Auschwitz en héritage (1/11)

Avril 1945, Ruth Fayon est libérée par la deuxième armée britannique. Agée de 17 ans, elle a survécu à l’horreur de l’extermination des Juifs par les nazis. Cette Genevoise d’adoption retrace son parcours dans l’enfer de la Shoah: Theresienstadt, Birkenau, Hambourg et Bergen-Belsen… Un devoir de mémoire pour ne jamais oublier l'horreur.

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Photo de classe de Ruth Fayon prise le 10 juillet 1942. Ruth Fayon se trouve au premier rang, tout à gauche. Elle sera la seule à survivre à la Shoah.© Ruth Fayon / Patrick Vallélian

«Quand j’ai débarqué à Auschwitz, j’avais 15 ans.» Phrase simple, phrase terrible, impossible à prononcer durant plus de 30 ans. A l’âge des premières amours, Ruth Fayon commence, selon sa propre expression, sa «danse avec la mort». 
Rompre le silence, son propre silence: Ruth Fayon a connu le chemin douloureux que d’autres ont emprunté avant elle, celui qui mène de l’enfer à sa mise en récit, le long chemin du mal et de la mort vers la vie et la parole. Aujourd’hui, Ruth Fayon suit les pas des indispensables voix qui impriment à nos consciences la réalité du mal, celui qui appartient à l’histoire, aux films d’archives en noir et blanc hantés par les corps anéantis, mais aussi le mal quotidien, ici-bas, contre lequel la vigilance est toujours de mise.
Primo LeviJean AméryPiera Sonnino, d’autres encore, Ruth Fayon désormais, nous racontent une histoire qui est d’abord la leur, mais aussi une histoire universelle et intemporelle, celle de la destruction de l’homme par l’homme, l’histoire de la haine et de la mort. Une histoire qui est aussi celle de la vie, de la force de la vie, de l’espoir, la possibilité de survivre à l’anéantissement, de se survivre à soi-même. Entre 1938 et 1945, de Karlsbad à Prague, de Theresienstadt à Auschwitz, des chantiers esclavagistes de Hambourg à Bergen-Belsen, nous suivons le parcours d’une adolescente emportée dans l’entreprise de destruction des Juifs d’Europe. Un corps d’adolescente violenté par la faim, la peur, le froid, la maladie, la vision quotidienne de la folie meurtrière, de l’anéantissement de l’humanité. 
Arrivée à Genève à la fin des années 1950, Ruth Fayon rappelle ce que notre ville doit aux femmes et aux hommes de sa stature. Genève, ville de refuge, a depuis des siècles vocation à accueillir celles et ceux qui ont fui la violence des hommes, sous toutes ses formes, économiques ou politiques. Elle s’est construite de leur courage, de leur expérience, de leurs idéaux humanistes, de leur formidable force de vie. Siège de nombreuses organisations internationales, elle est un lieu privilégié où se conserve la mémoire des atrocités dont l’histoire récente et moins récente offre tant d’exemples révoltants; où l’espoir d’empêcher d’autres atrocités de se produire doit rester vivant. Le témoignage de Ruth Fayon nous l’ordonne.  
Manuel Tornare, Ancien Maire de la ville de Genève

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De 1977 à sa mort en 2010, Ruth Fayon a témoigné de son parcours dans les écoles et collèges de Suisse et de France. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

«C’est quoi ce numéro...»

J’approchais de la douane franco-suisse de Genève au volant de ma voiture. Dans le ciel de cet été 1965, un avion de ligne glissait lentement vers l’aéroport de Cointrin tout proche. Bien cachée derrière mes lunettes de soleil, j’observais le spectacle et je me disais que je devrais retourner bientôt en Israël pour voir ma famille, surtout ma mère Rondla. A 70 ans, sa santé était chancelante.

