Auschwitz Fayon Auschwitz Fayon
Ruth Fayon avec sa famille en 1939 à Prague après avoir fui Karlsbad.© Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Auschwitz en héritage (3/11)

«Partez tant qu’il en est encore temps». Ce conseil, la famille de Ruth a décidé de ne pas le suivre... 1938, l'armée allemande prend possession des Sudètes après la conférence de Munich. Dès lors, le comportement à l'égard des Juifs changent. La machine nazie de destruction est en marche.

Un matin de Shabbat, jour de repos pour les Juifs, papa, d’ordinaire calme, a ouvert la porte de ma chambre sans ménagement. Lala et moi dormions encore profondément. «Nous devons partir. Vite. Dépêchez-vous! Habillez-vous», cria-t-il. Il tremblait comme une feuille balayée par la tempête. C’était la première fois que je le voyais aussi nerveux.

A peine levée, je vis maman s’affairer autour des armoires. Elle glissait des vêtements dans des valises. Elle pleurait. Les larmes coulaient sur ses joues rouges. Sur son visage se lisait une immense peur. Nous étions le 1er octobre 1938.

«Plus vite», avait encore lâché papa avant d’éteindre le poste de radio. Les nouvelles étaient mauvaises. L’armée allemande venait de forcer la frontière tchécoslovaque. Hitler venait réclamer les Sudètes, dont Karlsbad était l’une des villes les plus importantes. Pour le maître de Berlin, c’était un espace vital allemand. L’Angleterre et la France, les grandes puissances du moment, le lui avaient offert lors de la conférence de Munich qui s’était tenue du 29 au 30 septembre 1938.

Pour éviter une nouvelle boucherie, une nouvelle guerre mondiale, le président du Conseil français, Edouard Daladier, et le Premier ministre britannique, Neville Chamberlain, avaient lâché leurs alliés tchécoslovaques. Les démocraties nous laissaient tomber. L’ogre nazi pouvait tranquillement se repaître de cette région tchèque, le tiers du pays, dont la majorité des habitants étaient allemands.

Septembre 1938, les observateurs évoquent un «immense espoir» pour qualifier la conférence de Munich réunissant les principaux chefs de gouvernement européens (Hitler, Mussolini, Daladier et Chamberlain). Un an plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclate avec l'agression allemande contre la Pologne. © INA

Je n’ai eu le temps que d’emporter mon cartable d’école tandis que Lala a dû abandonner sa collection de poupées. Elle ne pouvait en emmener qu’une seule, lui avait dit papa. Un crève-cœur pour elle. Les 29 autres sont donc restées dans sa chambre. Elle ne les a jamais revues. En partant, j’ai juste eu le temps de voir que, dans le restaurant, tout était prêt pour accueillir les clients du dimanche. «Plus vite», criait papa, qui nous conduisait à la gare toute proche. Là, des centaines de personnes, des Juifs en majorité, tentaient de prendre d’assaut le premier train pour Prague.

Nous pûmes partir finalement. Et papa, apaisé, tenta alors de consoler ma petite sœur: «Ne pleure pas Lala, nous reviendrons bientôt chez nous. Tu les retrouveras tes poupées.» Le train s’enfonçait dans les plaines de la Bohême. Les petits villages, les champs, les forêts se succédaient. Les visages étaient graves. «A Prague nous serons à l’abri, nous répétait papa en regardant maman. J’y ai des amis. Vous verrez. Ne vous inquiétez pas. »

Jusqu’au 1er octobre, papa n’avait jamais cru que nous devrions fuir un jour. Il pensait que les Tchécoslovaques allaient le protéger, lui le juif polonais. Il pensait que, bien intégré dans ce pays libre, il ne risquait rien. Et il restait serein malgré les témoignages des Juifs allemands qui trouvaient refuge dans notre ville avant d’embarquer pour les Amériques ou la Palestine. Car, depuis septembre 1935, l’Allemagne avait adopté les lois antisémites de Nuremberg. Elles légalisaient les premières mesures d’exclusion des Juifs prises en 1933 par les nazis. L’exercice des professions libérales et l’enseignement étaient désormais interdits. Tout comme les mariages dits mixtes, entre Allemands de sang pur et Juifs. La machine nazie était en marche.

Auschwitz Fayon Auschwitz Fayon
Avant l'arrivée des nazis et de leurs lois antisémites, Ruth et ses soeurs ont eu une enfance paisible. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

La famille Godin a pu fuir cette chasse raciste. Mes parents l’ont hébergée quelques jours en 1935 ou en 1936. Je me souviens très bien de la maman alors que les visages du mari et de leurs fils ont disparu de ma mémoire. Si j’ai oublié son prénom, je revois encore ses longs cheveux bruns, son visage rond aux traits fins et ses belles mains de violoniste. Elle et son mari nous ont raconté le traitement réservé aux Juifs allemands. Leurs enfants pleuraient à leurs côtés. Ils évoquaient les policiers qui les battaient dans les rues sans raison, les meurtres pour un oui ou pour un non, les emprisonnements arbitraires, ces amis chrétiens qui vous évitent du jour au lendemain et cet isolement de plus en plus pesant...

Les Godin n’en pouvaient plus. Ils étaient à bout de force devant tant d’injustice, répétait le mari, chirurgien de profession qui avait été chassé de son hôpital parce qu’il était juif. «Les nazis nous traitent comme de la vermine. Notre sort n’intéresse personne», avait-il ajouté. Comme une prémonition de ce qui allait nous arriver durant la guerre. Mais c’est surtout elle qui m’a initiée au violon. Un matin, alors qu’elle travaillait son instrument dans sa chambre, je m’approchai d’elle pour l’écouter. «Tu veux essayer? me dit-elle. Je n’aurais pas osé le lui demander. «Oui», répondis-je timidement.

Elle me tendit alors son violon que je pris dans les mains avec précaution en le regardant comme j’aurais admiré une toile de Picasso. Je caressai le bois brillant avant d’effleurer les cordes tendues. Elle vint alors se placer derrière moi. «Coince le violon entre ton épaule et ton menton», me dit-elle doucement. Elle m’expliqua ensuite comment glisser l’archet sur les cordes, comment en tirer une note. Je m’exécutai maladroitement. J’ai dû massacrer quelques notes avant de lui rendre son violon après quelques minutes de test. J’étais émue. Tremblante. Je savais que si je devais devenir musicienne un jour, c’est avec cet instrument que je le serais.

Puis Madame Godin m’a joué le concerto pour violon n°2 de Mendelssohn. Aujourd’hui encore, chaque fois que je l’entends à la radio, j’en ai des frissons. Je me revois dans notre maison de Karlsbad en train d’écouter notre invitée.

Avant de s’en aller vers l’Amérique, la famille Godin nous conseilla de fuir. «Partez tant qu’il en est encore temps», répétèrent les Godin. Papa les écouta avec attention. Mais il ne les crut pas, à la différence d’une vingtaine de milliers de Juifs tchécoslovaques qui quittèrent le pays avant l’invasion allemande. Mais comment lui en vouloir? Comment aurait-il pu comprendre ce qui se tramait en Allemagne dans la tête de ces fous de nazis? Personne n’aurait pu deviner qu’ils allaient mettre en place une machine de mise à mort systématique, une mort industrielle à l’échelle d’un continent.

De toute manière, papa restait un éternel optimiste. Je ne l’ai d’ailleurs jamais entendu se plaindre et, même lors de nos rencontres furtives dans les latrines du camp d’Auschwitz-Birkenau en 1944, il gardait le moral. «Tout cela va se calmer», répétait-il, avant notre exil forcé à Prague entre 1938 et 1942. «Nous sommes comme tout le monde. Pourquoi s’affoler?» Maman, à la fois forte et soumise à l’autorité de papa, l’appuyait. «Dieu va nous aider.»

Et pourtant, notre situation se détériorait depuis l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne. D’abord, j’avais dû quitter l’école allemande après la première classe. J’ai appris bien plus tard que j’en avais été chassée, moi la petite juive.

De l'enfance de Ruth à Karlsbad jusqu'à la conférence de Munich en 1938, retour sur les prémisses de la Seconde Guerre mondiale.

Puis, un jour, Lala fut attaquée par quelques nazillons à coup de branches dans les jambes. J’ai entendu aussi les premiers «sale juive» que me jetaient à la figure des adolescents du quartier. Je ne comprenais pas. Ça voulait dire quoi sale juive? Je n’étais ni sale ni ne me sentais plus juive que cela. Des voisins ont jeté des pierres contre notre maison. Mon père perdait tous ses «amis». Même ceux qui le connaissaient et qui lui avaient promis leur aide en cas de coup dur détournaient la tête quand ils le croisaient. Du haut de mes 10 ans, je ne comprenais pas ce qui se tramait, même si j’assistai en avril 1938 à une démonstration de force des nazis des Sudètes. Les membres du SdP avaient rendez-vous dans le théâtre de Karlsbad pour leur congrès. C’est là que je vis des milliers de bras droits levés au ciel, comme des barrières de chemin de fer ouvertes, et j’ai entendu des sinistres «Heil Hitler». Ces hommes et ces femmes acclamaient leur chef, un certain Konrad Heinlein.

Toute cette clique s’était réunie dans ma ville pour réclamer leur rattachement à leur «mère patrie» – l’Allemagne nazie. Le mois suivant, les nationaux-socialistes allaient gagner largement les élections municipales dans la région en raflant 67% des suffrages et plus de 90% de ceux des Allemands des Sudètes.

Auschwitz Fayon Auschwitz Fayon
Konrad Heinlein (à droite) en compagnie de Wilhelm Frick, haut dignitaire du parti nazi et premier des ministres de l'Intérieur du Troisième Reich entre 1933 et 1943. © German Federal Archives

C’était la porte ouverte à la volonté d’expansion d’Hitler. Les trois millions d’Allemands de Tchécoslovaquie, soit le cinquième du pays, voulaient faire sécession. Le maître du Reich était prêt à les accueillir. Il lui fallait seulement provoquer l’étincelle qui ferait voler en éclats notre pays. Hitler s’en chargea le 12 septembre 1938 en appelant ses concitoyens à s’insurger contre les forces tchécoslovaques. Le bilan fut lourd: 8 morts et 17 blessés. Finalement, le SdP fut interdit par le gouvernement de Prague. Ce dernier était tombé dans le piège. Et pour éviter une nouvelle guerre mondiale, les démocraties tentèrent de jouer les pompiers à Munich en cédant les Sudètes à l’Allemagne. La fin de notre monde pour nous.

J’ai lu dernièrement que Winston Churchill, qui n’était pas encore Premier ministre de l’Empire britannique, avait dit à l’époque que l’Angleterre avait subi une «défaite cinglante et totale». En parlant de Daladier et de Chamberlain, il avait eu ces paroles prémonitoires: «Ils ont eu le choix entre le déshonneur et la guerre; ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre.»

Infographie réalisée par Sébastien Roux, sept.info. Tous droits réservés.