Ces Allemands qui ont fait l'Amérique

© DR
 Broadway et Park Row, New York, 1848.

Faute d’avoir réussi la révolution en Allemagne, les «quarante-huitards» ont joué un rôle majeur aux Etats-Unis, dans la lutte contre l’esclavage. En exil, ils se sont engagés en masse au moment de la guerre de Sécession et ont beaucoup contribué au succès du parti républicain.

Les Français n’ont jamais entendu parler de lui. Les Allemands l’ont oublié. A New York, le long de l’East River, un parc porte pourtant son nom. Et, de l’autre côté de Manhattan, non loin de l’université Colombia, une statue a été érigée en son honneur. Lorsqu’il mourut en 1906, Mark Twain, qui avait été son ami, écrivit son éloge funèbre dans le Harper’s Weekly. Lui-même reconnut un jour dans une lettre: «On dit de moi que j’ai fait Lincoln président.» Avant d’ajouter, avec une feinte modestie: «Ce n’est certes pas vrai, mais qu’on le dise prouve assez que j’y ai un peu contribué.» Consécration suprême, il est devenu, à titre posthume, un héros d’Hollywood: dans le western de John Ford, Les Cheyennes, il est interprété par Edward G. Robinson. Cet homme s’appelle Carl Schurz. Ce fut le premier Allemand à entrer au Sénat américain, et il finit secrétaire à l’Intérieur. Mais avant cela, il avait été révolutionnaire en Europe, exilé, journaliste, ambassadeur des Etats-Unis en Espagne, général de l’Union contre les Confédérés lors de la guerre de Sécession… 

Outre Lincoln, dont il fut l’un des proches conseillers, il fraya au cours de son existence tumultueuse avec Marx (qu’il trouvait d’une «insupportable arrogance»), Bismarck, ou encore Richard Wagner. Schurz est l’un de ces inconnus qui ont fait l’histoire. 

Bande annonce officielle du film Les Cheyennes. En 1878, refusant de vivre dans une réserve, plusieurs centaines de Cheyennes partent en direction du Dakota où ils espèrent trouver une vie meilleure. Une institutrice fait partie du voyage et s'occupe des enfants. Mais le groupe est poursuivi par le capitaine Archer et ses hommes, chargés de les ramener dans leur camp (Warner Bros France).

Ces derniers mois, sa patrie d’origine a commencé de le redécouvrir à l’occasion de la parution de ses «souvenirs». Ils se composent de deux tomes, qui correspondent aux deux parties de sa vie: avant et après son exil américain. Et, comme si cette division n’était pas assez claire en elle-même, Schurz rédigea la première partie en allemand et la seconde en anglais. Laquelle, immédiatement après sa mort, fut traduite en allemand par ses deux filles aînées, non sans quelques coupes et ajouts censés la rendre plus claire pour le public d’outre-Rhin. La nouvelle édition revient au texte original. Elle a été unanimement saluée par la presse germanophone. 

Qu’un Allemand ait joué un rôle déterminant dans le destin des Etats-Unis n’a statistiquement rien d’étonnant: on l’oublie souvent, mais près de 48 millions d’Américains sont d’origine germanique (contre 26 millions d’origine anglaise et 34 millions d’origine irlandaise). Plusieurs explications à ce phénomène: la démographie allemande, d’abord, l’une des plus dynamiques d’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, les règles d’héritage en usage outre-Rhin, ensuite, qui laissaient l’essentiel des biens à l’un des fils et obligeaient les autres enfants à aller faire leur vie ailleurs. Enfin, les remous politiques, qui poussèrent bien des opposants sur la voie de l’exil. Carl Schurz fut l’un d’eux.

