Comment Damas assassine les journalistes étrangers

Depuis le début de la guerre civile, le régime syrien traque les journalistes étrangers pour les faire taire. Voici comment il a assassiné Marie Colvin, Rémi Ochlik et Gilles Jacquier.

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Le journaliste de France 2 Christophe Kenck, caméra sur l'épaule, filme des scènes de rue dans le souk de Damas. Des agents syriens le surveillent. Discrètement. Dans quelques jours, le 11 janvier 2012, Gilles Jacquier, son compagnon de reportage, est tué à Homs sur ordre de Maher el-Assad, frère de Bachar et surtout l'homme fort du régime. Il dirige l'appareil militaire de cette dictature sanguinaire.© Patrick Vallélian

C’est une émanation horrible de notre ère numérique: une vidéo chaotique de 18 minutes et 49 secondes d’un appel Skype. On y entrevoit un clavier en langue arabe puis le son nous parvient de minuscules haut-parleurs. Des cris paniqués en arabe, le claquement d’explosions de plus en plus proches, la voix d’une femme qui crie. Un homme hurle en anglais: «Je suis touché! J’ai besoin d’un tourniquet à la jambe. Je ne peux pas bouger.» La vidéo saisit la panique des derniers instants vécus par les journalistes Marie Colvin et Rémi Ochlik, tués tous deux par une roquette au matin du 22 février 2012 dans le quartier de Baba Amr à Homs, en Syrie. Le pays entrait dans une guerre civile dont la violence dévastatrice dure désormais depuis sept ans... 

Lundi 9 avril 2018, devant la Cour fédérale de Washington, D.C., la vidéo est devenue une pièce à conviction clé dans une poursuite accusant le gouvernement syrien d’avoir ciblé et assassiné Colvin, une citoyenne américaine née à Long Island et qui couvrir le conflit. La famille de Colvin a produit la vidéo et près de 2'000 pages de documents, y compris des rapports du renseignement militaire et des témoignages de transfuges syriens, à l’appui de sa plainte civile. La documentation constitue en elle-même une preuve détaillée, sans précédent, pour démontrer que Colvin a été délibérément traquée et tuée dans le cadre d’une politique du régime d’Assad visant à éliminer les journalistes. Elle offre également une description de premier ordre du contexte dans lequel le journaliste français 

Gilles Jacquier a trouvé la mort quelques semaines auparavant. Selon l’un des transfuges du régime, Jacquier a été assassiné lors d’une attaque gouvernementale mise en scène pour faire croire à un assaut rebelle, et ce alors même que le journaliste se trouvait en Syrie avec des autorisations officielles. Le gouvernement syrien, représenté par le porte-parole de la Mission permanente de la République arabe syrienne auprès de l’Office des Nations Unies, s’est refusé à tout commentaire sur ces affirmations.

Le Center for Justice & Accountability (CJA), Centre pour la justice et la responsabilité, une organisation de défense des droits de l’homme basée à San Francisco, a mené six ans d’investigations afin de préparer le dossier soumis à la Cour. Les avocats ont réuni des témoignages, des documents internes au régime et les déclarations de transfuges hauts gradés ayant une connaissance directe des événements qui ont conduit à la mort de Colvin, 56 ans, et d’Ochlik, 28 ans. La plus grande partie de ce matériel provient de la Commission pour la justice et la responsabilité internationales (Commission for International Justice and Accountability), un groupe d’enquête qui a amassé plus de 800'000 documents du régime par le biais d’un réseau d’enquêteurs en Syrie. Aucune pièce n’atteste d’un ordre direct à l’unité d’artillerie qui a abattu les deux reporters et le dossier n’implique pas directement le président syrien Bachar el-Assad. 

Mais cette documentation inédite contient néanmoins un rapport sur les renseignements qui ont permis de localiser Colvin, ainsi que la réponse jubilatoire des militaires et des agents de renseignements, à Homs, à la nouvelle de sa mort. «Il est essentiel de rétablir la vérité historique, déclare Robert Ford, ancien ambassadeur américain en Syrie, aujourd’hui attaché supérieur à l’Institut du Moyen-Orient. Les gens qui soutiennent ce gouvernement sont déjà en train de faire courir d’autres versions qui rejettent toute responsabilité pour ces atrocités, pour ces crimes de guerre.»