La radio jouait un concerto de violon. Et je rêvassais en suivant la voiture qui me précédait. Je revenais de France voisine où je me rendais à l’occasion pour faire quelques achats. Les prix y étaient bien moins élevés qu’à Genève où mon mari Moni et moi habitions depuis 1959. Notre fille Ilana y était née cette année-là. Nos fils jumeaux Sam et Luc trois ans plus tard. J’étais heureuse. J’avais 37 ans. J’avais tout: une famille, des amis, une maison, un époux qui m’aimait, trois enfants adorables.

A la hauteur du douanier suisse, j’ai immobilisé mon véhicule. L’homme était posé là comme un «i». Bien à l’abri sous l’auvent du poste de la frontière suisse, il m’avait priée de m’arrêter en levant sa main droite. Comme s’il avait hélé un taxi. J’avais obéi. «Vos papiers et ceux du véhicule s’il vous plaît», m’a demandé le fonctionnaire, dont l’accent lent et pesant trahissait ses origines du Gros de Vaud. Son regard était sec et sérieux.

Son visage rond et potelé. Son ventre, aussi gros que celui d’une femme enceinte de sept mois, tendait les coutures de son uniforme gris clair et lui donnait des airs de barrique. J’étais en règle. Je ne m’inquiétais pas. Je lui ai souri quand je lui ai tendu les documents. Lui ne m’a pas regardée dans les yeux. Suant à grosses gouttes sous son képi, il fixait mon avant-bras gauche. Intrigué. Il fit le tour du véhicule tout en tripotant mes papiers, les ouvrant et les refermant durant de longues secondes. Puis lentement il revint vers moi et me demanda. «C’est quoi ce numéro 71503 tatoué sur votre bras? Le numéro d’immatriculation d’une voiture... de votre voiture?»

J’ai failli avaler ma langue et je bredouillai, gênée, un non. J’étais surprise, déstabilisée par cette question stupide. «Ah, je croyais», a-t-il lâché, un sourire en coin, avant de me souhaiter une bonne route. Les mains crispées sur le volant, j’engageai la première vitesse. J’appuyai sur la pédale des gaz. Et ma voiture s’éloigna. Lentement. Dans le large rétroviseur, le douanier n’était plus qu’un point gris après quelques secondes. J’étais folle de rage. Des larmes coulaient sur mes joues. Je tremblais. Par sa question, le douanier avait réveillé mon pire cauchemar, ce que je m’efforçais d’enfouir dans ma mémoire depuis plus de 20 ans. Il m’avait fait franchir la frontière de l’oubli.

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Selon le musée d’Auschwitz-Birkenau, environ 400'000 personnes ont été enregistrées et réduites à un simple numéro dans ce qui fut le plus grand camp de la mort mis en place par les nazis.  © Archives du musée d'Auschwitz-Birkenau / www.auschwitz.org

Mon numéro de déportée d’Auschwitz, un numéro de plaque! Quel imbécile, me disais-je, alors que je me faufilais dans le trafic déjà dense à l’époque à Genève. Quel fou! N’avait-il jamais entendu parler de la Shoah? Des camps de la mort nazis? N’avait-il jamais rien lu à propos des chambres à gaz et des millions de personnes massacrées parce qu’elles étaient nées juives.

J’ai hésité à retourner sur mes pas et à lui raconter comment j’avais été marquée comme une vulgaire vache. Aurait-il ressenti ma souffrance, celle qui a déchiré mon âme lorsqu’une déportée polonaise du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, assise derrière une petite table dans une pièce, immense, froide, en béton et à la lumière indécise, avait agrippé mon bras gauche, un matin de décembre 1943. Elle y avait planté à plusieurs reprises une aiguille étroite. Sans ménagement. Méthodiquement. Froidement. Elle y avait tracé le numéro 71503 à l’encre bleue, mon numéro d’immatriculation...

J’avais saigné. J’avais souffert. Mais je m’étais tue: une kapo venait de gifler violemment ma sœur Judith, 13 ans, une enfant sage, toujours dans les jupons de maman. Par réflexe, elle avait retiré son bras quand la déportée avait commencé à piquer sa chair. Nous avions compris. Rien ne se pardonnait à Auschwitz-Birkenau. Toute erreur, tout écart au règlement se payait de son sang, de ses larmes ou de sa vie, selon le bon vouloir de nos maîtres nazis ou des prisonniers de rang supérieur. Les kapos, les chefs de block, les Blockälteste et leurs acolytes, les Stubendienst, avaient le droit de vie et de mort sur nous. 