Né en Rhénanie en 1829, Schurz est encore étudiant lorsque éclate le «printemps des peuples» de 1848, d’abord en France, puis par émulation en Allemagne. Deux faits d’armes vont faire de lui l’une des grandes figures de cette révolution avortée. En 1849, après une escarmouche avec les troupes prussiennes ayant tourné au désastre, il s’enferme dans la ville badoise de Rastatt, l’ultime bastion des insurgés. Celle-ci ne tarde pas à être assiégée par les Prussiens, commandés par le futur empereur Guillaume Ier, qu’on surnomme à l’époque le «prince Mitraille». Le 23 juillet, les révolutionnaires se rendent. Ce qui attend Schurz ne fait guère de doute: c’est le peloton d’exécution. 

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Carl Schurz et son professeur d'université, Gottfried Kinkel. © DR

Mais le jeune homme fuit in extremis par les égouts de la ville. Il pleut des cordes et les eaux montent dangereusement. Ses habits sont trempés, ses provisions épuisées, et à la sortie du tunnel, des soldats ennemis rôdent. Schurz et deux de ses camarades se terrent pendant quatre jours et quatre nuits avant de parvenir enfin à échapper à la vigilance des Prussiens, monter dans une barque et traverser le Rhin en direction de la rive française. De là, Schurz gagne la Suisse.

«Il ne lui vient pas à l’idée de s’y faire un peu oublier, raconte Dirk Kurbjuweit dans le Spiegel. Lorsqu’il apprend que son professeur d’université Gottfried Kinkel, en raison de ses sympathies révolutionnaires, a été incarcéré à la prison de Spandau, à Berlin, il risque à nouveau tout. Il gagne incognito la Prusse, où il est sous le coup d’une condamnation à mort, et collecte de l’argent pour libérer Kinkel.» La première tentative échoue, mais la seconde est la bonne: le gardien a été corrompu, la porte de Kinkel est abattue à coups de hache, le prisonnier rejoint les toits. Là, muni d’une corde et malgré son embonpoint, il parvient à se laisser glisser vingt mètres plus bas, dans la rue, où l’attend un fiacre. Schurz se trouve à l’intérieur. Les deux hommes fuient vers Rostock, d’où ils prennent un bateau pour Edimbourg. 

Londres, Paris, Zurich… L’errance de Schurz se poursuit jusqu’au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, qui lui enlève tout espoir de voir la révolution triompher en Europe. Le 17 septembre 1852, il débarque à New York. 

Le dépaysement est rude. A Washington, Schurz, qui a connu l’éphémère mais brillant parlement de Francfort, n’en revient pas de voir des membres du Congrès mâcher du tabac ou se balancer sur leur siège. L’état déplorable des services publics l’atterre. Cela ne l’empêche pas de s’intégrer très vite à sa nouvelle patrie. Il ne parle pas l’anglais, mais l’apprend grâce à une méthode originale: «Il traduisait des articles de journaux américains en allemand avant de les retraduire en anglais, puis examinait les différences entre le texte auquel il était parvenu et le texte d’origine», nous apprend Uwe Timm dans l’hebdomadaire Die Zeit

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From the Old to the New World, qui peut être traduit par De l'ancien au nouveau monde, montre des Allemands à Hamburg qui embarquent dans un bateau à vapeur en direction de New York. © Harper's Weekly, 7 novembre 1874

Aux Etats-Unis, Schurz n’est pas le seul révolutionnaire à avoir fui son pays. C’est aussi le cas de Friedrich Hecker, Gustav Struve et Franz Sigel. Le premier est l’un des héros de 1848. Lorsque Schurz lui rend visite, en octobre 1854, il vit dans une «cabane en rondins d’apparence très primitive», à Belleville, dans l’Illinois. «Hecker était devenu un latin farmer, l’un de ces immigrés très cultivés qui savaient parler latin, mais qui, dans leur exil, devaient s’échiner à cultiver la terre pour survivre», explique Kurbjuweit. Hecker, jadis si élégant, célèbre pour son chapeau à plumes et ses hautes bottes, avait un «aspect lamentable», note Schurz, qui décrit «sa chemise de laine grise, son pantalon flottant et usé, sa paire de vieilles pantoufles». Il trouve le visage de son compatriote «pâle, émacié, fatigué». La star de la révolution allemande, à qui, outre-Rhin, on consacre des chansons, est devenue une bien triste figure.