La mort de Marie Colvin représente un tournant dans le conflit syrien. Célèbre journaliste du Sunday Times de Londres, correspondante de guerre lors de conflits remontants jusqu’à la guerre Iran-Irak au milieu des années 1980, Colvin était réputée pour son intrépidité et pour le cache-œil noir qu’elle portait depuis l’insurrection des Tamouls au Sri Lanka, épisode qui lui avait coûté son œil gauche. En février 2012, elle avait rédigé un article sur Homs, une cité de 1,8 million d’habitants, et elle avait décrit le pilonnage des zones civiles par le gouvernement. Après s’être retirée hors de la ville, elle avait décidé de retourner à Baba Amr, un quartier subissant les bombardements incessants du gouvernement. A son confrère Paul Conroy, elle avait confié que «c’était le Sarajevo d’aujourd’hui» et qu’elle refusait de «couvrir Sarajevo depuis la banlieue». Ses derniers comptes-rendus dénonçaient le lourd bilan humain de cette violence indiscriminée. Le 21 février, elle donnait une série d’entretiens en direct, par Skype, sur Channel 4 et la BBC en Angleterre, et sur CNN aux Etats-Unis. S’adressant à Anderson Cooper, elle relatait la mort d’un enfant soufflé par une bombe. «Nous étions là, à regarder ce petit garçon dont le ventre se soulevait encore et encore alors qu’il cherchait sa respiration, témoignait-elle. Prétendre qu’ils en ont seulement après les terroristes est un pur mensonge… L’armée syrienne pilonne une cité habitée par des civils qui souffrent de la faim et du froid.»

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Dans ce quartier de Homs, paisible, des enfants jouent sur la place de jeu du coin et le linge sèche sur les balcons. La propagande du régime de Damas affirme qu'il est bombardé tous les jours. C'est là que Gilles Jacquier va être assassiné par le régime le 11 janvier 2012. © Patrick Vallélian

Selon le dossier présenté à la Cour fédérale, la diffusion de ces émissions a trahi la position de la journaliste à Baba Amr, dans un centre de médias géré par des activistes et transitant par des locaux de fortune. Cela a permis aux agents de renseignement locaux de confirmer sa localisation et d’en faire la cible d’une attaque de missiles. 

Vers 22 heures, le soir du 21 février 2012, une informatrice a rejoint l’Académie militaire de Homs avec des indications sur l’emplacement de Colvin, selon un ancien officier du renseignement syrien identifié dans les documents produits à la procédure sous le nom de «Ulysse». Les détails de la planification et de l’exécution de l’attaque sont abondamment caviardés dans les dossiers judiciaires, mais les relations de cause à effet sont clairement décrites. «Le caviardage a été nécessaire pour des raisons de sécurité, afin de protéger les témoins et leurs familles», déclare Scott Gilmore, du CJA, enquêteur et avocat principal de la famille Colvin.

La délatrice appartenait à un réseau d’informateurs actifs à Homs sous les ordres de Khaled el-Fares, décrit par Ulysse comme un «trafiquant de drogue notoire». L’Académie militaire était l’un des endroits depuis lesquels le régime lançait des salves d’artillerie sur la ville. Dans la salle des opérations, les commandants militaires syriens ont vérifié les renseignements de l’informatrice en examinant une photographie aérienne de Homs, projetée contre un écran. Ils ont transmis l’information à un officier non identifié de la section Informatique et Signaux de la Branche 261, une unité de renseignement militaire, qui l’a confirmée: «Il y a eu une émission ce soir depuis ce même endroit.»

Au même instant, de l’autre côté de la ville, au centre de médias de Baba Amr, Colvin, Ochlik, Conroy et plusieurs autres journalistes, dont Edith Bouvier, Javier Espinosa et William Daniels, se préparaient pour la nuit. Conroy, un photographe de guerre chevronné, était préoccupé par les apparitions télévisées de Colvin et s’en était ouvert à son rédacteur. «Je pense que la grande exposition de Colvin à la suite de ses articles et de ses entretiens TV de cette semaine compromet notre sécurité», écrit-il alors.