Aurait-il saisi l’employé de la Confédération helvétique que j’étais devenue une pièce, «ein Stück» comme disaient les SS dans le camp des familles de l’usine à mort de Silésie, un «Untermensch», un sous-homme?

Quand j’ai débarqué à Auschwitz, j’avais 15 ans. J’y suis arrivée avec ma petite sœur Judith, ma mère Rondla et papa. Nous venions de Theresienstadt, un ghetto où pourrissaient des dizaines de milliers de Juifs, à une soixantaine de kilomètres de Prague. Nous avions été trimbalés durant deux jours et une nuit avec une centaine d’autres déportés. Serrés les uns contre les autres. Souvent debout. Dans la peur. Dans la transpiration. Dans la pisse. Dans l’humidité et l’air fétide. Dans la merde de mes compagnons de malheur atteints pour la plupart de dysenterie. Au milieu des morts.

Il faisait nuit quand la lourde porte du wagon s’est ouverte dans un fracas métallique. Enfin. L’air qui m’avait tant manqué dans notre prison de bois sur boggie m’avait alors prise à la gorge. Qu’il faisait froid. De ce froid sec qui vous brûle les poumons et la peau, qui vous bloque les articulations et la volonté, qui vous cloue sur place, qui vous tue à petit feu. J’avais tellement peur quand j’ai sauté sur le gravier de la Judenramp, la «rampe juive» où les convois arrivaient. J’étais perdue. Mes yeux fouillaient l’espace pour trouver des visages familiers. Je tremblais. Je me souviens aussi des cris des SS et des chiens. Des ordres aboyés: «Raus, raus, raus...» «Dehors, dehors, dehors...»

Puis il y eut une pluie de coups de bâton, pour ceux qui n’avançaient pas assez vite ou qui, sans repère dans cet enfer, posaient des questions. Ceux qui se trompaient de chemin étaient mordus par des bergers allemands hystériques. Ceux qui essayaient de ramasser leurs bagages recevaient des coups de pied. Je revois les faisceaux puissants des projecteurs braqués sur nous. Une lumière puissante et aveuglante. «Raus, raus, raus...» Ces terribles cris résonnent encore aujourd’hui dans mes oreilles. «Raus, raus, raus.» Tout comme les pleurs des enfants et des femmes. Je ressens encore cette peur qui vous arrache le ventre et qui vous saisit les tripes.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le monde entier découvre les horreurs de la barbarie nazi à l'encontre des Juifs. Attention, certaines images peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties. © INA

Puis nous avons formé une colonne par rangs de cinq. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. 2'500 personnes prêtes pour la boucherie, l’une des pires pages de l’histoire du monde. Maman et Lala étaient à mes côtés. Nous nous tenions la main. Papa, lui, était dans l’autre groupe. Je ne le savais pas encore, mais je ne le reverrais que rarement durant les six mois que nous allions passer à Birkenau. Et après le départ de maman, Lala et moi pour Hambourg, papa allait être évacué au camp de Gross-Rosen avant de mourir à Buchenwald le 24 février 1945, 14 jours après son arrivée dans le camp proche de Weimar.

Je ne l’ai su que dernièrement grâce à des recherches effectuées par le Service international de recherches de Bad Arolsen. Sur une fiche perdue parmi des millions d’autres était inscrit le nom de mon père, son numéro de déporté dans le camp proche de Weimar, le 125537, et la cause de sa mort: dysenterie.

