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L’ennui d’une journée normale (2/3)

C’est la mobilisation. Fusil en bandoulière, le Suisse se rend à la caserne pour payer son tribut à la patrie. La guerre? Pas au sens premier du terme. Ou peut-être celle des nerfs, dans un combat qui s’annonce rude contre l’ennui. Nous parlons d’une mobilisation annuelle et individuelle. Récit ordinaire d’un vécu militaire.

 8 minutes de lecture
L’ennui d’une journée normale (2/3)
© Pierrick Guigon

A mon arrivée dans la chambre 102 de l’infirmerie militaire de la caserne de Payerne, j’investis l’une des couchettes vacantes. En ce premier jour de service annuel, rien ne m’aura davantage réjoui que la découverte du dortoir. Destiné en première intention à accueillir des malades, il est aménagé pour six personnes seulement, chacune disposant d’une armoire métallique et d’une table de chevet assortie d’une lampe murale. Le parquet de l’allée centrale supporte une table sommaire propice aux parties de cartes. L’armature carmin des fenêtres fait écho à la couleur de la porte, mais sans exciter l’œil que le blanc des autres murs et le bleu des matelas soulagent. L’évier de la salle représente enfin une commodité surprenante pour un soldat, mais appréciable et compréhensible dans cet univers particulier où l’attention portée à l’hygiène doit être maximale.

Nicolas s’installe du même côté que moi. En face de nous, trois Suisses alémaniques pour autant de lits – «Röstigraben» de facto que je n’ai pas cherché à remettre en cause, me trouvant très à l’aise dans le secteur romand. La nuit venue, nous serons renseignés sur les raisons de cet agencement: les deux matelas délaissés par les pragmatiques germanophones reposent de part et d’autre de la literie d’un Neuchâtelois qui défie les lois de l’acoustique par un ronflement aussi puissant qu’irrégulier – de quoi vous faire méditer, à défaut de dormir, sur quelque remède médicamenteux susceptible de faire passer l’orage.

Me reviennent en tête les nuits pénibles dans l’abri antiatomique de Villars-sur-Glâne lors de mon cours de répétition précédent: la lumière du couloir que ne filtrait aucune porte, les odeurs de graisse à chaussure ou de fusil luttant avec les émanations corporelles nauséabondes pour la suprématie atmosphérique dans ce cachot saturé de lits à trois étages. Les matelas trop petits montés sur des sommiers à ressorts bruyants trahissaient le moindre mouvement du voisin, quand ce dernier ne concurrençait pas ses propres nuisances par des discours nocturnes incompréhensibles – c’est à l’armée que vous découvrez tout l’éventail des intranquillités du sommeil. Heureusement, pour en revenir au hic et nunc de l’infirmerie, que l’ancienne garde, dont faisait partie la tronçonneuse neuchâteloise, s’en allait le lendemain, nous laissant seuls et ravis de la perspective de nuits plus prometteuses.

Désormais nous ne serions plus que cinq soldats sanitaires répartis dans deux chambres: Nicolas dont j’ai déjà parlé, Hans de Schwytz et Alyasha d’Argovie pour représenter la Suisse orientale ainsi que Sébastien, un concierge vaudois présent de longue date. Parmi nos camarades d’outre-Sarine, Hans est le plus capé. Pour bien marquer la hiérarchie, il nomme son homologue «die Rekrut», faisant fi du grade de soldat qui figure sur son col et sa poitrine. D’emblée, Alyasha s’est trouvé sous l’emprise de son compagnon de chambrée, mais sans n’avoir jamais l’air de remettre la dictature en question. Dans une section classique, il existe en effet un lien de subordination implicite entre les «bleus» et les anciens, mais le fait que Hans ait tenu à le restituer dans un milieu aussi confiné et informel que celui de l’infirmerie en dit long sur sa personnalité. Concierge de métier, il n’a pas l’habitude d’être commandé: il trouve sans doute dans cette modeste prise de pouvoir un moyen d’évacuer sa frustration.

Toutefois le tempérament dominateur que je viens de dépeindre est contrebalancé par une voix aiguë infiniment douce à l’oreille. Celle-ci dessert indéniablement son autorité, mais lui confère une aura de bonhomie que semble parfaire un embonpoint prononcé. Il est tentant, en parlant de la physionomie du duo germanophone, de faire référence à Laurel et Hardy tant la carrure d’Alyasha est moins imposante que celle de son homologue. Le visage imberbe d’un gamin – tout juste la vingtaine – surmonte un corps de taille humble, étroit d’épaules, mais relativement athlétique.

Paradoxalement, c’est la nonchalance qui caractérise le mieux son attitude, un véritable credo chez l’Argovien. De temps à autre, un mot de français insolite jaillit spontanément de sa bouche, comme ce «sacrebleu!» qui résonnera plusieurs fois dans la cuisine, manière toute personnelle d’apprécier la qualité de la nourriture délivrée. Pourtant, jamais il ne se risquera à communiquer dans cette langue dont il ne maîtrise pas les fondamentaux. Peu enclin à converser en «bon allemand», il choisira l’anglais pour me parler de lui lors de notre unique véritable discussion. J’y apprendrai qu’il mène dans le civil un apprentissage de polymécanicien, mais aussi que la cigarette électronique qu’il a constamment en bouche lui sert de palliatif. Son penchant pour le cannabis a en effet été récemment mis au jour par son supérieur, et de son sevrage dépend la poursuite de sa formation professionnelle.

Si je n’insiste pas davantage sur nos deux camarades alémaniques, c’est pour une raison simple: ils étaient presque transparents. Au sein de l’armée suisse, la barrière de la langue est parfois prétexte à l’oisiveté parce qu’il est difficile d’exécuter une tâche que l’on n’a pas comprise. Le Fribourgeois que je suis a plus d’une fois servi de traducteur pour des germanophones tantôt navrés de ne plus pouvoir compter sur la souplesse de cadres à l’allemand trop approximatif, tantôt enchantés des ouvertures suscitées par la possibilité du dialogue. Hans et Alyascha joueront la carte du service minimum, notre nounou Sébastien n’ayant pas la science des langues, mais la courtoisie excessive d’effectuer lui-même les besognes plutôt que de m’en faire traduire les consignes à chaque fois. Quelques tensions découleront de ce déséquilibre, mais nous pourrons au bon moment compter sur la médiation de l’infirmière, parfaitement bilingue.

Olivier  Buchs

par Olivier Buchs

Olivier Buchs est un historien formé à l'Université de Fribourg et un écrivain.

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