En fait, sans le savoir, Conroy et les autres journalistes avaient probablement été suivis dès leur atterrissage au Liban. Depuis le mois de décembre 2011, les «services amis» de la sécurité libanaise surveillaient l’arrivée des journalistes à Beyrouth et transmettaient à leurs homologues syriens des informations sur ceux qui passaient en Syrie. Ces renseignements étaient réunis dans des «rapports selon lesquels tels ou tels journalistes de CNN, de la BBC ou d’autres médias étrangers étaient entrés en Syrie depuis le Liban et se trouvaient à Baba Amr», d’après Ulysse.

Le centre de médias de Baba Amr a glissé entre les doigts des autorités syriennes durant tout le siège de Homs. Fondé par Khaled Abu Salah, un activiste local, avec d’autres citoyens-journalistes durant l’été 2011, il avait pour objectif de documenter la répression et de faire le lien avec les envoyés spéciaux étrangers. Le centre de médias avait opéré depuis plusieurs appartements de Homs avant de s’installer dans un logement de deux étages, niché dans une rue étroite. Il disposait d’une connexion par satellite portable, passant par Tor et d’autres serveurs proxy pour couvrir son emplacement aux yeux du régime.

Un mois avant la mort de Colvin, un observateur de la Ligue arabe surveillant les hostilités à Homs avait dit au vice-ministre de la Défense, Assef Shawkat, qu’il avait visité le centre. Le ministre avait insisté pour connaître son emplacement, se vantant de pouvoir «détruire Baba Amr en dix minutes» s’il venait à le découvrir. «Il a déclaré que les médias étaient son principal problème», confirme Abdelmalek Nouar, un observateur algérien de la Ligue arabe. Il a insisté sur le fait que les médias étrangers comme Al Jazeera, Al Arabiya et CNN collaboraient avec les terroristes. Il a même fait référence au New York Times et au Washington Post comme à des «journaux terroristes».

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Le paysage entre Damas et Homs. Derrière ces montagnes se cache le Liban.  © Patrick Vallélian

Le matin du bombardement, Colvin et Conroy devaient partir peu après 5 heures pour enquêter sur les conditions de travail et de soins dans un hôpital local. Mais leur guide ne s’était pas réveillé, retardant leur départ. L’attaque a commencé peu après 9 h 30, le centre de médias essuyant des tirs précis de roquettes pendant qu’un drone vrombissait au-dessus de la scène. Journalistes et activistes se sont rués vers les sorties, cherchant leurs chaussures, alors que les missiles pleuvaient autour d’eux. Conroy, qui a servi dans l’artillerie royale britannique, a compris que les séries de tirs n’avaient rien d’aveugle; son témoignage révèle que la position des reporters était «verrouillée», les frappes conduites vers leur cible par un observateur avancé. Colvin et Ochlik ont couru se mettre à l’abri dans un immeuble voisin qui a été immédiatement touché par un missile. Le souffle a projeté les éclats d’obus vers ceux qui se trouvaient dans l’entrée, blessant grièvement Bouvier, Conroy et Wael al-Omar, l’interprète de Colvin. Selon Ulysse, les officiers syriens ont fêté à grands cris la nouvelle de la mort de Colvin. «La salope aveugle était Israélienne», aurait déclaré un officier non identifié. Le commandant responsable de l’attaque, dénommé «Shahadah» dans les documents, aurait répliqué: «Marie Colvin était une chienne et maintenant, elle est morte.» Le régime a envoyé à el-Fares, le chef du réseau d’informateurs, une Hyundai Genesis noire flambant neuve. D’après Ulysse, le cadeau provenait de Maher el-Assad, le frère du président Bachar el-Assad.

Trois facteurs conjugués ont permis cette attaque: la détermination du régime à cibler les journalistes, son accès à des systèmes de surveillance puissants et l’absence de toute volonté, sur le plan de la politique internationale, d’éviter les atrocités en Syrie. Avant même le Printemps arabe en 2011, le régime d’Assad avait développé ses ressources technologiques pour renforcer sa mainmise sur le pays. En 2009, alors que 17% à peine de la population syrienne avaient accès à Internet, le gouvernement contrôlait et censurait les activités en ligne, selon les rapports du département d’Etat relatifs aux droits de l’homme. En 2010, la censure s’était accrue et les trois plus importants fournisseurs d’accès Internet du pays bloquaient plus de 180 sites, notamment ceux reliés aux groupes d’opposition kurdes et aux Frères musulmans, ainsi que Facebook, Youtube et Skype.