Ces gloires déchues sont surnommées dans leur nouvelle patrie les forty-eighters – les «quarante-huitards». Bientôt un événement va raviver leur goût de la liberté et leur donner l’occasion de prendre leur revanche. Dans les années 1850, la vie politique américaine est rongée par la question de l’esclavage. Les Etats du Sud veulent l’étendre, ceux du Nord l’abolir. Pour les forty-eighters, le choix est vite fait. Comme l’écrit Hecker à une connaissance, «nous autres Allemands réfugiés aux Etats-Unis ne pouvons défendre l’extension de l’esclavage; ce serait insulter notre passé, les idéaux pour lesquels nous avons lutté et pour lesquels nos frères sont morts, ce serait profaner les tombes de ceux qu’a assassinés la loi martiale (instauration dans un pays d'un état judiciaire d'exception, ndlr

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Un marchand d'esclaves à Atlanta, en Georgie, en 1864. © DR

Ils s’engagent en masse dans le parti républicain, qui se crée alors sur un programme antiesclavagiste, et entreprennent de lui gagner une communauté allemande forte de trois millions de personnes (sur vingt millions d’habitants environ). Schurz et Hecker écument le pays, tiennent des discours devant des centaines, des milliers de personnes. Les vieilles querelles sont oubliées: «Hecker n’hésite pas à apparaître aux côtés de l’immigré Gustav Körner. Etudiants, ils s’étaient battus en duel. Désormais la seule chose qui compte, c’est le parti», rappelle Kurbjuweit. 

Le parti en gestation ne rend pas pour autant les choses faciles aux Allemands. «Son aile nativiste est composée de non-catholiques nés aux Etats-Unis, qui se sentent envahis par les immigrés», poursuit Kurbjuweit. Il faut dire que de nombreux Allemands ne sont pas particulièrement désireux de s’assimiler: ils vivent et parlent allemand entre eux, ils lisent des journaux germanophones, le Belleviller Volksblatt, l’Illinois Staats-zeitung, le New Yorker Abendzeitung, l’Anzeiger des Westens. Cette attitude ulcère les nativistes du parti républicain.

Un incendie, d’origine vraisemblablement criminelle, réduit en cendres la cabane de Hecker, sans que l’on sache si le forfait a été commis par des démocrates partisans de l’esclavage ou des républicains germanophobes. Mais les «quarante-huitards» en ont vu d’autres. Ils tiennent bon et, en 1860, leur champion, Abraham Lincoln, est élu président des Etats-Unis. Dans ses «souvenirs», Schurtz, qui l’admire, ne peut s’empêcher de se moquer de son apparence «grotesque»: «Il portait sur la tête une sorte de haut-de-forme tout chiffonné, écrit-il. Son cou long et nerveux saillait d’un col de chemise qui était rabattu sur une étroite cravate noire. Sa maigre silhouette, mal dégrossie, était revêtue d’un frac déjà un peu râpé dont les manches auraient dû être plus longues. Son pantalon noir laissait bien voir ses longs pieds.»

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Un drapeau des Etats-Unis retrouvé en 1861, durant la guerre de Sécession. © DR

