Auschwitz en héritage (11/11)

© Ruth Fayon / Patrick Vallélian
Ruth Fayon est décédée le 31 octobre 2010. En 2006, elle avait reçu la Légion d'Honneur française et la Médaille du Mérite de Genève.

Comment vivre l'après-guerre quand on a connu la Shoah de l'intérieur? Ruth Fayon, témoin des horreurs des camps de concentration à Theresienstadt, Auschwitz, Hambourg et Bergen-Belsen a décidé d'aller de l'avant sans oublier son passé. Dans les écoles ou à travers son livre, elle délivre un message: plus jamais ça.

L’Etat tchèque était à bout de souffle après la guerre. Quant aux Russes qui occupaient le pays, ils se moquaient bien du sort des rescapés de la Shoah. C’est donc auprès de la communauté juive de Prague que nous trouvâmes du réconfort et surtout une aide matérielle bienvenue, nous qui avions tout perdu. Elle nous habilla, nous nourrit grâce à l’appui des organisations américaines dont le Council of Jewish Commission in Bohemia and Moravia. Elle nous logea aussi au 15 de la rue Soukenicka, la même rue où nous avions vécu avant la guerre.

Dès que nous l’avons pu, nous sommes retournées dans l’appartement du numéro 22 dans l’espoir d’y trouver papa. Sans succès. Nous n’y avons croisé que la concierge. «Tiens, vous êtes de retour», s’étonna-t-elle avant de nous expliquer que nos meubles avaient été volés par les Allemands après notre déportation en 1942. Elle n’avait rien pu faire pour les en empêcher, insista-t-elle. Je ne la crus pas. Elle aussi avait dû se servir au passage. Mais que pouvions-nous prouver? Je retrouvai aussi mon ami Josef, le garçon à qui j’avais confié mon violon. Il avait tenu parole. Mon instrument était intact. Mon ami qui eut du mal à me reconnaître, tant j’avais changé après trois ans de camp, ne l’avait pas joué. «Je n’ai jamais osé, m’avoua-t-il. J’avais l’impression que je ne te reverrais jamais si je l’avais fait.»

Je le pris dans mes mains. Je le regardai longtemps, le tournai, l’observai, le caressai. Puis délicatement je le reposai dans son étui. Quelque chose me disait que je ne le retravaillerais plus jamais. Je ne pouvais plus, je crois. Le violon, c’était ma jeunesse. Elle s’était envolée à cause des nazis. Il fallait que je tourne la page.

Nous avons fini par apprendre que papa, sous le numéro 125537, était mort dans le petit camp de Buchenwald le 24 février 1945. Des survivants nous racontèrent qu’il échangea l'une de ses dernières rations contre un bout de cigarette. Il fut incinéré dans le crématoire du camp. Ses restes furent ensuite jetés dans les forêts de la colline d’Ettersberg, au-dessus de Weimar. A l’endroit même où le poète, philosophe et dramaturge Johann Wolfgang von Goethe avait l’habitude de se reposer, de méditer et travailler.

Plus rien ne nous retenait à Prague. Maman, Lala et moi sommes parties à Karlsbad. La ville n’était plus la même. Notre synagogue avait brûlé. Les magasins juifs avaient changé d’enseigne et les soldats russes, en cure, avaient remplacé les touristes du monde entier. Sept ans après notre exil forcé, nos amis, nos connaissances avaient disparu. Nous savions ce qui était arrivé aux Juifs. Mais les Allemands? On nous expliqua à notre retour que trois millions de Tchèques d’origine allemande furent expulsés des Sudètes vers l’Allemagne en représailles des crimes nazis. Leurs biens furent confisqués comme prises de guerre.

C’est là que la situation se gâta pour une partie des 20'000 Juifs tchèques qui avaient survécu au massacre. Beaucoup ne parlaient que l’allemand. Ce qui était désormais interdit. Pire: la majorité des Juifs s’étaient annoncés comme Allemands lors du recensement de 1930 et plus de 1'500 d’entre nous durent prouver leur origine tchèque lors de leur retour des camps. Les autorités allèrent jusqu’à exiger des certificats de loyauté et elles n’hésitèrent pas à expulser des centaines de familles juives vers l’Allemagne. Un comble. Par chance, ce ne fut pas notre cas. Mais comme des milliers de Juifs, nous n’avons pas pu récupérer nos biens confisqués par les SS durant la guerre. Maman tenta en vain de reprendre notre restaurant reconverti en banque.