Au début de l’année 2011, le régime levait l’interdiction touchant Facebook et Youtube. Loin d’être un pas vers un quelconque assouplissement, la réouverture de ces réseaux sociaux représentait pour le régime un outil puissant de répression et de désinformation. Des mémos provenant des unités de renseignement militaires du Commandement général des forces armées syriennes mettent en lumière des efforts délibérés d’utiliser Facebook pour contrôler et intercepter les protestataires. L’une de ces notes enjoint aux services de sécurité «d’interpeler quiconque fait de l’incitation par le biais d’Internet, de l’interroger, et de le poursuivre en justice.» Une directive similaire, issue du Bureau de la sécurité nationale, ordonne aux agents du gouvernement de diffuser des pages Facebook pro-Assad («Dr Bachar el-Assad est le symbole de la résistance et de la détermination»; «Une grande nation donne naissance à de grands hommes, d’Hammurabi à Bachar el-Assad») «dans le but de noyer les pages qui appellent à la protestation en Syrie».

Les services de sécurité ont également pris l’habitude d’exploiter l’arrestation de journalistes influents pour faire passer les messages du régime. Une dépêche du département d’Etat du 6 avril 2011 décrit ainsi la détention du journaliste Khaled Ekhteyar: «Lorsqu’il a été libéré, son compte Facebook a dégorgé un flot de propagande progouvernement.» La politique de communication de guerre du régime «identifiait trois degrés de menaces. Les activistes dans les médias étaient considérés comme la menace la plus sérieuse, suivis par les organisateurs de manifestations puis par les participants aux manifestations», d’après les déclarations faites devant la Cour par un transfuge de la Cellule centrale de gestion de crise, un comité militaro-sécuritaire créé par le régime pour contrer le soulèvement. «La Cellule considérait les activistes dans les médias et les créateurs de vidéos Youtube comme plus dangereux que les manifestants.»

Les journalistes activistes syriens le confirment. «Pour être précis, tous ceux qui s’opposaient au gouvernement étaient pris pour cible et couraient le risque d’être arrêtés ou tués – que vous soyez un représentant des médias ou non –, mais il était clair que le régime voyait en les journalistes locaux des menaces encore plus grandes qu’en ceux qui prenaient les armes», explique à The Intercept Aziz Asaad, un opposant syrien qui a fui le pays en 2014 et vit désormais en exil en Allemagne. «Lorsque vous étiez arrêté par le régime, il valait mieux être pris pour un combattant que pour quelqu’un qui réunissait des informations sur les crimes commis dans le pays et les diffusait. En prison, il valait vraiment, vraiment mieux être accusé d’avoir porté une arme plutôt qu’un appareil photo.» Le régime réservait ses plus rudes traitements aux Syriens «qui savaient comment utiliser Internet et diffuser des nouvelles dans les médias, poursuit Aziz Assad. Il les estimait capables de s’organiser contre lui et d’informer le reste du monde de ce qui se passait en Syrie. Le régime pensait que s’il pouvait empêcher les informations de sortir, il pourrait faire ce que bon lui semble pour écraser la révolution.»

Scott Gilmore, du CJA, précise que le ciblage de Colvin et d’autres journalistes occidentaux a coïncidé avec le moment où le régime s’est concentré sur la guerre de l’information et des technologies de communication. Internet peut être utilisé pour «diffuser des informations et organiser des mouvements sociaux, mais il représente dans le même temps un incroyable outil de persécution, au service d’un régime autoritaire, ajoute-t-il. Ces deux revers d’une même médaille se sont révélés de manière frappante dans le meurtre de Marie.»

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Le régime ne manque pas une occasion de montrer aux médias étrangers l'amour des Syriens pour son leader.  © Patrick Vallélian

Preuve en est la publication d’un communiqué officiel du régime, le 26 février 2012. Diffusé quatre jours après la mort de Colvin et Ochlik, il qualifie ces derniers et les autres journalistes occidentaux qui se trouvaient à Baba Amr, d’espions envoyés par les gouvernements occidentaux. L’Occident «ne peut pas attendre des Syriens qu’ils pleurent ou condamnent la mort d’espions qui ont franchi nos frontières au cœur de la nuit pour répandre la corruption et la destruction», lit-on sur cette notice diffusée par l’Organisation générale de la radio et de la TV, un radiodiffuseur étatique. L’article parle du travail de Colvin et Ochlik en Libye, accusant Ochlik de magnifier les rebelles libyens au travers des photographies qui lui ont valu le prix World Press Photo, et traitant les articles de Colvin sur la Libye de tissus de mensonges. «Marie méritait peut-être le prix de la meilleure propagandiste du monde», ajoute la dépêche qui assimile d’autres reporters à des espions, notamment Conroy, Bouvier, Arwa Damon et Ivan Watson.

