Auschwitz en héritage (7/11)

© Schroedter
Entrée du bloc A du camp de Theresienstadt. Entre l’ouverture du ghetto en novembre 1941 et sa libération par les Soviétiques en mai 1945, plus de 33'000 déportés y laissèrent leur peau.

Au matin du 10 août 1942, Ruth et sa famille sont réveillés par les nazis. Leur fuite à Prague durant quatre années aura été vaine... En silence, ils montent dans des wagons sans connaitre leur destination. Ce sera le camp de concentration de Theresienstadt. L'enfer de la Shoah débute.

Le train s’arrêta dans un puissant fracas métallique. Puis les lourdes portes des wagons coulissèrent les unes après les autres. 1'500 personnes fantômes, baluchon sur l’épaule, évacuèrent le sinistre convoi. Des gendarmes tchèques et des SS, eux aussi du voyage, surveillaient le mouvement. Nous nous trouvions à la gare de Bohušovice nad Ohří, au nord de la Tchécoslovaquie. Nous étions dans notre pays. C’était la seule bonne nouvelle du jour.

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Ruth Fayon avant son départ pour Auschwitz. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Nous marchâmes plus d’une heure en colonne jusqu’à l’ancienne citadelle de Theresienstadt. Elle avait été bâtie à la fin du XVIIIe siècle par l’empereur autrichien Joseph II qui lui avait donné le nom de sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse. A peine avions-nous mis le pied dans l’imposante garnison que nous fûmes séparés. Les hommes à gauche. Les femmes à droite. Nos maigres bagages furent une nouvelle fois fouillés. Le but de la manœuvre? Rechercher l’argent, les bijoux, les cigarettes ou les cosmétiques que nous aurions pu cacher.

Nous passâmes une nuit dans ce point de contrôle, la «Schleuse», avant d’entrer, le lendemain matin, dans cette énorme prison à ciel ouvert entourée par de hautes murailles. Je me sentis d’emblée oppressée entre les anciennes casernes aux murs décrépis, que les nazis avaient rebaptisées avec des noms de villes ou de régions allemandes comme Dresde, Magdebourg ou Hambourg, et les maisons d’habitation plus petites qui avaient été abandonnées par leurs occupants en novembre 1941, au moment où les SS avaient ouvert le ghetto.

De Karlsbad à son départ pour le camp de concentration de Theresienstadt, itinéraire de Ruth Fayon, jeune fille plongée dans l'enfer de la Shoah.

Ce n’était pas étonnant. Au moment où nous arrivâmes dans la garnison, elle était surpeuplée. Elle était construite pour accueillir 5'000 personnes. Nous étions entre 30'000 et 40'000 habitants, en provenance de Tchécoslovaquie bien sûr, mais aussi d’Autriche, d’Allemagne ou de Hollande. Et chaque jour ou presque, de nouveaux déportés débarquaient, si bien que les nazis avaient dû construire des baraques en bois.

J’avais changé de planète en quelques heures. Et le seul lien avec ma vie d’avant glissait le long du mur est de la ville où les rues se coupent à angle droit. C’était notre bonne vieille rivière Ohře qui passait par Karlsbad. Après un cheminement de plus de 300 kilomètres à travers la Bohême, elle se jette dans l’Elbe à Litomeřice, à quelques kilomètres de Theresienstadt. Et autre hasard de l’histoire, l’Elbe rejoint la mer du Nord, en passant par Hambourg où je fus déportée en 1944.

Après notre séparation, papa rejoignit les cantonnements de la caserne Hanovre tandis que Lala fut placée dans le foyer de jeunes filles, à côté de l’église désaffectée du ghetto. Les enfants y étaient rassemblés pour recevoir une éducation sommaire par des enseignants qui n’avaient ni cahier ni livre scolaire et qui transmettaient leur savoir par cœur. En fait les Allemands leur interdisaient de nous instruire. En vain. La résistance à la machine nazie passait par les cerveaux dans les camps.

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Ruth Fayon avec sa famille en 1939 à Prague après avoir fui Karlsbad. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Maman et moi posâmes notre sac dans l'une des chambres de la maison L315, à la Langestrasse, en face de la grande place du marché. La chambre où je dormais était plutôt spartiate. Il s’agissait d’une petite pièce avec une dizaine de paillasses posées par terre, à même le sol, les unes contre les autres. Je disposais en tout et pour tout d’un mètre carré d’espace vital pour mes affaires, mes quelques culottes et habits que j’avais pu emporter. Il était difficile dans ces conditions d’avoir un brin d’intimité. En plus, il fallait cohabiter avec des femmes qui faisaient des cauchemars toute la nuit, d’autres encore qui pleuraient, d’autres qui volaient...