Le gouvernement avait décidé d’empêcher les Juifs de retrouver leur propriété, à moins qu’ils ne puissent prouver leur légitimité. Or tous nos documents officiels, nos passeports, nos bulletins scolaires, nos actes de bien avaient disparu. Il nous fut impossible de prouver quoi que ce soit. Nos biens furent ainsi versés dans le fonds des propriétés allemandes confisquées. De 1945 à l’automne 1947, des déportés furent victimes de pogroms comme en Pologne ou de menaces. Le message était clair: nous n’avions plus notre place dans ce pays.

De 1914 à 2010, itinéraire de Ruth Fayon plongée dans l'enfer de la Shoah. © sept.info

Maman décida alors d’envoyer Lala en Palestine. Elle partit à l’été 1946 dans un transport de l’organisation juive Youth Aliya. Entre 1945 et 1949, de 15'000 à 19'000 Juifs tchèques quittèrent ainsi le pays. Soit la moitié des survivants de la Shoah. Lala prit le bateau à Marseille. A son arrivée, elle fut internée durant trois mois dans le camp de réfugiés d’Atlit. Les Anglais, qui voulaient empêcher un raz de marée juif en Terre promise, avaient remplacé les nazis de l’autre côté des barbelés. Ma sœur put finalement rejoindre Esther. Elle avait ouvert un restaurant à Netanya avec Ziggy son mari, le jeune Polonais avec lequel elle avait quitté Prague en 1939. 

A notre arrivée à Karlsbad, maman et moi avons emménagé dans l’appartement d’une famille allemande chassée par les nouvelles autorités tchèques. Les associations juives américaines nous venaient toujours en aide. Elles nous envoyaient de l’argent, des vivres ou des habits. Je trouvai un emploi comme aide chez le pharmacien Engel, un Juif anglais qui avait débarqué en Tchécoslovaquie après la guerre. Au début, je livrais les médicaments. Puis j’ai appris à les confectionner.

Le goût à la vie renaissait petit à petit. Je me fis des amis. Nous allions danser. J’essayais de vivre la vie normale d’une jeune fille de 20 ans. De rattraper le temps perdu. J’eus quelques petits amis. J’aurais aimé faire des études de pharmacie, mais nous n’en avions pas les moyens. En 1946, les communistes ont conquis le tiers du Parlement et en février 1948, ils se sont emparés du pouvoir. J’avais souffert de la dictature nazie. Je ne voulais pas vivre sous celle des soviets. Je ne voulais plus entendre le bruit des bottes.

En février 1949, nous avons rejoint Israël, indépendant depuis mai 1948. Nous avions enfin notre terre d’accueil. Mais avant, il fallut obtenir notre passeport. Les Russes ne laissaient partir les Juifs qu’au compte-gouttes. Avant notre départ, nous dûmes encore faire l’inventaire de nos «richesses». Ordre des communistes. Nous ne pouvions emporter que le strict nécessaire. Une nouvelle fois, je pus sauver mon vieux violon. Je le pris sous le bras ainsi qu’une petite valise pleine d’habits. Le train de notre Aliyah nous emmena à Gênes à travers l’Autriche et la Suisse. Pour une fois, j’étais assise dans un vrai compartiment chauffé. J’avais un lit, à manger et je pus profiter du paysage magnifique des Alpes.

La traversée sur le bateau Abbazia se déroula sans souci. Plusieurs centaines de Juifs européens avaient embarqué avec nous. On parlait tchèque, hongrois, mais aussi polonais et allemand. Entre 1948 et 1952, plus de 700'000 Juifs débarquèrent en Israël comme maman et moi, faisant doubler sa population. A notre arrivée à Haïfa, Esther et Lala, qui s’était mariée en 1946, nous attendaient sur le quai. Nous nous sommes jetées dans les bras les unes des autres. Nous nous embrassions longuement en priant pour le souvenir de papa. Esther n’en revenait pas de m’avoir quittée fillette dix ans auparavant et de retrouver une femme en face d’elle.