Alors que la dissidence en Syrie prenait de l’ampleur, les capacités technologiques du régime d’Assad pour surveiller et étouffer toute opposition ont augmenté dans la même mesure. Les télécommunications en Syrie sont très centralisées et maintenues à portée de main d’Assad, ce qui permet au régime de contrôler assez facilement Internet et les satellites utilisés dans le pays. 

En 2016, un rapport de Privacy International sur le dispositif de surveillance étatique syrien révélait qu’entre 2007 et 2012, année où Colvin et Ochlik ont été tués, le régime d’Assad a dépensé des millions de dollars pour construire un «système national de contrôle des communications», capable de collecter les conversations de services tels que Skype. Ces investissements dans la surveillance comprenaient l’acquisition et l’installation de technologies d’interception aptes à tracer les communications. Selon ce même rapport, le régime d’Assad utilisait un équipement permettant de rerouter les communications satellites vers l’intérieur du pays; une fois qu’elles étaient collectées, un «analyste du renseignement syrien pouvait soit archiver le matériel en vue d’une analyse ultérieure, hors ligne, soit suivre la cible en direct, aussi longtemps qu’il ou elle était connectée à Internet.»

Les liens entre surveillance en ligne et hors ligne, d’une part, et attaques ciblées ordonnées par le gouvernement, d’autre part, se sont multipliés en réponse au soulèvement. Un mémo relate qu’un appel intercepté entre deux hommes, qui discutaient d’opérations de combat contre le régime dans le quartier de Deir Baalba, à Homs, a conduit à l’ordre de «diffuser l’information à toutes les agences de sécurités et les unités de l’armée par le biais de la Branche 261, afin que toutes les mesures sécuritaires et militaires soient prises.» Un autre document produit en justice expose l’impression d’un journaliste syrien qui craint d’avoir révélé sa position par inadvertance lors d’un reportage sur des civils blessés: «Je me trouvais en dehors de la clinique quand j’ai répondu à l’appel d’un journaliste d’Al Jazeera sur mon téléphone portable. Pendant la conversation, la zone autour de la clinique s’est retrouvée sous le feu de plusieurs missiles: trois personnes ont été tuées sur place et trois autres blessées.»

Se fondant sur les informations transmises par les transfuges du renseignement syrien, Scott Gilmore indique qu’une partie de l’équipement de surveillance du régime à Homs a été envoyé de Damas et mis en place par un «groupe de l’Asie de l’Est». «Deux types de systèmes de surveillance ont été installés dans les bureaux de renseignements locaux à Homs, explique Gilmore à The Intercept. «L’un était un système de surveillance fixe installé sur le toit, l’autre consistait en plusieurs vans possédant des équipements mobiles d’interception», capables de capter «certains appels par satellites ou certaines transmissions Internet par satellite portable.»

Les unités de renseignement syriennes s’appuyaient également sur un réseau d’informateurs. Lorsque l’un d’eux a annoncé aux officiers que les combattants rebelles recevaient des soins à l’hôpital al-Berr de Ar-Rastan, la Branche 261, l’unité de renseignement, a transmis l’information au chef des opérations militaires et sécuritaires de Homs avec un avis sans fard: «Recommandation: influencez-les par l’artillerie ou l’aviation.»

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L'un des hommes de la sécurité qui ont accueilli Gilles Jacquier à Homs le 11 janvier 2012. Parmi eux se cachent les assassins du journaliste français.  © Patrick Vallélian

«La fin de l’année 2011 a connu une accélération du nombre de photographes et autres journalistes tués alors qu’ils couvraient des manifestations en Syrie, rappelle David Kaye, rapporteur des Nations Unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression. Auparavant, le régime avait déjà pris pour cible les journalistes et les avait emprisonnés et torturés.»

