Ils bombardent Reims…

Peu après le début des hostilités, les Allemands bombardent le 19 septembre 1914 la cathédrale de Reims, joyau de l’art gothique où étaient couronnés les rois de France. Sa charpente prend feu et le plomb de la toiture entre en fusion. L'édifice manquera de disparaître. Albert Londres, sur place, narre cet épisode traumatisant pour la population française dans son premier reportage. Sa série d'articles sur ce bombardement sera remarquée et lui permettra d’accéder à une certaine notoriété.

Albert Londres Albert Londres
Façade de la cathédrale de Reims après avoir été touchée par vingt-cinq obus. © DR

Le Matin, 21 septembre 1914. Le Matin, 21 septembre 1914

Ils ont bombardé Reims et nous avons vu cela! Nous venions d’Epernay. Notre coeur déroulant sans cesse en nous les multiples vues de la guerre, nous allions sans quiétude mais sans déchirement nouveau. Cette partie de la Champagne avait retrouvé son silence. Nous espérions ne plus souffrir aujourd’hui. La route montait, se détournait, traversait les bois, nous nous laissions descendre doucement dans l’oubli comme l’on met un liniment sur une plaie. Reims nous apparut à quinze kilomètres. La cathédrale profilait la majesté de ses lignes et chantait dans le fond de la plaine son poème de pierres. Nous avancions. Notre ami nous frappa brusquement du coude: «Regardez, nous dit-il, ça fume.» Ça fumait. Les panaches gris sale s’élevaient derrière les tours. Les coups du bombardement nous parvenaient. Nous n’avions pas encore entendu ces bruits-là: ça bourdonnait. Nous fîmes halte. D’un talus, nous regardions s’étaler la fumée. Les premières lueurs rouges dépassaient déjà l’horizon. A droite il y en avait d’autres. Plus en avant il y en avait encore. Trois centres d’incendie se signalaient. Le sous-préfet de Reims revenant vers sa ville s’arrêta près de nous.
- Je ne me rends pas compte des coins qui brûlent, nous dit-il.

Nous étions cinq hommes qui ne parlaient plus. Le sort de l’oeuvre qui depuis huit siècles émerveille le monde nous tenaillait l’esprit. Un sous-officier nous croisa.
- C’est la sous-préfecture qui flambe, cria-t-il.

Nous filons vers la ville. Les flammes s’allongeaient. A trois kilomètres de l’entrée, il nous faut ralentir. C’est l’exode. Tête nue, les femmes montent vers les champs. Elles sauvent leurs fils de la mort. Elles sont en groupe et parlent haut. Elles veulent vous dire ce qui se passe, qu’ils tirent sur Saint-Rémy, sur la cathédrale et partout et qu’on y peut plus tenir. Un enfant se contorsionne dans les bras de sa mère.
- Monsieur, ils lui ont donné la danse de Saint-Guy!

Il est six heures. La nuit descend aussi simplement que pour cacher le spectacle de tous les jours. Les obusiers crachent sur la cité. Des ballons de fumée s’élèvent de tous les coins. Sur un fond rouge et mouvant comme une tenture que l’on secoue, la cathédrale étirant ses lignes vers le ciel prie ardemment. Elle recommande son âme à Dieu. Les pauvres femmes remontent toujours. Un chien devenu fou, tourne sur lui-même et saute pour prendre un sucre invisible. Nous roulons lentement jusqu’à la porte de Paris et la passons. Un régiment va vers son repos, il quitte la ville. Elle n’est pas déserte. Les gens passent d’un trottoir à l’autre pour échapper à la pensée. Ceux qui sont dans les caves ne sont plus en sécurité. Cinq personnes viennent d’être déchiquetées dans la leur. Et puis voilà trois jours que ça dure – trois jours – ça suffit pour mettre la vie à bon marché. Nous passons la Vesle. La nuit est presque complète. Les obus se déchirent violemment dans les rues et sur les toits. Nous gagnons la cathédrale. Ils l’ont visée! Le parvis est troué à cinq endroits. Nous ne pouvons pas voir si elle est touchée, il fait trop noir. Dans un mouvement d’amour, comme si nous pouvions la protéger, nous montons sur son porche. C’est la pleine nuit. Ils tirent toujours. Ils ne s’arrêteront qu’à huit heures. 