Puis maman et moi, nous nous sommes installées dans le petit appartement de ma grande sœur à Netanya. Elle avait eu un fils. Un fils qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à papa. A notre surprise, personne en Israël, pas même Esther, ne s’intéressa à notre parcours dans les camps. Les gens avaient leurs propres problèmes. Le pays était en construction et surtout en guerre. La liste de ses ennemis était longue comme un jour sans pain. Tout le monde voulait bâtir une nouvelle vie. L’ancienne n’avait plus d’importance. Et puis les survivants étaient vus parfois avec un certain malaise. «Vous êtes allés à l’abattoir comme des agneaux», nous lançaient certains sans autre forme de procès.

Nous avions beau alors nous défendre en expliquant que nous étions des enfants, que nous n’avions pas d’armes et qu’il aurait fallu une armée pour repousser les SS, personne ne voulait entendre nos arguments. Je préférais donc me taire et encaisser. D’autres se demandaient même comment nous avions survécu. Etions-nous des putes, des kapos, des vendus? Avions-nous profité de la mort de quelqu’un d’autre pour tenir? Mieux valait oublier et passer à autre chose. Le temps n’était pas encore venu de parler de la Shoah.

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Ruth Fayon (au centre) dans son uniforme de l'armée israélienne vers 1950. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

De 1952 à 1954, je fis mon service militaire de deux ans dans une caserne proche de Netanya. Ce qui me permettait de rentrer régulièrement à la maison et de voir maman et mes sœurs. Même si j’avais été enrôlée comme pharmacienne, j’appris à tirer au fusil. Cela me fut très utile, bien plus tard, quand, avec mes enfants, nous allions à la fête foraine. J’étais sûre et certaine de pouvoir leur décrocher le jouet de leur rêve au tir-pipes!

Comme je montrais un réel enthousiasme, je ne tardai pas à monter en grade. Je finis sergent sous les ordres du commandant Elias, le mari de Ruth Elias. Un Tchèque comme moi. C’est à l’armée que je compris la belle diversité de la société israélienne. Dans mon unité, des Irakiens et des Roumains côtoyaient des Polonais et des Allemands. Je finis par louer un appartement en ville. Le début de mon indépendance. Mais c’est aussi à l’armée que je perdis mon violon, mon cher vieux violon que j’avais prêté à un soldat tchèque de mon régiment sanitaire. Il voulait le jouer pour qu’il ne perde pas son âme, m’avait-il dit. Puis un jour, il m’avertit qu’on le lui avait volé dans une fête. Je pense plutôt qu’il l’avait vendu. Tout cela reste une grande douleur pour moi.

Ensuite, je travaillai quelque temps pour le mari de Lala. Il tenait un magasin d’appareils photos à Tel Aviv. J’appris à retoucher les photographies, à gratter les rides avec une lame de rasoir et à souligner des traits du visage avec un crayon. La vie était douce. Je faisais les allers-retours entre Tel Aviv et Netanya où maman était restée avec Esther. J’allais souvent à la plage. Je rencontrai des amis. On faisait la fête. Et je ne connus aucun problème pour apprendre l’hébreu grâce aux cours que ce jeune rabbin m’avait donnés à Karlsbad.

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Ruth et Moni à Istanbul, vers 1956. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Finalement, je rencontrai Salomon Fayon en 1955, Moni pour ses amis. Un ami commun nous présenta. Il était beau, souriait tout le temps, avait le sens de la repartie et il parlait parfaitement l’allemand qu’il avait appris à l’école. Bref, ce trentenaire athlétique me tapa dans l’œil, comme moi dans le sien. Moni participait à la Maccabiade, sorte de jeux olympiques juifs. Il représentait la Turquie dans la compétition de ping-pong. Nous nous revîmes plusieurs fois en Israël avant son retour sur les bords du Bosphore.