Je pus m’appuyer sur maman qui se montra très forte. Elle réconforta toutes celles qui craquèrent. Et grâce aux biscuits salés aux oignons confectionnés à Prague et qu’elle réussit à cacher aux Allemands lors des différentes fouilles, elle tissa très rapidement un réseau solide d’amitiés. Lala nous rejoignit quelques jours après notre arrivée. Comme elle ne supportait pas d’être éloignée de maman, elle quitta le home pour les enfants. Les trois femmes de la famille étaient de nouveau réunies et nous n’allions plus nous quitter jusqu’à la fin de la guerre.

On mourait beaucoup à Theresienstadt, même s’il devait être «aussi différent des autres camps que le jour l’est de la nuit», selon les termes mêmes d’Adolf Eichmann. Ainsi, entre l’ouverture du ghetto en novembre 1941 et sa libération par les Soviétiques en mai 1945, plus de 33'000 déportés y laissèrent leur peau, un taux de mortalité de 20% environ.

Le nombre de décès était d’ailleurs tellement élevé qu’en 1942 les Allemands installèrent au sud de la ville un four crématoire. Près de 200 corps y étaient brûlés chaque jour. Leur poussière était ensuite tamisée: les dents en or faisaient le bonheur des nazis qui remplissaient des urnes funéraires à tour de bras. Vers la fin de la guerre, les nazis ont finalement jeté ces cendres dans les flots de l’Ohře afin d’effacer les traces de leurs crimes. L'une des premières pierres de l’édifice du négationnisme.

Je pus constater sur place que la situation des personnes âgées était particulièrement catastrophique. Elles tombaient par milliers, parfois au milieu de la rue, faute de soins et de nourriture en suffisance.

Or pour cacher cette hécatombe, les Allemands les parquèrent dans une caserne à l’écart, celle des cavaliers, et les laissèrent mourir à petit feu bien que beaucoup fussent d’anciens combattants allemands et autrichiens de la Première Guerre mondiale.

Les malheureux pensaient débarquer dans une ville modèle où ils pourraient passer leurs vieux jours à l’abri des persécutions. Le ghetto était cyniquement décrit comme une «station thermale» par la propagande nazie. «J’ai payé ma chambre. Où est-elle?» demandaient certains vieux qui erraient, comme fous, dans les rues couvertes de monde. Sans arrêt le corbillard tiré par un cheval parcourait la ville et récoltait sa moisson de cadavres. J’appris très rapidement à quoi ressemblait un être humain mort de faim, d’épuisement ou d’une maladie, fantôme squelettique d’une femme ou d’un homme qui n’avait plus que la peau sur les os.

Moi aussi je perdis du poids. Beaucoup même. J’avais faim tout le temps. Cette faim qui vous grignote vos forces. Cette faim obsédante, affolante, quand votre ventre n’est plus qu’une boule de crampes. Elle vous ronge.

Par chance, papa travaillait aux cuisines. Il put me donner de temps en temps des suppléments de pommes de terre, de soupe ou de pain au moment où il distribuait notre pauvre nourriture. Au menu: du pain plein de sciure avec un liquide sombre sans goût le matin, une soupe infâme de lentilles et de pois chiches à midi, et le soir, une nouvelle ration d’eau trouble. Les queues étaient interminables et nous attendions dehors gamelle à la main par tous les temps. Depuis, j’ai une sainte horreur des queues devant les buffets de réception. N’y voyez aucun snobisme, la vision de ces gens qui attendent pour recevoir leur nourriture est un rappel trop douloureux du temps des camps.

Pour survivre à Theriesenstadt, j’ai dû apprendre à gérer ma faim et ma nourriture. Chaque miette, chaque cuillerée, chaque atome de nourriture comptait. Et rien ne nous échappait. Si bien que des bagarres éclataient souvent pour un morceau de pain ou parce qu’un tel prétendait qu’un autre lui avait volé de la soupe. Et encore aujourd’hui, alors que je vis dans une société de consommation, je ne supporte pas de jeter de la nourriture et d’en gaspiller. Une miette, c’est une miette. Il faut la manger.

Il fallait aussi résister à l’envie de manger du bois, de l’herbe ou de la terre. Ainsi un jour de l’hiver 1942-1943, mon père me tendit une cigarette. «Cela t’aidera à calmer ta faim», me dit-il. Je le regardai, surprise, lui qui reconnaissait volontiers que le tabac n’était pas fait pour les enfants. Et encore moins pour sa fille de 14 ans.