Colvin n’est pas la seule journaliste que le régime d’Assad a décidé d’assassiner, selon ce qu’il ressort des dossiers déposés devant la Cour fédérale. Le 11 janvier 2012, quelque six semaines avant la mort de Colvin, le correspondant de guerre français Gilles Jacquier, primé pour son travail, assistait avec des confrères à un rassemblement pro-Assad à Homs. Au cours de la manifestation, dans le quartier de New Ikrema, les journalistes ont été pris dans une attaque. Des communiqués diffusés alors ont annoncé qu’une grenade ou un tir de mortier avait été tiré dans la foule. Plusieurs Syriens avaient été tués, Jacquier aussi. C’était le premier journaliste étranger à trouver la mort au cours de ce conflit. Le régime d’Assad a prétendu qu’un «groupe terroriste» était responsable de l’attaque et déclaré que l’incident démontrait à quel point les forces de l’opposition, dans le pays, étaient «armées et dangereuses». Mais tout ceci n’était que mensonges d’après Ulysse, l’ancien officier du renseignement syrien. 

Dans les documents produits en justice, Ulysse affirme que la manifestation était une mise en scène et que le régime syrien avait balisé tout le trajet à l’avance. Des membres d’une milice pro-Assad, connue sous le nom de chabiha, «ont utilisé un lance-grenade pour tirer contre la foule depuis une école toute proche du nom de Quteiba», affirme Ulysse. Dans le chaos qui a suivi, Jacquier et les autres journalistes, escortés par des espions du gouvernement syrien, ont essayé de rendre compte de l’attaque. Lorsque Jacquier s’est retrouvé entraîné dans un lieu préétabli, continue Ulysse, «les forces du régime ont tiré un mortier dans sa direction». Jacquier, 43 ans, a été blessé, mais pas tué par le tir. Toujours selon Ulysse, un membre de la chabiha, Wael Salamah, qui aurait apparemment aidé à orchestrer l’attaque, «a chargé Jacquier dans un taxi plutôt que dans une ambulance». Le rôle de Wael Salamah était de s’assurer que Jacquier n’en ressorte pas vivant.

Partenaire de Gilles Jacquier, la photographe Caroline Poiron était également à Homs, ce jour-là. Mais elle s’est retrouvée séparée de lui dans les instants précédant l’attaque. Dans un entretien en 2013, elle a confié avoir entendu une explosion alors qu’elle s’était mise à l’abri dans un bâtiment. Lorsqu’elle s’est précipitée dans les escaliers, elle a trouvé Jacquier, blessé, gisant au rez-de-chaussée. Etonnamment, l’intérieur du bâtiment ne présentait aucun dommage, selon la photographe. Ce qui l’a amené à croire qu’il avait été tué «soit par un calibre 22 tel qu’en portent les services secrets syriens, soit par un long poignard.» Le malheureux reporter est mort dans le taxi, sur le chemin de l’hôpital.

Le témoignage d’Ulysse laisse penser que des membres haut placés du régime ont pris part à l’organisation de cet assassinat, y compris Maher el-Assad, le frère de Bachar, et le général syrien Ghassan Belal. «J’étais très près de l’endroit où se trouvait Gilles lorsqu’il a été tué, raconte à The Intercept Patrick Vallélian, un journaliste suisse qui faisait partie du groupe présent à Homs le jour de l’attaque. C’était un piège. Le régime était derrière tout cela. Il voulait tuer Gilles.» Patrick Vallélian se souvient que Jacquier a été séparé du reste des reporters après une première explosion; quelques minutes plus tard, le régime faisait circuler un communiqué de presse annonçant qu’un journaliste français était mort. Lorsque le communiqué a été diffusé, «j’étais à dix ou vingt mètres de Gilles et j’étais incapable d’affirmer qu’il avait été tué, à ce moment-là», souligne-t-il. Plus tard, il a étudié les enregistrements vidéo de la scène et remarqué que le trafic dans cette zone avait totalement cessé durant cinq ou six minutes, juste avant, pendant et après l’attaque, puis qu’il avait repris. «C’est là que j’ai compris que quelque chose clochait, lâche Patrick Vallélian. C’était vraiment bizarre. Je connais une ou deux choses sur la guerre, mais cette situation était totalement différente.»