Huit heures. Tout redevient silence. Les trois foyers illuminent la ville. La sous-préfecture et les deux maisons qui la bordent dégagent une telle chaleur que nous nous en approchons les mains sur les joues. Mais c’est la cathédrale qui nous attire. Nous ne pouvons nous empêcher d’en faire et d’en refaire le tour. Nous avons l’intuition qu’il lui arrivera du mal. Nous sommes sans logis, notre nuit se passera près d’elle. C’était la moins abîmée de France. Rien que pour elle on se serait fait catholique. Ses tours montaient si bien qu’elles ne s’arrêtaient pas où finissait la pierre. On les suivait au-delà d’elles-mêmes, jusqu’au moment où elles entraient dans le ciel. Elle n’était pas suppliante comme celle de Chartres, pas à genoux comme celle de Paris, pas puissante comme celle de Leon. C’était la majesté religieuse descendue sur terre. Ils allaient la brûler. 

Les feux perçaient l’obscurité. Nous attendions le jour avec l’angoisse des âmes qui pressentent. Depuis trois heures de nuit nous étions assis sur les marches, nous relevant de temps en temps pour aider les minutes à passer. Notre esprit errait hors des chemins. Un grand fracas vient nous ébranler. Le premier obus de cette journée tombait sur la ville. Il était 2 h 25 du matin. Trois autres le suivirent. Nous avions froid comme si la température venait subitement de changer. Puis plus rien. Ils n’avaient pas visé la cathédrale, du moins ne l’avaient pas atteinte. L’obscurité se retirait. La canonnade par-dessus Reims commença. On ne bombardait pas la ville. Les deux positions ennemies, s’étant reconnues, avaient repris contact. Sous cette voûte de bruit, pendant deux heures nous parcourûmes la ville insultée. Tous les monuments ont été visés. Il ne reste plus rien de la sous-préfecture et de dix maisons. Plus de cinquante autres sont éventrées. Sept obus éclatant devant l’hôtel de ville n’en ont jusqu’à présent fait sauter que les carreaux. A ce moment – à ce moment – la cathédrale n’avait qu’un grand trou dans sa toiture, qu’un balconnet du côté droit brisé et qu’un arc-boutant de l’abside arraché. Nous étions revenus vers elle. Nous sentions bien que nous ne la verrions plus entière. On s’appuyait à ses colonnes comme à l’épaule que l’on va quitter. Cinq soldats la veillaient aussi.
- Hier ils m’ont tué deux hommes, nous dit le caporal, puis allongeant la main au bas des marches:
- C’est l’obus qui a fait ce trou-là.

Il nous ouvrait la porte pour nous permettre de voir les deux cents blessés allemands couchés dans la grande nef, quand un effroyable coup nous figea sur la dalle. Des sifflements qui ressemblaient tantôt à ceux d’un merle géant, tantôt à ceux d’une sirène, dont le son serait aiguisé, coupant et rapide, virevoltèrent au-dessus de nous.
- Sac au dos, dit le caporal, et baïonnette au canon, cette fois ça y est.

L’obus venait de tomber sur le parvis. Le caporal se souvint de nous.
- Tâchez de filer, bon Dieu! cria-t-il.

Où filer? Et à quoi cela pourrait-il servir? Un deuxième obus suivit à trente secondes. Il se logea à dix mètres du premier. Les mêmes sifflements nous tranchèrent le tympan. Nous passâmes notre main sur notre visage qui nous semblait cruellement balafré. C’était le début. Ils avaient rectifié. Cette fois, ils la tenaient. Nous n’avons plus compté les coups. Ils tombaient sans relâche. Nous avons quitté le porche et sommes allés dans la rue, en face, à cent mètres. Nous regardions la cathédrale. Dix minutes après, nous vîmes tomber la première pierre. C’était le 19 septembre 1914, à 7 h 35 du matin.

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