Je pris le mégot dans les mains. Il s’agissait en fait d’une feuille de papier à lettre roulée autour de quelques grammes de tabac noir. Je le mis dans ma bouche et je l’allumai avec la cigarette que fumait papa. La fumée âcre et chaude me fit tousser à plusieurs reprises. J’avais l’impression qu’on me versait de l’eau bouillante dans les poumons et qu’ils allaient se déchirer. Mais comme papa avait raison. C’est le meilleur coupe-faim que je connaisse.

En plus, la cigarette, c’était comme de l’argent dans un camp. Elle vous permettait d’acheter de la nourriture, des avantages, comme un commando plus facile et même la bienveillance d’un kapo ou d’un caïd du conseil juif qui pouvait ainsi intervenir pour vous éviter un transport à l’Est.

Mais la faim n’était pas mon seul ennemi. Le froid également usait mes défenses. Nous n’avions pas de vêtements chauds. Pas de couverture. En hiver, il fallait parfois se blottir les unes contre les autres pour ne pas mourir de froid. Nous manquions d’eau potable également. Et l’hygiène était lamentable malgré le parfum du ghetto, ces tonnes de chlore que les SS utilisaient pour faire désinfecter les lieux.

Je fis à cette époque la connaissance des puces, poux et autres punaises qui attaquaient nos corps affaiblis. Ces insectes étaient partout. Dans les cheveux, sur le corps, mais aussi dans les paillasses, sur les murs, dans nos affaires. C’était l’invasion. Nous passions notre temps libre à les chasser. Comme les singes, nous fouillions les cheveux de nos voisines à la recherche de ces petites bêtes qui nous assaillaient sans cesse. Nous les écrasions ensuite entre nos doigts. Tout un art. Puis nous cherchions les lentes, qui connaissaient le même sort. Je me souviens encore de la puanteur de ces poux écrabouillés. Un mélange d’excréments et d’herbe pourrie. Il y avait aussi les rats que j’entendais couiner le soir dans les coins de la pièce et qui s’en prenaient à nos affaires durant notre sommeil.

Dans ces conditions, il n’était pas étonnant que les épidémies sévissent les unes après les autres à Theresienstad: encéphalite, maladie du sommeil, jaunisse, gastro-entérite, dysenterie, gale... Et nous ne pouvions pas faire grand-chose. Nous n’avions pas de médicaments. La mort avait trouvé un terrain de jeu idéal. 

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Oeuvre d'art de Bedřich Fritta réalisée entre 1943 et 1944 au ghetto de Theresienstadt. © Jewish Museum Berlin

Si tu veux survivre dans un camp, tu dois travailler. La règle était simple. Sans pitié. Seuls les déportés qui participaient à l’effort de guerre du Reich recevaient des maigres rations. A Theresienstadt, il y avait ainsi des ateliers de menuiserie, de serrurerie, des forges... Les femmes raccommodaient les uniformes déchirés, troués et souvent ensanglantés des soldats de l’armée allemande. Ils étaient envoyés du front de l’Est où les nazis se battaient contre les Soviétiques.

Chaque matin, des commandos quittaient la garnison pour des briqueteries, des tanneries, des tuileries des environs. Très rapidement après mon arrivée dans le ghetto, je fus réquisitionnée pour le travail forcé. Tous les enfants de plus de 14 ans l’étaient. Dix à douze heures par jour, je dus travailler dans les potagers que les nazis avaient plantés sur les murailles de notre prison à ciel ouvert. Ils y faisaient pousser des carottes, des salades.

La tâche était pénible pour la jeune fille de 14 ans que j’étais. Mes mains me faisaient mal. Le bois des fourches, des plantoirs, des râteaux, des bêches ou des brouettes écorchait ma peau qui n’était pas habituée à de tels travaux manuels. Après quelques semaines, mon dos était voûté comme celui d’une vieille femme. Et mes articulations grinçaient. Mais au moins, du haut des fortifications, je pouvais regarder au loin, entendre les sons de la vie de tous les jours, voir passer des gens ordinaires qui ne portaient pas mon étoile jaune. Comme nous. L’espoir se nourrit de ces petites gouttes de vie.

