Auschwitz en héritage (9/11)

© DR
Wagon, reconstruit à l'identique, dans lequel on acheminait les déportés vers le camp de concentration de Neuengamme à Hambourg durant la Seconde Guerre mondiale.

1944: la peur change de camp. Après la bataille de Stalingrad, les nazis subissent de nouveaux revers en Europe. L'aviation alliée bombarde de nombreux sites allemands, dont le camp de concentration de Neuengamme à Hambourg. Après Auschwitz, Ruth Fayon y restera 9 mois...

Le voyage vers l’inconnu dura trois jours. Dans le train, les conditions furent difficiles, mais moins dures qu’entre Theresienstadt et Birkenau. Nous étions moins nombreuses dans le wagon, environ une soixantaine. Nous avions notre pain, notre saucisse à manger et un seau d’eau que nos gardes remplissaient de temps en temps. A mesure que le train avançait, nous sentîmes que l’Allemagne était à bout de forces et que la guerre s’en rapprochait. Notre convoi s’arrêtait régulièrement pour laisser passer des transports de chars, de canons et de militaires. Mais nous voyions aussi les ponts endommagés, les villes et les villages détruits.

Nous sommes arrivées à Hambourg le 17 juillet. Et c’est au port franc fluvial, au bord de l’Elbe, que nous sommes descendues des wagons à bestiaux sans cris de gardes SS, ni aboiements de chiens, ni coups. A la place: des soldats allemands qui nous prièrent de sortir. Nous avions changé de planète. Malgré tout, l’endroit était sinistre, dévasté par les bombardements anglo-américains. Depuis 1943, la deuxième ville du Reich était particulièrement visée par les raids alliés. Hambourg, qui comptait un million et demi d’habitants, subit une tempête de feu. Bombes incendiaires et explosives tombaient jour et nuit. Et leur souffle provoquait une véritable tornade d’une vitesse de 240 km/h et d’une température de 800 degrés. Un Hiroshima allemand. Bilan: 40'000 morts en juillet et août 1943, 120'000 blessés et 350'000 habitations réduites en cendre.

Les raids se poursuivirent jusqu’au 29 avril 1945, date de la dernière attaque. Et à chaque fois, les dégâts étaient colossaux, les Allemands ne pouvant défendre la ville face à l’armada de B-17 ou de Lancaster. Ils n’avaient plus la maîtrise des airs depuis belle lurette et seule la DCA permit d’abattre 440 bombardiers sur les dizaines de milliers qui survolèrent la ville. C’est là, dans ce lieu de bataille macabre, que les 500 déportées tchèques de Birkenau débarquèrent en compagnie de 500 Hongroises. Nous fûmes rejointes en août par 500 Polonaises du ghetto de Lodz qui avaient transité également par Auschwitz.

Nos missions: participer à la remise en état des usines, des raffineries de pétrole, creuser des lignes de défense, reconstruire des maisons pour les réfugiés, dégager les ruines ou encore travailler dans des usines d’armement. Nous étions devenues des bagnards au service de l’effort de guerre allemand. Comme maman et Lala, je fus affectée au Grabungkommando, le commando de nettoyage des décombres des bombardements. L'un des travaux forcés les plus pénibles. Un labeur d’homme douze heures par jour, sous la pluie, dans le froid, avec une pause à midi afin de manger une soupe légère. Il était évident que c’était trop astreignant pour l’adolescente de 15-16 ans que j’étais.

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Ruth Fayon avant son départ pour Auschwitz. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Mes mains étaient en sang à force de se frotter aux briques rugueuses, aux pierres, aux ferrailles du béton armé, mais aussi des rails des trams. Mais je n’avais pas le choix. Il fallait serrer les dents. Tout était mieux que les chambres à gaz de Birkenau. Parfois, des murs entiers s’effondraient sur des prisonniers. Quelques fois des bombes non explosées en déchiquetaient d’autres. Régulièrement, nous découvrîmes des victimes dans les décombres des immeubles ou des usines. Terrible vision que celle de ces corps réduits en bouillie.

A peine arrivées, les nazis nous installèrent dans un grenier à blé abandonné, l’entrepôt G situé dans la rue Dessauer Ufer. La bâtisse, baignée par les flots de l’Elbe, était imposante: trois étages de briques rouges et huit sections indépendantes les unes des autres. Le Lagerhaus G n’avait rien d’une baraque de Birkenau. L’endroit était propre et spacieux. Son plafond, soutenu par d’épaisses poutres en bois, avait cinq mètres de hauteur au moins. Nous dormions à même le sol en bois.