Cette élection marque le début de la pire guerre qu’aient connue les Etats-Unis (620'000 morts). «Pour les forty-eighters, la conduite à suivre ne fait pas de doute, explique Kurbjuweit. Friedrich Hecker quitte sa ferme de Belledville et devient soldat. Le professeur Franz Sigel abandonne ses cours à Saint-Louis et redevient soldat. Gustav Struve, qui travaille à une "histoire du monde" du point de vue socialiste, abandonne la plume et s’engage. Carl Schurz, qui a été nommé par Lincoln ambassadeur en Espagne, ne résiste pas longtemps et prend lui aussi les armes. On estime que 200'000 personnes d’origine allemande ont combattu aux côtés de l’Union. Hecker se retrouve d’abord à la tête du 24e régiment de l’Illinois, puis du 82e. Il fait partie du IXe corps d’infanterie de l’armée du Potomac, qui à un moment donné sera commandé par le général de division Franz Sigel. La 3e division de ce corps est sous les ordres du général de brigade Carl Schurz, qui deviendra plus tard lui aussi général de division. Nombre de leurs hommes sont des Allemands.»

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Le 4 mars 1865, Abraham Lincoln (au centre, tenant ses feuilles) délivre son deuxième discours inaugural en tant que président des Etats-Unis. © DR

Les nativistes ne désarment pas, et cherchent à les discréditer. A l’issue d’une bataille perdue en mai 1863 se répand le bruit selon lequel ils seraient restés trop sur la défensive. Les dutchmen, terme qui désigne alors les Allemands, deviennent les running dutchmen. Leur contribution à la victoire finale de l’Union n’en a pas moins été décisive. Auréolés de ce prestige nouveau, les voilà devenus des personnages importants. Mieux: respectables. Struve bénéficie d’une amnistie et retourne en Allemagne où il va devenir l’un des pères fondateurs du végétarisme. Schurz est lui aussi autorisé à revenir dans le pays qui a voulu le fusiller, avant d’être élu sénateur du Missouri de 1869 à 1875, puis secrétaire à l’Intérieur des Etats-Unis de 1877 à 1881. En 1868 aura lieu une rencontre improbable avec Bismarck. Entre ces deux hommes que tout oppose, c’est le coup de foudre. 

Schurz est impressionné par la «vivacité» de la conversation du chancelier réactionnaire, par sa «personnalité puissante, incarnation d’un pouvoir plus que royal», par ce nouvel «Atlas, qui porte sur ses épaules le destin de tout un peuple». Bismarck, de son côté, s’amuse beaucoup au récit de l’évasion de Kinkel qu’a organisée Schurz deux décennies plus tôt, en ridiculisant les autorités prussiennes. Les deux hommes comparent les Etats-Unis à la Prusse et Bismarck, selon Schurz, s’étonne «qu’une société puisse être heureuse et à peu près ordonnée alors que le pouvoir du gouvernement y est si réduit et la crainte des autorités si faible». Schurz riposte par une leçon sur la liberté et explique «que le peuple américain ne serait jamais devenu aussi confiant en lui-même, énergique, avancé, si devant chaque flaque d’eau d’Amérique se tenait un conseiller privé ou un policier pour vous avertir de ne pas y marcher». Et de noter le rire cordial de Bismarck.

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Carl Schurz et son épouse Margarethe Meyer Schurz. © DR

Aux Etats-Unis, les forty-eighters poursuivent la lutte. «La liberté reste menacée, mais maintenant il s’agit de la liberté de boire de la bière, remarque Kurbjuweit. Les ligues de tempérance défient les Allemands en voulant interdire les joies de l’alcool. Comme on peut l’imaginer, un certain nombre d’Allemands, sitôt débarqués aux Etats-Unis, ont fondé des brasseries. Ce combat aussi sera gagné, du moins dans un premier temps. » 

Et les «quarante-huitardes»? Elles aussi ont joué leur rôle. Amalie, l’épouse de Struve, s’était engagée dans la révolution badoise aux côtés de son époux, qui se déclarait en faveur du droit de vote des femmes. Quant à Schurz, il s’était embarqué pour l’Amérique avec son épouse Margarethe, qui n’y resta pas inactive: elle fonda la première école maternelle des Etats-Unis. C’est à cause d’elle qu’aujourd’hui encore les Américains appellent les écoles maternelles kindergarten

Cet article de Baptiste Touverey est initialement paru dans le magazine Books en septembre 2016.