Quelques heures par jour, je m’éloignais de cette «étable de l’abattoir», comme l’a écrit Ruth Klüger dans son Refus de témoigner. En revanche, il nous était interdit de chaparder de la nourriture pour améliorer nos rations quotidiennes. Les Allemands nous prévinrent: tout vol serait considéré comme du sabotage et sanctionné par la mort ou par un transport à l’Est.

A nos oreilles, ce mot résonnait comme une condamnation, comme le synonyme de souffrance. Sans être au courant de ce qui se passait dans les camps de travail, nous savions qu’il valait mieux ne pas partir. Personne n’en était revenu. Ce n’était pas bon signe.

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Oeuvre d'art de Malva Schalek réalisée entre 1942 et 1944 dans le camp de Theresienstadt. Les queues étaient alors interminables pour avoir du pain plein de sciure et une vulgaire soupe de lentilles et de pois chiches. © Ghetto Fighters House

Je compris après la guerre que le ghetto fut l’antichambre de l’extermination, un centre de rassemblement pour les déportations vers les ghettos de Riga, Varsovie, Lodz, Minsk, Bialystok et vers les camps de la mort de Treblinka, de Maïdanek et d’Auschwitz-Birkenau. Ainsi 88'000 internés de Theresienstadt furent déportés vers l’Est. La moitié fut gazée à la descente du train.

En août 1943, une amie de maman apprit que c’était notre tour de quitter Theresienstadt. Maman, Lala et moi étions paniquées. Mais cette femme, infirmière à l’hôpital misérable du ghetto, nous proposa une solution: que l’une d’entre nous tombât malade. Imparable, dit-elle, les Allemands ne déportant que les familles au complet.

Je fus choisie parce que j’étais plus forte que Lala. L’infirmière me tendit ainsi un morceau de sucre imbibé de benzine. Ce mélange faillit me faire vomir, mais surtout il provoqua une réaction épidermique qui ressemblait à la scarlatine. Mon ventre fut très rapidement recouvert de petits boutons rouges. J’avais mal à la tête. Le médecin, un interné comme nous, n’hésita pas. Il m’hospitalisa. Le transport de septembre partit sans nous. Et le plus piquant dans cette histoire, c’est que je tombai malade de la scarlatine durant mon séjour à l’hôpital.

Et c’est ainsi que j’ai sauvé ma famille. Les 3'800 déportés des deux convois qui quittèrent Theresienstadt le 6 septembre 1943 furent anéantis dans les chambres à gaz de Birkenau six mois après leur arrivée. Le massacre eut lieu durant la nuit du 8 au 9 mars. Ils étaient des SB, des Sonderbehandlung (un traitement spécial) avec une quarantaine de six mois. Ils eurent six mois de répit, sans sélection pour la mort. J’allais être également une SB du mois de décembre 1943. Mon sort serait scellé vers le mois de juin 1944.

Theresienstadt avait deux fonctions pour les nazis. Il servait d’une part de camp de transit pour les Juifs du Protectorat de Bohême-Moravie et, d’autre part, de ghetto pour les Juifs du Reich âgés de plus de 65 ans et pour les Prominenten. Ces derniers, des peintres, des savants, des scientifiques, des diplomates, des juristes, des professeurs d’université, des médecins, des musiciens ou des intellectuels de haut vol, posaient problème aux Allemands.

Qu’allait-il se passer si leur disparition ameutait l’opinion publique et suscitait des questions au sujet du sort réservé au peuple juif tout entier? Les SS ne voulaient pas prendre ce risque tandis que le CICR recevait des demandes toujours plus nombreuses de familles qui s’inquiétaient pour leurs parents déportés et dont elles n’avaient plus de nouvelles. Ils permirent aux détenus de correspondre par courrier avec l’extérieur, même si ces lettres étaient rigoureusement surveillées et censurées. Certains reçurent ainsi des paquets de nourriture afin d’améliorer leur ordinaire. Malheureusement, ma famille n’avait aucun ami juif qui aurait pu nous aider.

L’élite juive emprisonnée par les nazis ne tarda pas à reprendre vie dans le ghetto. Elle mit sur pied des écoles où les plus jeunes purent poursuivre tant bien que mal leur scolarité. En outre, malgré la fouille minutieuse dont nous avions fait l’objet à notre entrée au camp, certains musiciens purent introduire, le plus souvent en pièces détachées, des violons, des clarinettes ou encore des violoncelles à Theresienstadt. D’autres recopièrent de tête des partitions sur des feuilles de fortune.