Vallélian a coécrit un livre sur l’attaque, intitulé Attentat Express, pour lequel il est retourné en Syrie et a parlé à diverses sources qui ont travaillé pour le régime d’Assad. Selon elles, les autorités avaient plusieurs raisons de viser Gilles Jacquier. La semaine avant le meurtre du journaliste, le président français Nicolas Sarkozy avait condamné les massacres commis par le régime et appelé Assad à abandonner le pouvoir. «Le régime voulait envoyer un message à la France et plus particulièrement à Sarkozy, explique Vallélian. Il voulait également effrayer les journalistes. Il nous disait "ne revenez pas parce que c’est trop dangereux, et nous ne pouvons pas vous protéger". Et ça a fonctionné, parce que la plupart des journaux ont pris peur.»

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Des hommes de la sécurité observent Gilles Jacquier (à gauche). © Patrick Vallélian

«Colvin contre République arabe syrienne» est l’une des 128 actions et poursuites lancées devant les cours fédérales américaines à l’encontre du régime syrien, pour son rôle dans le kidnapping et le meurtre de citoyens américains. En principe, les nations ne peuvent pas faire l’objet de telles actions. Mais la loi américaine relative à l’immunité souveraine, qui remonte à 1976, comprend plusieurs exceptions dont l’une vise les Etats considérés comme commanditaires d’actes de terreur, tels que la Syrie, l’Iran, le Soudan ou la Corée du Nord. L’Iran, par exemple, a été poursuivi avec succès pour sa participation à l’attentat à la bombe contre les bâtiments des Marines américains à Beyrouth en 1983 et à un attentat-suicide dans la bande de Gaza. Quant au Soudan, il a écopé d’une amende de 2,1 milliards de dollars pour son rôle dans le bombardement des ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. La Syrie a été confrontée à des actions en justice lui reprochant son implication dans des attaques terroristes en Israël et en Italie, de même que son soutien à des groupes responsables de la mort de citoyens en Syrie et en Irak, tels que l’organisation Etat Islamique et l’Al-Qaïda d’Abu Musab al-Zargawi en Irak. «De tous les commanditaires d’actes terroristes, le gouvernement syrien est celui qui a opposé la défense la plus vigoureuse», déclare Scott Gilmore. Mais le régime – représenté à un moment donné par l’ancien procureur général des Etats-Unis, Ramsey Clark – a cessé d’assurer sa défense en 2011, lorsque la guerre civile a éclaté.

L’accent mis sur les actions civiles à l’encontre de la Syrie est dû en partie à l’absence de toute reconnaissance, sur le plan pénal, de la responsabilité des protagonistes au conflit. Le Tribunal pénal international, qui a la compétence de se prononcer sur les crimes commis durant la guerre civile, ne peut pas agir sans un renvoi des Nations Unies. Or le dernier effort pour obtenir un tel renvoi, en 2014, a échoué devant le Conseil de sécurité de l’ONU après que la Russie et la Chine aient mis leur veto à une résolution approuvée par 60 nations.

Un haut fonctionnaire de la police judiciaire américaine a refusé de confirmer ou de nier l’existence d’une enquête criminelle relative à l’attaque mortelle du 22 février 2012 et s’est contenté de déclarer «être tout à fait au courant du cas Marie Colvin». Nerma Jelacic, vice-directrice de la commission pour la Justice et la Responsabilité internationales, a qualifié le procès civil intenté au nom de Colvin «d’étape symbolique importante, qui permettra à des moyens de preuves essentiels d’être entendus et examinés par la Cour. Mais ce serait plus symbolique encore de voir le défenseur assis sur le banc des accusés et de l’entendre répondre à ces charges.» 

Il est peu probable qu’un tel souhait soit exaucé. Comme le résume David Kaye, rapporteur aux Nations Unies: «L’immunité en cas d’attaque contre des journalistes est quasiment totale.»

Patrick Vallélian, alors grand reporter à L'Hebdo, a filmé les dernières images de Gilles Jacquier vivant au moment où le piège du régime de Damas se referme sur le journalisme français. Cinq minutes après cette première explosion, le reporter de France 2 est assassiné. © Patrick Vallélian

Cet article de Johnny Dwyer et de Ryan Gallagher est initialement paru sur le site d'investigation The Intercept le 9 Avril 2018. Il a été traduit par Florence Bourqui.