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Ruth Fayon est décédée le 31 octobre 2010. En 2006, elle avait reçu la Légion d'Honneur française et la Médaille du Mérite de Genève. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Aujourd’hui, je suis une grand-mère de 80 ans. Mes enfants ont grandi. Ils vivent à Genève et réussissent dans les affaires. J’ai cinq petits-enfants, des amours. Quant à Moni, il est décédé en 1992 du cancer. Maman aussi s’en est allée en 1970. Tout comme ma grande sœur Esther cinq ans plus tard. Le cancer de nouveau. Il ne me reste plus que ma petite sœur qui vit à Ramat Gan dans la banlieue de Tel Aviv, en Israël.

Je repense parfois à ce douanier qui a réveillé tant de démons en moi en transformant ma mémoire en champ de bataille. En quelques mots, il m’a fait tellement de mal. Avec le recul, je me dis qu’il n’était peut-être pas complètement fautif. Dans les années 1960, la Shoah, le massacre des Juifs d’Europe, n’intéressait personne ou presque. Même les Juifs se montraient indifférents à notre passage en enfer. Ma sœur Esther, qui avait quitté illégalement la Tchécoslovaquie en 1939 pour la Palestine et qui avait échappé aux déportations, ne m’a jamais posé de question sur mes 33 mois de déportation. A la Libération, je lui avais pourtant écrit une lettre de 13 pages pour lui raconter, alors que j’étais couchée dans mon lit d’hôpital au milieu du camp de Bergen-Belsen, où je récupérais d’un typhus qui avait failli me tuer.

Série d'images du camp de Bergen Belsen libéré par l'armée britannique en avril 1945. Josef Kramer, commandant du camp, est arrêté avec les soldats SS et les gardiens du camp, hommes et femmes. Attention, certaines images peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties. Ce document est muet. © INA

J’ai essayé d’en parler une fois avec elle après mon arrivée en Israël en 1948. Elle a balayé l’air d’un geste sec de sa main. Façon de dire: «Tais-toi! Nous avons d’autres soucis que ces vieilles histoires. Le pays se construit. Je dois gagner ma vie. Alors arrête.» Ou peut-être qu’Esther pensait, comme de nombreux Israéliens, que nous nous étions laissés emmener à la mort sans résister. Mais comment aurais-je pu? J’avais à peine dix ans quand tout a commencé.

Même mon mari n’a jamais vraiment abordé mon parcours dans l’enfer de la Shoah. C’était comme un secret de famille qui dépassait notre raison et nos émotions. La seule chose qui est sortie de sa bouche lors de notre visite de Bergen-Belsen dans les années 1960, c’était «l’air est bon ici.» J’ai souri, mais mon cœur pleurait. Moni était gêné. Il ne savait pas comment s’y prendre. Je l’ai trouvé maladroit. Je lui en ai voulu. Mais je comprenais aussi. Pourquoi faut-il ressasser ces histoires? semblait-il me dire lui aussi. «Tu as survécu. Tu es là. Et puis, il y a les enfants. Oublie!»

Alors moi la survivante, je me suis tue. Je ne voulais pas devenir une vieille folle qui rabâche toujours la même histoire. J’ai obéi. J’ai enfoui tout cela au plus profond de ma mémoire, même si mon numéro de déportée me rappelait tous les jours mes souffrances. C’était la seule trace de mon passage en enfer. Je n’ai jamais voulu l’effacer. C’était la preuve de mon enfance volée par les nazis, de ma danse avec la mort. Celle qui a exterminé tant de familles. Tant de passés, tant d’avenirs. Mais pas le mien. Je n’ai jamais voulu effacer ce numéro ancré dans ma chair.

Au milieu des années 1970, le professeur de classe de mon fils Sam a évoqué en cours le livre Si c’est un homme de Primo Levi. Alors que mes enfants n’osaient pas parler avec moi de ma déportation, Sam a révélé mon passé dans les camps. A ma grande surprise. Son enseignant, Manuel Tornare, futur maire de Genève et qui deviendra avec le temps un grand ami de la famille, ne l’a pas cru tout d’abord. Il a demandé à me rencontrer, a voulu vérifier les propos de mon garçon. Nous nous sommes rencontrés. Manuel a très vite compris par où j’étais passée. Il a voulu que je témoigne devant ses élèves. J’ai refusé de me déplacer dans sa classe. J’avais trop peur de ne pas tenir le choc et de m’effondrer devant ces adolescents.

