bowie. En 2014, le musicien a officialisé son départ et en a profité «pour remercier Franz (Teichler, ndlr), Bernard (Trontin, ndlr), l’équipe technique, le management tout autant que les fans qui lui ont permis de vivre une aventure aussi intense qu’extraordinaire».
Cela faisait un moment qu’il mûrissait sa décision. Sur scène aujourd’hui, il est plus à l’aise sous le nom de Mahadev Cometo. «Mahadev», comme le dieu Shiva, le surnom que lui donnent affectueusement des musiciens indiens après l’avoir vu à l’oeuvre dans un studio d’enregistrement lors de son séjour en Inde il y a trois ans. Un surnom et un séjour qui lui collent à la peau et sous lequel il allie ses passions: l’électro et donc, le sitar. Dès ce 6 août, il est d’ailleurs l’une des vedettes de BOOM, l’un des plus grands rassemblements électro d’Europe, qui se tient à Idanha-a-Nova, au Portugal.
Pour comprendre ce changement d’orientation, il faut retourner en 2011. Alain Monod est alors en plein questionnement. Sa vie de famille tangue; lui et les autres membres des Young Gods n’ont «plus vraiment la même vision des choses». Lorsqu’il entend parler de la possibilité de passer six mois à Varanasi grâce au Service culturel de la ville de Fribourg, il sait «comme le Moléson au milieu de la Gruyère» que ce voyage sera pour lui. Une année plus tard, il largue les amarres.
Sise dans l’Inde du Nord, Varanasi est à la fois riche d’un immense patrimoine culturel et la ville la plus sainte du pays. Ses «ghâts», les quais qui bordent le Gange, sont fréquentés par une faune hétéroclite, pèlerins venus de tout le pays et touristes en mal d’exotisme. Al Comet ne connaît rien à l’Inde. La résidence d’artiste qui l’accueille a été créée par Navneet Raman, trentenaire passionné d’art et de patrimoine. A quelques pas des bungalows qui accueillent les artistes, l’imposante demeure néo-coloniale de la famille Raman a accueilli les Beatles comme Ravi Shankar. L’illustre sitariste, père des musiciennes Anoushka Shankar et de Norah Jones, naquit à Varanasi en 1920 (il est mort en 2012).
«A l’aéroport, j’ai été accueilli par une Ambassador (célèbre berline indienne, ndlr), raconte-t-il devant un chai, le thé épicé indien, qu’il a préparé avec soin lorsque nous lui avons rendu visite dans son chalet de la périphérie fribourgeoise. Navneet s’est mis au volant, et le chauffeur s’est assis à l’arrière.» Le dépaysement ne fait que commencer et pourtant, il se sent comme un poisson dans l’eau. La saleté, l’air souvent irrespirable de la ville, le bouillonnement local sont tout sauf une violence. «C’était une claque bienvenue. Je captais tout, comme une éponge. Et les gens étaient accueillants, doux, tranquilles.»
L’homme a une idée en tête: maîtriser, vraiment, l’art du sitar. La première fois qu’il a entendu l’instrument, il était encore adolescent. «Un copain m’avait fait écouter «The Concert for Bangladesh», auquel avait participé Ravi Shankar. Ça m’avait fait flasher. Un autre monde», se souvient-il. Dans les années 1990, lors d’une tournée avec les Young Gods dont No One is Innocent fait la première partie, il avait découvert la guitare à trois cordes, «le petit frère du sitar en beaucoup plus simple».
Plus tard encore, il hérite d’un vieil instrument qu’un luthier parisien de ses amis répare pour lui. Mais une fois l’objet en main, Alain Monod est dérouté. «Même les principes de base, la manière de s’asseoir, tout était différent.» Et puis, ce rockeur dans l’âme –qui a commencé enfant le piano au Conservatoire de musique de Fribourg– a «besoin de puissance». Comme il le dit à sa manière à la fois familière et décontractée, «avec le sitar, tu mets les gaz et ça sonne dégueu. En même temps, quand j’écoute les Indiens, ça masse. J’ai voulu comprendre.»
«Au départ, cela me faisait vraiment c…r, raconte-t-il. Mais en trois, quatre leçons, j’étais pris.» Discipline, patience, concentration… C’est que derrière le rockeur au synthétiseur se cache un pilote de chasse, qui intégra l’école de pilotes militaires en 1979 avant d’être mis à la porte. «On doit toujours garder le cap.» La pratique quotidienne du yoga l’aide à se canaliser et lui fait voir les choses différemment. «Chez nous, en Occident, le cerveau gère tout, alors que pour les Indiens, tout est spirituel. Ici, nous sommes constamment en train de nous projeter dans le passé ou dans l’avenir. Quelle place reste-t-il au présent? Eux n’ont pas d’autre choix que d’être dans le moment.»
Parallèlement, sa maîtrise du sitar s’affine. Vers la fin du séjour, il y ajoute l’«électricité» qui a fait sa renommée. Aujourd’hui, il joue du sitar à la manière traditionnelle, mais ne se prive pas non plus d’y brancher des câbles et autres samplers. Et, disons-le, cette fusion entre la musique indienne classique et les rythmes électroniques occidentaux est à la fois surprenante et réussie!
L’un de ses grands souvenirs: le concert donné sur le ghât d’Assi, le plus fréquenté de la ville, sur fond de tablas –percussions indiennes – et de tampoura – luth à cordes pincées qui sert d’accompagnement– avec les projections psychédéliques du vieux complice Jean-Louis Gafner. Un compagnon qui mériterait son propre portrait: cet artiste qui pratique la méditation depuis 40 ans vient de prendre sa retraite après une carrière réussie de microbiologiste, notamment au sein de l’Agroscope.
Le retour en Suisse, en hiver 2011, est rude. Le divorce d’avec sa femme est prononcé. Les Young Gods? «Je me suis rendu compte que cela ne me manquait pas.» Suivent quelques mois d’incertitude, à trimballer son baluchon à droite à gauche. Et puis, la discipline inculquée en Inde revient. L’homme se remet au yoga, décide qu’il ne touchera plus une goutte d’alcool.
Il a des projets plein la tête. Cet automne, «Mahadev Cometo et Jean-Louis Gafner» sont à l’affiche d’un festival de Katmandou (Népal). Al Comet a également intégré le All Star Jam Band de Mich Gerber; le groupe joue sur des compositions de Mich Gerber, réputé contrebassiste bernois, aux côtés de Wolfgang Zwiauer à la basse électrique et d’Andi Pupato aux percussions.
Reste que le yoga, c’est tous les jours. «Cela me permet d’être complètement dans le moment. Je sais désormais ce que signifie le lâcher prise.» Récemment, c’est dans sa ville de Fribourg qu’il a organisée une séance de «yoga-sitar» en plein air. Histoire de partager un peu de sa zénitude. «Je vois les gens qui courent partout. Et quoi, parce qu’ils courent, Noël va venir plus vite? Cela me dépasse.»