La vie culturelle fut souterraine tout au début, puis elle éclata au grand jour vers l’été 1942, au moment où les nazis comprirent que toute cette agitation pourrait servir leurs intérêts de propagande et accréditer la thèse d’une ville agréable et ouverte. Ils prirent même la peine de faire tourner un film en juillet 1944 (Le führer donne une ville aux Juifs) par l’acteur et réalisateur juif allemand Kurt Gerron. Ce dernier avait joué au côté de Marlène Dietrich dans L’Ange bleu. Il fit partie du dernier convoi pour Auschwitz, où il fut gazé dès son arrivée le 15 novembre 1944.

En octobre 1944, une équipe juive, sur l'ordre des autorités nazies, tourne un film dans le camp de Theresienstadt. Il est intitulé Le Führer fait don d'une ville aux juifs. © INA

Des conférences furent également données. Il y eut une bibliothèque riche de 130'000 volumes vers la fin 1944. Des écrivains, notamment Karel Polacek, Pavel Friedmann ou Ilse Weber, composèrent des textes et des poèmes. Des peintres couchèrent sur le papier la terrible réalité de Theresienstadt. Certains réussirent même à sortir illégalement des dessins du ghetto. Ils le payèrent de leur vie.

Les SS laissèrent aussi se constituer des chœurs et des orchestres dont les Ghetto Swingers, un groupe de jazz. Des pièces de théâtre, des opéras comme Carmen, Tosca et Rigoletto ont été ainsi montés dans le ghetto. Les musiciens jouaient du Mahler, du Schoenberg, interdits ailleurs, mais aussi du Bizet, du Schubert, du Debussy. Des pièces furent même composées dans le camp. Et souvent les nazis assistèrent aux concerts. Ils étaient de bons mélomanes.

De mon côté, je n’eus pas l’occasion de rejouer du violon. Tout d’abord, je n’en avais plus sous la main. Et ensuite, même si j’avais pu emporter avec moi mon instrument de Prague, je n’en avais plus envie. Il fallait garder mon énergie pour me concentrer sur ma propre survie. En revanche, je chantai dans différents petits chœurs et surtout je transportai à l’occasion le pupitre du chef Karel Ančerl. Ce musicien exceptionnel, qui dirigea l’orchestre du pavillon du ghetto, dira plus tard que la musique lui permit de «supporter les heures les plus dures de sa vie».

Je le revis à Montreux au début des années 1970 alors qu’il dirigeait le Symphonique de Toronto. Il avait fui la Tchécoslovaquie en 1968. Les communistes n’aimaient pas non plus les Juifs. Ančerl et moi nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Il pleurait, moi aussi. 

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Affiche de l'opéra Brundibar. © Yale Repertory Theatre

A Theresienstadt, j’assistai à la première de Brundibar, le ronchon. Ce petit opéra pour enfants du compositeur tchèque Hans Krasa, gazé en octobre 1944 à Birkenau, fut joué le 23 septembre 1943 dans le grenier de la caserne Magdeburg. Ce dernier était plein à craquer.

L’histoire est simple: un frère et une sœur, Pepicek et Anicka, doivent se procurer de l’argent pour soigner leur mère malade. Ils gagnent des sous en chantant sur la place du marché, mais en sont chassés par le méchant joueur d’orgue de Barbarie, le Ronchon, le Brundibar en tchèque. Il a peur de cette jeune concurrence. Mal lui en prend, il est poursuivi et puni par les enfants aidés par leurs amis et des animaux, le chien, le chat et le moineau notamment, doués de parole. La justice et le bien l’emportent sur le mal.

Cette histoire ressemblait furieusement à celle de millions d’enfants juifs pourchassés par les nazis. Autant de gamins qui auraient bien aimé que le monde vienne les aider. Le plus étonnant est que les Allemands n’ont pas censuré le contenu de cet opéra pour le moins subversif. Pensez donc: les faibles qui chassent le maître. Nous en rêvions tous... Brundibar fut chanté une cinquantaine de fois à Theresienstadt. Il l’est encore de nos jours. En 2006, les enfants de l’Opéra de Poche de Genève le montèrent. Ces filles et ces garçons m’ont longuement interrogée sur l’enfer des camps, lorsque je suis allée voir leur représentation. Nous avons pleuré ensemble. J’aurais tellement aimé être à leur place, avoir leur âge et revivre ma jeunesse.

Les déportés ont aussi chanté le Requiem de Verdi à plusieurs reprises dès le mois de septembre 1943. C’était l’hymne de la résistance en pleine tourmente concentrationnaire. Imaginez notre émotion quand nous écoutions le Libera me en présence des Allemands. Nous avions tous le cœur déchiré...