Vingt-cinq gardes, des douaniers à la retraite et des soldats de la Wehrmacht qui ne pouvaient plus combattre prirent le relais des SS de Birkenau. Nos nouveaux gardiens étaient âgés. Et dans leur regard, je sentis de la pitié. Cela faisait si longtemps qu’on ne nous avait pas regardées comme des êtres humains. Cette petite troupe était dirigée par le SS Otto Schulz. Des bombes tombèrent plusieurs fois à proximité, mais jamais sur l’entrepôt. Reste qu’à chaque alerte c’était le même scénario. Nous courions en pagaille vers la petite trappe d’accès à la cave voûtée pour nous mettre à l’abri. Les Allemands s’abritaient, eux, dans un bunker tout proche.

Durant les attaques, le sol tremblait et résonnait au rythme des explosions tantôt lointaines tantôt très proches. On aurait dit qu’un géant frappait violemment à la porte et, ne pouvant entrer, secouait le sous-sol puant et humide – une humidité glaçante qui piquait notre peau –, de l’entrepôt G, dont les plafonds se lézardaient. Nous en sortions couvertes de poussière.

Assises dans cet endroit sans lumière et froid, qui donnait directement sur les flots de l’Elbe, nous nous blottissions les unes contre les autres. En silence. Nous attendions, le nez en l’air, le prochain impact, le prochain coup, la prochaine vibration, la prochaine détonation. Certaines dormaient, terrassées par la fatigue. D’autres pleuraient. D’autres tremblaient et priaient. D’autres encore tentaient de chasser les gros rats qui se faufilaient entre nous en nous mordillant.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, alors qu’un déluge de feu s’abattait tout autour de nous, j’aurais aimé crier ma joie. Je savais que chaque bombe alliée me rapprochait de ma liberté et que chaque coup porté aux nazis était une juste vengeance pour toutes les souffrances que nous endurions. J’en oubliais presque cette peur qui vidait les tripes de certaines de mes camarades sur le sol irrégulier et rugueux.

Une nouvelle routine des appels du matin et du soir se mit très rapidement en place à Hambourg. Le matin, nous devions attendre de longues minutes pour être comptées et recomptées par nos gardes qui nous emmenaient ensuite sur nos chantiers. A pied le plus souvent. Parfois, nous avions la chance de grimper sur des camions ou sur des bateaux qui circulaient lentement sur les canaux encombrés d’embarcations détruites. Les civils allemands empruntaient aussi les ferries, tout comme les prisonniers italiens. Ils occupaient le premier pont alors que nous nous étions parquées en dessous. Ils étaient tous fous de pouvoir parler à des femmes.

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Mémorial en l'honneur des victimes du camp de concentration de Neuengamme. © Emily Mohney

Un jour, Lala, dont les cheveux roux faisaient sensation auprès de ces soldats déchus, reçut du chocolat d’un de ses admirateurs transalpins sous le regard surpris des passagers «normaux» du ferry. Ces derniers hésitaient entre le dégoût et la pitié en nous dévisageant de haut en bas. C’est que nous n’étions pas belles à voir. Nos habits étaient élimés, nos peaux tirées, nos cheveux fatigués, nos teints blafards, et nous portions deux traits jaunes, verticaux et tracés à la va-vite, sur le dos de notre habit. Nous ne sentions pas bon non plus. L’hygiène personnelle était une notion inconnue dans un camp de travail forcé. Comme dans un camp d’extermination d’ailleurs.

Et chaque soir, le même rituel: fouille corporelle, de haut en bas, à la recherche de ce que nous aurions pu voler dans les décombres encore fumants d’une ville en cendres. Les nazis n’étaient pas à une humiliation près. Question nourriture, le régime était le même qu’à Birkenau, ou presque: le matin, de l’eau trouble en guise de café, à midi du pain sale et bourré de sciure et le soir de la soupe très claire. Rien à voir avec le menu de notre arrivée, où nous avons eu la chance de recevoir un bon repas. Au menu: pain à volonté, de la margarine et la moitié d’un hareng. Avions-nous enfin trouvé un brin d’humanité dans cet univers de brutes? Erreur! Nos geôliers nous avaient distribué les rations des prisonniers de guerre italiens, qui se trouvaient dans une autre partie de l’entrepôt. Le lendemain, nous avions retrouvé nos 450 calories par jour. Pas moyen de reprendre du poids après plus de six mois de camp d’extermination. Juste assez pour survivre.

Comme moi, la Tchèque Ruth Elias fut sélectionnée à Auschwitz par le médecin-chef SS Joseph Mengele pour travailler comme une esclave sur les ruines fumantes de Hambourg. Mais cette jeune femme souriante, aux longs cheveux sombres et aux yeux bruns pétillants, avait un secret qu’elle avait bien su cacher: elle attendait un enfant. Celui qu’elle avait conçu avec son premier mari à Theresienstadt. Elle l’avait rencontré au ghetto après son arrivée en 1942. Lui était membre de la police juive du camp; il n’a pas survécu à l’extermination. Elle était infirmière avant de rejoindre les cuisines, une place stratégique pour ne jamais manquer de rien.