Maman me regarda dans les yeux. «Je te souhaite de rencontrer toujours des braves gens sur ton chemin. Et il ne t’arrivera jamais du mal. Vas-y», m’assura-t-elle. Et comme mon cœur me disait de partir, je pris l’avion. Pour la première fois de ma vie.

A la fin des années 50, j’ai souhaité revoir l’ancienne SS, Eva-Maria Borowska. Moni se chargea de retrouver sa trace. L'une de nos connaissances nous transmit très rapidement son numéro de téléphone. J’hésitai de longues minutes devant mon appareil. Qu’est-ce que je cherchais en fait? Une revanche? La narguer? Ou la remercier de vive voix de nous avoir aidées, maman, Lala et moi, à survivre dans les camps de la mort industrialisée?

Finalement, je pris mon courage à deux mains. J’empoignai le combiné et je composai le numéro. Trois sonneries et une voix lointaine mais familière me répondit. «Allô, Eva-Maria Borowska? demandai-je. C’est Ruth...» A l’autre bout du fil, ma correspondante se souvint tout de suite de moi et de ma famille. Elle me dit qu’elle était heureuse de m’entendre et d’apprendre que j’avais survécu à «cette horreur». Elle m’expliqua qu’elle était mariée depuis quelques années. Elle n’avait pas d’enfant.

Puis, les années noires refirent surface. Notre ancienne garde me raconta la fin de sa guerre. Après nous avoir quittées, maman, Lala et moi, devant la porte du camp de Bergen-Belsen, elle avait jeté son uniforme dans un fourré. Elle était ensuite rentrée chez elle à Hambourg, où elle fut arrêtée par les policiers alliés en juin 1945 avant d’être jugée et condamnée à six mois de prison pour crimes de guerre. «J’espère que les Anglais étaient des gardes plus sympathiques que vous», ironisai-je avant de l’inviter à me rendre visite en Suisse. Un geste que j’ai encore du mal à comprendre aujourd’hui.

Notre rencontre à Genève se passa très mal. A tel point que Moni et le mari d’Eva-Maria, un ancien SS, faillirent en venir aux mains. Ce dernier n’avait pas envie de s’excuser pour les crimes d’Hitler. Comme beaucoup d’Allemands qui avaient vécu la Deuxième Guerre mondiale, il cherchait à justifier les horreurs de leur Führer. C’était trop pour moi. Trop pour Moni aussi. Je n’ai plus jamais revu Eva-Maria Borowska. Mais cette SS est la seule à qui j’ai pardonné. Et c’est peut-être ce que je voulais lui dire en l’invitant à ma table. Je crois aussi que je voulais lui montrer que je n’étais pas qu’un numéro tatoué sur un bras.

Souvent on me demande si j’ai une haine contre les Allemands. L’ancienne déportée que je suis n’a rien, bien entendu, contre la génération d’après 1945. En revanche, j’ai plus de mal avec ceux qui ont vécu la guerre. Ils n’ont rien fait pour soulager notre calvaire. Ou si peu. Et je ne supporte pas de les entendre plaider leur «je ne suis pas coupable, j’ai simplement obéi aux ordres». Reste que j’ai toujours détesté le mot «haine». Il n’a pas de place dans mon cœur. A quoi bon? Je n’aurais pas voulu devenir une femme pleine de ressentiments et d’aigreur. Ma vie ne l’aurait pas mérité. Ni mon mari ni mes enfants ni mes amis.

Je voulais une existence heureuse et accomplie. J’avais vu assez de haine et de malheur dans les camps. J’avais vu toutes les horreurs dont était capable l’être humain. Je ne voulais pas me laisser emprisonner dans la mémoire de mon calvaire. Mes bourreaux auraient gagné sinon.