Mais tout cela était bien fragile. Raphaël Schächter, le pianiste et chef d’orchestre tchécoslovaque qui décida de monter l’œuvre de Verdi, devait trouver continuellement de nouvelles voix. Le chœur comptait 150 chanteurs et chaque jour ou presque des transports décimaient ses rangs. Schächter arpentait ainsi les baraquements-mouroirs en quête de ténors, de basses, de cors et de contrebasses...

Il voulait prouver «l’imposture, l’aberration des notions de sang pur ou impur, de race supérieure ou inférieure, démontrer cela précisément dans un camp juif par le moyen de la musique, cet art qui mieux peut-être que tout art lui semblait pouvoir révéler la valeur authentique de l’homme, a écrit Joseph Bor dans Le Requiem de Terezin. Cette musique italienne, composée sur un texte latin, inspirée par des prières catholiques, serait interprétée par des chanteurs juifs, des musiciens de toutes nationalités. Et l’exécution de ce Requiem dans un ghetto serait dirigée par un chef d’orchestre athée.»

Raphaël Schächter, qui voulait raconter «entre autres choses comment le ciel a pu se perdre en enfer et comment l’enfer est monté au ciel», est mort à Auschwitz le 17 octobre 1944. Il était au pupitre quand la pièce fut même jouée en l’honneur des envoyés du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en juin 1944.

Les SS les invitèrent pour leur montrer que Theresienstadt n’était pas l’enfer dont on parlait. Pour l’occasion, les nazis avaient exigé du conseil juif de remettre la ville à neuf. Des jardins d’agrément furent plantés. Les maisons furent repeintes, les baraquements nettoyés, des concerts organisés et de faux magasins et cafés construits à la hâte.

Une école fut également ouverte. Mais surtout les nazis vidèrent le ghetto de ses habitants les plus maigres, les plus mourants et surtout les plus vieux. Les convois vers les chambres à gaz furent nombreux au printemps 1944 selon les historiens. La mise en scène fut si parfaite que la délégation du CICR, dirigée par Maurice Rossel, trouva qu’il faisait bon vivre à Theresienstadt. Quand je lis aujourd’hui son rapport de visite, je suis effarée. Comment avoir été aussi naïf et avoir cru que le ghetto était un Endlager, un camp terminal d’où on ne repartait pas!

Mais ce qui me met hors de moi, c’est la mauvaise foi de l’institution genevoise et de Maurice Rossel après la guerre. Je me rappelle avoir participé à un débat à la Télévision suisse romande, dans les années 1970, durant lequel un délégué du CICR tint mordicus à m’expliquer que son employeur n’avait pas fauté dans cette affaire. Que les camps et les ghettos étaient une affaire interne aux Allemands, qu’elle ne concernait que des civils et que le CICR ne s’occupait que des prisonniers militaires.

Le délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) Maurice Rossel raconte son entrée à Auschwitz en 1944. © RTS

Rossel aurait pu à cette époque dénoncer l’horreur concentrationnaire s’il ne s’était pas laissé mener par le bout du nez par les nazis dans sa visite guidée. Le CICR ne fut pas la seule institution à ne pas avoir bougé. Le 8 août 1942, Gerhart Riegner, avocat allemand exilé en Suisse et représentant du Congrès juif mondial dans le pays, avertit le monde de notre malheur. Il envoya un télégramme au ministère des Affaires étrangères britannique et au Département d’Etat américain, pour les avertir du plan nazi d’extermination des Juifs. Il avait été mis au courant de l’horreur par un industriel allemand, Edouard Schulte, en contact avec des dirigeants nazis.

Son message: «Reçu nouvelle alarmante qu’au quartier général du Führer discussion et examen d’un plan selon lequel après déportation et concentration à l’Est tous les Juifs des pays occupés ou contrôlés par l’Allemagne représentant trois et demi à quatre millions de personnes doivent être exterminés d’un seul coup pour régler définitivement la question juive en Europe. Exécution prévue pour l’automne méthode à l’examen y compris l’acide prussique. Transmettons l’information sous toute réserve son exactitude ne pouvant être confirmée. Informateur considéré comme ayant des liens étroits avec les plus hautes autorités allemandes et comme communiquant nouvelles en général fiables.»

Personne ne bougea.

1942: année sanglante, celle de la shechita, de la boucherie. En douze mois, trois millions de Juifs furent tués dans les camps d’Auschwitz, Belzec, Sobibor et Treblinka et dans les ghettos.