Et c’est enceinte – malgré plusieurs tentatives d’avortement clandestin – que ma camarade fut déportée à Auschwitz en décembre 1943, dans le même transport que le mien. Mais sa grossesse fut vite découverte par nos gardes à Hambourg. Bien qu’elle tentât de la cacher en portant des vêtements amples et en se cachant derrière les autres déportées, Ruth se fatiguait très rapidement. Comme elle en était à son huitième mois de grossesse, elle ne pouvait plus travailler normalement.

Les SS décidèrent alors de l’expédier dans le camp de Ravensbrück. Puis avec une autre femme enceinte, elle fut envoyée à Auschwitz. Par chance, elle réussit à remplacer son triangle jaune de déportée juive par un rouge de prisonnière politique tchèque. Ce qui lui évita d’être gazée dès son arrivée. Finalement c’est à l’hôpital de fortune du camp qu’elle accoucha en septembre 1944 d’une petite fille. Un hôpital où Mengele régnait en maître. Ruth Elias en avait peur. Mais elle le décrivit après la guerre dans son livre (Die Hoffnung erhielt mich am Leben, Editions Piper) comme quelqu’un de poli et de plutôt bel homme. Malgré sa cruauté.

Après la naissance du bébé, Mengele ordonna de ligoter la poitrine de Ruth avec une corde et de laisser mourir de faim son enfant. Le médecin de la mort d’Auschwitz voulait savoir combien de temps le petit être pourrait survivre sans être allaité. Courageuse et obstinée, Ruth réussit néanmoins à lui donner du pain trempé dans de l’eau. Or le nourrisson pleurait continuellement. Il s’affaiblissait. Sa mort n’était plus qu’une question de jours. Mengele jugea finalement que le jeu avait assez duré et il décida d’envoyer Ruth et sa fille à la chambre à gaz. La femme et l’enfant devaient disparaître le lendemain matin. Ruth était prête à mourir.

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Faux passeport italien du médecin-chef SS Joseph Mengele. En 1949, il a réussi à échapper à la justice en se réfugiant en Argentine. Il ne sera jamais jugé. © Jack Dawson

Mais une femme médecin, prisonnière comme elle, intervint. Elle déposa aux côtés de mon amie une dose mortelle de morphine. «Tu as le choix. C’est la chambre à gaz avec ta fille ou la vie. Tu auras des enfants plus tard. Tu ne peux plus rien faire pour celui-là. Il est déjà mort.»

Le cœur déchiré, Ruth hésita durant de longues heures. «L’autre déportée avait raison, m’avoua-t-elle bien plus tard. Mais comment pouvais-je enlever la vie à mon enfant? C’était trop dur. C’était trop fort. Puis, je me suis dit que je devais vivre pour témoigner, pour dire l’horreur nazie.» En pleurs, Ruth Elias planta la seringue dans le petit corps et elle lui injecta le produit létal. L’enfant mourut rapidement dans les bras de sa mère, effondrée.

Au matin, Mengele vint constater le décès du bébé. Sans un mot. Son visage était vide de sentiments. Ruth fut ensuite envoyée dans un camp de travail près de Leipzig, où elle fut libérée par les troupes américaines. Après la guerre, elle rentra en Tchécoslovaquie où elle se rendit compte qu’aucun membre de sa famille n’avait survécu à la guerre. N’ayant plus rien à y faire, elle partit en Israël où elle vit avec son mari qui fut mon commandant à l’armée. Elle a eu deux garçons. «Ma chance», me dit-elle souvent quand nous nous parlons au téléphone.

Mais les cris de son premier enfant la hantent toujours. Un jour, elle m’a raconté que, lors de la naissance de son premier fils, en Israël, elle avait paniqué quand les sages- femmes l’avaient emmené à la pouponnière. Elle avait commencé à crier, pensant que les médecins allaient le tuer. Personne ne comprenait son attitude. On l’avait traitée de folle. Un médecin lui avait injecté un calmant. Qui aurait pu comprendre sa souffrance?