Finalement, les écoliers sont venus dans notre maison quelques jours plus tard. Je me sentais plus à l’aise. C’était la première fois que je racontais ma vie dans les camps. Après 30 ans de silence.

J’ai alors parlé de l’horreur. J’ai pleuré. Les enfants et leur professeur aussi. Je ne le savais pas encore, mais ce jour-là, j’ai entamé une nouvelle carrière, après celle de maman, de soldate de Tsahal, d’aide en pharmacie en Tchécoslovaquie... j’étais désormais une conférencière, un témoin. Celle qui raconte l’odeur de chair brûlée, nauséabonde, pénétrante, obsédante qui s’échappe des crématoires et qui imprègne tout à Auschwitz, celle qui sait ce que c’est que la faim qui lui tenaille le ventre à Theresienstadt, celle qui a vu les collines de cadavres en train de pourrir sous le soleil oppressant de Bergen-Belsen, celle qui a reçu des coups de bâtons généreusement distribués par les kapos, celle qui a entendu les cris des SS qui me glacent encore le sang, celle qui a vaincu la mort.

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Ruth Fayon (au centre) dans son uniforme de l'armée israélienne vers 1950. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Aujourd’hui, je cours, malgré mon âge, les cycles d’orientation et les lycées pour raconter mon histoire. Je parle à la TV, à la radio. Témoigner: c’est la mission des rescapés de l’usine de la mort. Le temps érode les mémoires et banalise les faits, disait un de mes amis. Et c’est vrai. Quand je lis que des jeunes s’habillent en déportés de la Shoah pour fêter Carnaval en Valais, je me dis qu’il y a un problème.

Les synagogues sont de nouveau incendiées par des criminels. Les Juifs sont frappés en pleine rue en Suisse, en France ou en Russie, simplement parce qu’ils sont Juifs. Nos cimetières sont profanés. Les Juifs reçoivent de nouveau des lettres d’insultes. La croix gammée se dessine sur les murs, sur les carrosseries des voitures dans les rues de Genève, la ville qui m’a accueillie. La peste brune revient. En Tchéquie, des nazis de Pilzen défilent pour «célébrer» la déportation des Juifs de leur ville. Et même en Israël, des néonazis terrorisent leurs concitoyens, alors qu’un quart des Européens se disent antisémites.

Je témoigne pour empêcher que l’horreur ne recommence, cette chasse aux Juifs, aux miens, à ma famille. C’est aussi pour cette raison que je combats les négationnistes qui doutent de nos paroles et de ce que nous avons pu endurer. Les ignorants. S’ils avaient vu les nuages de cendres des morts, que les crématoires de Birkenau vomissaient nuit et jour au printemps 1944, au moment où les nazis envoyaient à l’abattoir les Juifs hongrois par milliers. S’ils avaient encore dans leur narine l’odeur âcre de la chair grillée dans les immenses brasiers d’Auschwitz. S’ils avaient vu la boue mélangée d’excréments où baignaient des cadavres décharnés, ils diraient comme nous: plus jamais ça.

Le temps presse. Il faut raconter jour après jour ce qui s’est passé. D’où ce livre qui n’existerait pas sans Patrick Vallélian. Historien de formation, grand connaisseur de la Shoah, journaliste, enquêteur, il m’a écoutée patiemment des heures durant. Il a beaucoup lu aussi et il est parti sur les traces de mon passé, en Tchéquie bien sûr, mais aussi en Israël et en Allemagne. Petit à petit, il a reconstitué mon parcours, retrouvé des témoins et des lieux où j’étais passée avant d’écrire l’ouvrage que vous tenez dans les mains et qui me survivra. Avec ses mots. Avec les miens.

Merci à lui. 

Patrick Vallélian, directeur général de Sept.ch SA, présente le livre Auschwitz en héritage à la RTS dont il est le co-auteur avec Ruth Fayon, rescapée des camps de concentration. © RTS