Et puis je n’ai pas eu le temps de trop gamberger dans ma vie. Je voulais la croquer, rattraper le temps perdu. Ma réponse à mon enfance malheureuse fut ma famille. J’ai eu une vie sociale remplie. J’ai voyagé à la découverte du monde et des autres, en Israël, mon pays de cœur, mais aussi au Brésil, en Argentine ou aux Etats-Unis d’Amérique. Avec Moni et les enfants, nous avons aussi traversé l’Europe dans tous les sens, moi qui me sens pleinement européenne, moi qui suis polonaise, tchèque, israélienne et aujourd’hui suissesse. Moi qui ai vécu en Tchécoslovaquie, en Israël, en Turquie et finalement en Suisse, à Genève, la ville internationale par excellence. Comme moi finalement.

J’ai eu aussi la chance de rencontrer des décideurs. De belles rencontres. J’ai croisé par exemple le président israélien Shimon Peres, l’ancienne déportée Simone VeilSœur EmmanuelleElie Wiesel, prix Nobel et ancien déporté, la résistante française Lucie Aubrac, le philosophe Bernard-Henry Levy ou encore Moshe Dayan, le fameux chef de guerre israélien. En 1999, j’ai serré la main de Yasser Arafat à Ramallah. J’accompagnais Manuel Tornare, le maire de Genève, en déplacement dans la région. Mon ami devait visiter des écoles et des institutions soutenues par les autorités genevoises en compagnie de Souha Arafat, l’épouse du premier président de la nouvelle Autorité palestinienne.

Madame Arafat nous emmena ensuite à la rencontre de son mari, à la Mouqattah. Une rencontre brève, mais intense pour moi. Je voyais là l'un des hommes les plus haïs par les Juifs. L'un de ces rares terroristes repentis qui avaient encore le sang de mon peuple sur les mains. Arafat, qui portait son traditionnel keffieh, était bien plus petit que je me l’imaginais. Bien plus vieux et plus fatigué aussi, derrière le grand fauteuil de son bureau présidentiel. D’une voix douce, il me souhaita la bienvenue en arabe.

Sa femme lui raconta ensuite que j’avais survécu aux camps de la mort. Le vieil homme se leva alors et me prit le bras gauche avant de, délicatement, caresser mon tatouage de déportée à plusieurs reprises sans un mot. En silence. Il me souriait, comme gêné. Son geste me surprit. II me gêna et me toucha à la fois. Que voulait-il exprimer? Voulait-il faire la paix avec son passé? Je n’ai pas osé lui poser la question. Puis nous nous quittâmes en haut du grand escalier du palais présidentiel. Arafat, qui est mort cinq ans plus tard, en 2004, repartit dans son bureau. Je montai dans notre voiture pour rentrer à mon hôtel à Jérusalem. J’étais émue. Mes jambes tremblaient. J’en ai encore la chair de poule en l’évoquant.

Mon numéro sur mon bras a été, est et restera mon fardeau. Mais il fut aussi une porte d’entrée vers d’autres univers. Ceux d’un Arafat, par exemple, ou d’autres personnalités que j’ai pu croiser. Celui des écoles de toute la Suisse romande, mais aussi de France. L’univers encore des rescapés, avec lesquels je partage tant et rien à la fois. Ce matricule hideux qui a nié ma propre humanité fut aussi un rappel quotidien de ma chance. J’ai survécu là où tant ont péri. Je ne dois jamais l’oublier et m’en montrer digne. Papa l’aurait voulu. Six millions de morts l’exigent.

C’est aussi pour eux que j’ai caché mes souffrances au plus profond de moi. Au lieu de me miner, elles m’ont donné de la force. Celle d’avancer. Celle de recommencer une vie mal partie. Celle d’aimer. Celle de ne haïr personne. Ni une ancienne SS, ni un ancien terroriste palestinien. Qu’aurais-je appris si j’étais tombée moi aussi dans le même piège que les nazis?

Reste que je ne suis pas naïve. Après Birkenau, Theresienstadt et Bergen-Belsen, je ne peux pas faire confiance. Pas totalement en tout cas. Et depuis que j’ai vu les massacres en Yougoslavie et au Rwanda, je me dis qu’Auschwitz peut recommencer. Cela me fait peur. Mon livre est un avertissement...

Plus jamais ça. 

(Infographie réalisée par Sébastien Roux, sept.info. Tous droits réservés).