L'usine du camp de concentration de Neuengamme est désormais un centre culturel. Une décision voulue par des anciens déportés et des jeunes Allemands pour une utilisation du lieu dans une perspective historique. © INA

Le souvenir de cette fillette tuée par sa mère m’obsède également. Et depuis, je ne supporte pas d’entendre un bébé pleurer. Quand ça arrive dans mon quartier, je ferme la fenêtre. C’est comme un cri de désespoir pour moi. Comme ces enfants qui criaient sur la rampe d’Auschwitz quand les nazis les arrachaient des mains de leurs mères. C’est d’ailleurs à Auschwitz que je me suis promis d’avoir des enfants un jour. Je voulais des jumeaux. Et bénédiction, Sam et Luc sont nés après ma fille Ilana. Mes enfants sont ma victoire sur Hitler et sa solution finale. Le jour où je me suis rendue à Birkenau avec eux, dans les années 1990, je souriais. Je savourais ma revanche sur le projet nazi de nous exterminer jusqu’au dernier. 

Le 13 septembre 1944, nous avons quitté l’entrepôt de Dessauer Ufer. D’autres travailleurs forcés, des prisonniers de guerre italiens, devaient prendre notre place. Les nazis nous firent une nouvelle fois monter dans des wagons à bestiaux, dans la gare toute proche et ils nous emmenèrent au sud-ouest de Hambourg, à Neugraben.

Notre nouveau camp était coincé entre une forêt dense de pins et une rangée de baraques, en contrebas, où s’entassaient des prisonniers de guerre russes. De l’autre côté de la route, d’un quartier de maisons bourgeoises s’échappaient des rires d’enfants. Comme leurs parents, ils nous voyaient tous les jours quitter notre prison pour nous rendre sur nos chantiers. Il fallait parfois marcher une bonne heure pour y arriver. Certains, grands et petits, se moquaient de nous. «Les sales juives» ou «cochons de juives» fusaient à notre passage. D’autres baissaient les yeux, gênés par nos visages squelettiques, nos guenilles et notre démarche de pantin.

Notre lieu d’internement, occupé précédemment par des prisonniers de guerre, était entouré d’une épaisse barrière de barbelés. Une tour permettait de le surveiller. A l’intérieur de ce périmètre grand comme trois terrains de football, on trouvait cinq baraquements en bois, dont un n’était pas ter- miné. Nous avions des latrines, une cuisine, une salle d’eau et deux dortoirs. Ils étaient surpeuplés. Bien entendu. De nombreuses déportées dormaient sur des sacs de jute sous des tables ou sur le sol en bois. Nous ne possédions pas assez de couvertures pour nous protéger du froid. Nous étions équipées d’un petit poêle, bien insuffisant pour sécher nos habits mouillés après une journée de travail ou pour nous réchauffer après avoir passé des heures dans la neige et le vent glacial. D’autant que nous n’avions ni gant, ni bonnet, ni sous-vêtement, ni chaussettes pour protéger nos pieds qui gelaient dans nos satanés sabots en bois.

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Vue aérienne du camp de Neuengamme prise par l'aviation britannique le 16 avril 1945. Le camp de Neugraben est quant à lui situé au sud-ouest d'Hambourg. © United Kingdom Government

Beaucoup d’entre nous eurent des problèmes respiratoires, des bronchites, des pneumonies parfois mortelles. Comme d’habitude, nous n’avions pas de médicament et notre infirmerie était surchargée. La dysenterie faisait aussi des ravages dans nos rangs. Par chance, je passai au travers de tout cela. La vermine partageait notre quotidien. Les toilettes n’avaient rien à envier aux latrines de Birkenau. Nous n’avions pas d’eau courante. Du coup, deux prisonnières la transportaient chaque jour dans un récipient d’une cinquantaine de litres. Et nous ne pouvions nous laver qu’avec un filet d’eau froide avant d’aller au travail, tôt le matin ou tard le soir, vers 21 h, à notre retour des chantiers.

La plupart du temps, nous dormions habillées. La nuit, nous devions sortir des baraques pour faire nos besoins. Mais nos diarrhées ne nous en laissaient pas toujours le temps et nos entrailles se vidaient dans nos frusques, nous obligeant à vivre continuellement au contact de la merde et de son odeur.

Question nourriture, nous avions le même régime qu’à Hambourg: un mauvais café au petit-déjeuner, rien à midi et le soir une soupe claire avec 200 grammes de mauvais pain souvent grignoté par les rats qui pullulaient, deux grammes de margarine et une tranche fine de saucisse végétale. Parfois, nous avions droit à de la viande de chevaux tués durant les raids aériens. Pire, dès janvier 1945, soit quatre mois avant la fin de la guerre, les SS commencèrent à voler une partie de notre nourriture pour la vendre au marché noir. A cette époque, leur ravitaillement commençait à faire défaut alors que les alliés avaient déjà mis pied en Allemagne et que les bombardements des villes et des lignes de chemin de fer étaient incessants.

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Der sterbende Häftling, sculpture de Françoise Salmon devant le mémorial du ghetto de Neuengamme. © Sören Brandes

Le 24 décembre 1944, surprise! Nous avons reçu un morceau de pain avec une rondelle de boudin. