Auschwitz en héritage (4/11)

© Ruth Fayon / Patrick Vallélian
Ruth, Rondla et Lala photographiées en 1945 à Prague.

Forcée de fuir la Tchécoslovaquie pour échapper aux nazis, la famille Pinczowsky se réfugie à Prague. Une nouvelle vie loin des horreurs de l'antisémitisme? C'était sans compter sur le Protectorat de Bohême-Moravie qui va être le début de l'enfer pour les 357'000 Juifs tchécoslovaques.

Comme papa avait eu raison de nous faire quitter Karlsbad! Plus d’un mois après notre départ, lors de la Nuit de Cristal, des centaines de Juifs y furent arrêtés par les SS et la Gestapo, enfermés dans les locaux de la police et les prisons du tribunal. Notre synagogue fut brûlée. Les Juifs furent humiliés, traités comme des criminels, battus. Nous étions les ennemis de l’ordre nouveau.

Cet ordre nouveau leur laissa le choix de payer la «taxe de la fuite», en abandonnant leurs biens aux nouveaux maîtres des Sudètes. Ou de prendre un billet simple pour un camp de concentration et rejoindre 300'000 Juifs venus de toute l’Allemagne. Pour nous, qui avions trouvé refuge à Prague, la messe était dite. L’espoir de rentrer chez nous s’était évanoui tant que les nazis occuperaient la région. Mes parents l’ont compris très rapidement. Mais ils n’en montraient rien. «Tout se passera bien, insistait papa. Les Allemands n’oseront jamais venir jusqu’à Prague. Ici, nous sommes en sécurité.» Nous l’avons cru.

Je dois avouer aussi que pour Lala et moi, ce séjour pragois ressemblait à des vacances. Je dirais même à une petite aventure familiale. Dormir à cinq dans la même pièce d’une maison étrangère, c’était plutôt dépaysant. A notre arrivée, nous avions d’abord séjourné chez les connaissances de papa, qui avait réussi à emporter de l’argent liquide et des bijoux. Le temps pour lui de trouver un appartement où nous loger.

Nous nous sommes finalement établis dans un immeuble bourgeois, au 22 de la rue Soukenicka. Je dois admettre que, malgré le chaos qui nous environnait, nous avons rapidement pris nos marques dans notre nouveau logis situé au premier étage. Le rez-de-chaussée était occupé par la concierge. Bien plus petit et moins confortable que notre maison de Karlsbad, notre trois pièces pragois avait été aménagé avec goût par maman. Il y avait l’eau courante, l’électricité et nous nous chauffions grâce à un poêle situé dans la salle à manger-salon. Il était alimenté par des briquettes de charbon que nous entreposions à la cave.

Esther, Lala et moi partagions la même chambre. Papa et maman avaient la leur et nous passions le plus clair de notre temps à la cuisine où maman mijotait des petits plats, dont des galettes salées et sèches aux oignons. C’était d’excellents coupe-faim. Nous allions nous en rendre compte plus tard, lorsque notre ravitaillement serait réduit au strict minimum.

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Esther, Ruth et Lala, les trois soeurs, en Israël, vers 1950. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Très vite, nous nous sommes liés d’amitié avec une autre famille juive qui habitait au troisième étage. Je me rappelle d’Inge, une petite fille de mon âge avec qui, Lala et moi jouions souvent dans les corridors et la petite cour de la maison. Inge eut plus de chance que nous. Elle put quitter la Tchécoslovaquie en 1939 pour la Grande-Bretagne grâce à un Kindertransport, un transport d’enfants qui permit de sauver la vie de milliers de Juifs entre 1938 et mai 1940. Et clin d’œil de l’histoire, c’est un Suisse, un certain Bill Barzetti que certains historiens appellent le «Schindler de Prague», qui fut l’instigateur du sauvetage de ces 660 gamins juifs tchèques. C’est un juste parmi les justes des nations désormais.

Notre nouveau quartier, le numéro II, était proche de Josefov, l’ancien ghetto juif de Prague coincé entre la vieille ville touristique et la Moldau. Il était très agréable. Il y avait des épiceries, des magasins d’habits et surtout une boulangerie en face de chez nous. Son pain rond était délicieux. Il était noir et tendre. Son goût était unique. Encore aujourd’hui, je n’en ai pas trouvé d’équivalent. Ceci dit, je m’intéressais aussi beaucoup au fils du boulanger. Un jeune homme que j’observais tous les matins de ma fenêtre alors qu’il partait à l’école avec sa petite sacoche en bandoulière. Il était beaucoup plus âgé que moi. Il était beau, bien habillé, toujours souriant. Je n’ai jamais osé l’aborder.

Il ne nous fallait qu’une dizaine de minutes à pied pour rejoindre la gare principale de Prague, la Vieille Ville, ses bâtiments baroques, son pont Charles ou le château royal de l’autre côté de la Moldau. Lala et moi allions à l’école publique. Maman restait à la maison avec Esther et papa, qui n’avait pas d’emploi. Le samedi, nous allions à la synagogue. Durant notre temps libre, nous partions à la découverte de Prague que nous ne connaissions pas du tout.

La ville était très belle. Il y avait tant de choses à voir. Tant de parcs. Tant de musées. J’étais heureuse, même si Karlsbad et mes amis me manquaient et que parfois je pleurais en cachette de mes parents et de mes sœurs. Je sentais que quelque chose de grave allait arriver.

Il faut dire qu’à partir du 1er octobre 1938, la Tchécoslovaquie ne fut plus la même. L’ogre nazi avait avalé ses régions frontières, là où se trouvaient les principales industries du pays. Les Tchécoslovaques savaient qu’ils étaient à la merci d’Hitler et que seules les grandes puissances anglaises et françaises l’empêcheraient de franchir le Rubicon. Mais jusqu’à quand? La question était sur toutes les lèvres. Je voyais l’inquiétude se lire sur les visages de maman, papa et d’Esther.

D’autant que l’intervention nazie précipita la démission du gouvernement du président Edvard Beneš, le 5 octobre 1938, et que celui du général Jan Syrový tenta d’établir une collaboration étroite avec les Allemands. Sans succès. Les tensions entre les minorités slovaques et hongroises ainsi que la majorité tchèque étaient en outre très fortes. Le pays, en crise, n’avait plus que quelques mois à vivre et cela se sentait.

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Ruth dans la cour de l'immeuble de la rue Soukenicka, à Prague, printemps 1942. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Dès cette époque, papa essaya d’obtenir des visas pour l’Argentine où des parents de maman avaient émigré. L’invasion allemande n’était qu’une question de temps désormais et il fallait fuir. Malheureusement, le consulat argentin n’octroya pas les sésames qui nous auraient sauvés. Peut-être qu’il y avait trop de demandes. A moins qu’il n’ait été exigé de papa qu’il se convertisse au catholicisme comme je l’ai entendu dire après la guerre et qu’il ait refusé de trahir sa foi.

Finalement, mon père alla taper à d’autres portes d’ambassades, toutes restées fermées, insensibles au malheur qui allait s’abattre sur nous. La barque était pleine un peu partout dans le monde, semble-t-il. Restaient les pays voisins de la Tchécoslovaquie. Mais là aussi, c’était quasiment une mission impossible. La Hongrie du régent Horthy, sous l’influence nazie, avait elle aussi promulgué des lois antisémites en 1938. Quant à la Pologne, elle n’avait jamais vu d’un bon œil ses propres Juifs, et son gouvernement autoritaire n’avait aucune envie d’accueillir ceux des autres. Là-bas aussi, les politiciens parlaient du «problème juif» et proposaient déjà l’émigration comme solution.

Restait la Roumanie, plus éloignée. Plus ouverte aussi aux Juifs. Mais le chemin était périlleux, surtout pour une famille de cinq personnes qui aurait dû tenter l’aventure illégalement. Une mission impossible. Aujourd’hui, ça ne serait plus pareil. Nous avons Israël. J’ai le passeport israélien. Et j’en suis fière, même si je préférerais que l’Etat hébreu vive en paix avec ses voisins arabes. Ce pays, c’est notre assurance-vie à nous les Juifs du monde entier. Et même si je me sens totalement suissesse, je ne peux pas oublier qu’une partie de ma vie n’a été qu’exils et souffrances.

«Les Allemands arrivent...» Ce cri me fit sursauter dans mon lit ce mercredi 15 mars 1939 vers six heures du matin. La nuit froide enveloppait encore Prague. Quelqu’un courait dans la rue mal éclairée pour annoncer la mauvaise nouvelle. En me penchant par la fenêtre, je vis deux soldats allemands sur leurs motos. Ils portaient leur casque d’acier, des grosses lunettes, comme des lunettes de ski, leur manteau en cuir gris-vert et une mitraillette en bandoulière. Ils roulaient très lentement.

L’armée nazie, sans tirer un coup de feu ou presque, était entrée dans la capitale tchécoslovaque. Six mois après avoir envahi les Sudètes, Hitler violait les accords de Munich qui garantissaient pourtant les frontières tchèques. Mon pays cessa d’exister en tant qu’Etat indépendant. Le jour précédent, les Slovaques avaient déclaré leur indépendance. Hitler, souriant, pouvait entrer quelques heures plus tard dans le château royal de Prague et savourer son triomphe. En quelques heures, il avait mis la main sur l’armement tchécoslovaque, des milliers de canons, des centaines de chars et d’avions qui lui serviraient quelques mois plus tard à envahir la Pologne et à battre ensuite la France.

Pour les 357'000 Juifs tchécoslovaques, dont les trois quarts allaient disparaître dans la Shoah, c’était le début de l’enfer. Les nazis créèrent très rapidement le Protectorat de Bohême-Moravie, dont l’un des maîtres fut Karl Hermann Frank, un Carlobalnéen comme nous. Et ils appliquèrent les mêmes lois qu’en Allemagne, celles qui interdisaient aux Juifs d’enseigner, de commercer, de travailler, de lire un journal et bientôt de respirer.

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Karl Hermann Frank, l'un des créateurs du Protectorat de Bohême-Moravie qui a permis à l'Allemagne nazi d'occuper l'ensemble de la Tchécoslovaquie. © DR

Sur des gros panneaux éparpillés dans Prague, il était écrit en allemand que nous étions les ennemis de tout le monde. Qu’il ne fallait rien acheter dans nos magasins. Sous peine d’être emprisonnés, nous ne pouvions plus nous promener dans les parcs publics, sur les berges du Danube – les Allemands avaient peut-être peur d’une vague de suicides, nous les condamnés à vivre dans une prison à ciel ouvert. L’accès aux théâtres, aux cinémas, aux bistrots, aux restaurants... nous était interdit. Nos déplacements étaient limités à notre quartier. De toute manière, nos cartes d’identité étaient barrées d’un gros «J» rouge et nos passeports avaient été confisqués par le SS Adolf Eichmann lui-même, qui, à la tête de l’Office central pour l’émigration juive, allait organiser notre déportation vers le ghetto de Theresienstadt. Il prit ensuite du galon si je puis dire: il fut l’un des organisateurs de l’extermination des Juifs d’Europe.

Durant l’hiver 1941, les nazis nous confisquèrent nos vélos pour l’effort de guerre, puis ce fut le tour de nos skis, de nos manteaux chauds, de nos bottes d’hiver pour le front de l’Est. Nous dûmes également remettre aux autorités nos thermomètres, nos appareils photos, nos postes de radio... Bref: tout ce que nous avions. Nous ne pouvions plus acheter non plus de fruits, de volailles, de fromage, d’oignons, de tabac... Nous devions aussi attendre 18 h pour pouvoir faire nos emplettes avec nos coupons de guerre. Les nazis étaient ainsi sûrs et certains qu’il ne nous resterait plus que des miettes. Du coup, nos menus étaient très limités et surtout très peu variés. Il y avait du pain, du sucre, des œufs, parfois de la viande, que papa achetait à prix d’or au marché noir, et surtout beaucoup de pommes de terre. Il nous est même arrivé de manger des saucisses pas très kasher. Maman, qui était contre, n’y touchait pas par respect pour la religion. «Il faut bien nourrir les enfants», semblait s’excuser papa.

Et dans ce domaine, comme dans d’autres, les choses ne firent qu’empirer après le début de la guerre mondiale en septembre 1939. Les premières restrictions de ravitaillement nous concernaient bien plus que les autres. Même les envois postaux venant de l’étranger étaient confisqués. Une manière de nous affaiblir. Qui aurait eu la force de se révolter sans rien dans le ventre? 

Mais ce qui me choque encore le plus aujourd’hui, c’est l’étoile jaune sur nos habits. Nous les achetâmes quelques couronnes dans les locaux de la communauté juive de Prague avant de les coudre sur nos robes, nos manteaux et nos jaquettes. Ordre des maîtres! Dès le 1er septembre 1941, nous étions ainsi repérables loin à la ronde avec notre bout de tissu sur notre cœur. Pour moi, c’était comme un coup de poignard. Cela me désignait de facto comme une personne de seconde classe, à qui les Allemands avaient retiré tous ses droits et toute protection légale. Je n’étais plus qu’une étoile. Une chose que les autres regardaient au mieux avec pitié et au pire avec de la haine dans les yeux. Je n’étais plus comme eux. Et je ne pouvais rien y faire et j’enrageais. J’aurais aimé arracher cette étoile. Mais il fallait obéir. Sous peine de se faire emprisonner ou battre par les nazis.

Les 6 années meurtrières de la Seconde Guerre mondiale marquées par la Shoah.

La peur gagnait du terrain. Diffuse au début, elle devint concrète après quelques mois. Elle se sentait dans la rue. S’il nous arrivait de croiser un soldat allemand ou un SS sur notre chemin, nous devions à tout prix éviter de planter nos yeux dans les siens. Nos maîtres savaient se faire respecter. Ils n’hésitaient pas à s’attaquer aux enfants de mon âge. Un jour d’été 1941, alors que j’étais assise sur le bord d’une piscine publique de la Moldau, un SS faillit me noyer. Il me poussa soudain dans l’eau, son pied maintenant ma tête immergée. Je crus mourir. Je me débattais. Je suffoquais. Lui riait en se moquant de moi. Puis il partit comme il était venu. La raison de son geste? J’étais juive, voilà tout.

Depuis, j’ai la frousse de l’eau profonde. C’est plus fort que moi, je suis obligée d’avoir pied dans une piscine.

Le peu d’amis non Juifs que mes parents avaient pu se faire à Prague nous tournèrent alors le dos. Je les comprends dans un sens. Eux aussi avaient leurs problèmes. Certains se montraient pourtant solidaires. Les ouvriers d’une usine de chocolats, près de Prague, arrivèrent un matin, des étoiles de David cousues sur leur poitrine. Ils furent punis bien sûr. Certains furent envoyés en prison. Ceux qui se montraient trop proches des Juifs pouvaient subir le même sort que nous: moins de cartes de ravitaillement, plus de tabac du tout... et surtout l’étoile. Ma sœur Esther, elle, choisit de partir illégalement. «Va si tu veux. Tu as ma bénédiction», lui dit papa le jour où elle lui parla de son projet. Ma grande sœur avait rencontré un jeune homme, Ziggy Berkowitz, son fiancé.

Nous devions être à la fin de l’année 1939. Esther s’engagea dans une organisation clandestine et elle réussit à fuir le pays avec une centaine de Juifs. Parmi eux, de nombreux Allemands et Autrichiens. Leur périple dura six mois. Ils traversèrent d’abord la Slovaquie antisémite, la Hongrie hostile et la Roumanie, plus accueillante du moins au début de la guerre. Puis le groupe embarqua sur un bateau à Constanta, le plus grand port roumain de la mer Noire. Direction la Palestine: le navire, un vieux rafiot pourri, resta bloqué dans des glaces durant l’hiver 1939-40. Mais leur calvaire n’était pas terminé: les autorités portuaires turques et anglaises qui contrôlaient les ports situés sur leur route leur interdirent d’accoster pour ravitailler. Ils ne voulaient pas de ces réfugiés juifs.

Ce long et difficile périple se termina dans le camp d’Atlit, non loin de Haïfa. Là, les Anglais gardèrent ma sœur quelque temps avant de la relâcher. Elle posa son sac près de Tel Aviv. De là, elle nous écrivit avant notre départ à Theresienstadt en août 1942. Papa nous fit apprendre son adresse par cœur. Il disait qu’ainsi nous aurions un point de chute commun si nous devions être séparés plus tard. Mes parents avaient donné à Esther des bijoux et de l’or, bien cachés dans le bouchon de liège d’un thermos ou d’une bouteille, ainsi que quelques dollars aussi. Ils lui avaient également confié une grande partie de nos photos de famille. Peut-être le plus beau trésor qu’Esther ait emporté. 

Infographie réalisée par Sébastien Roux, sept.info. Tous droits réservés.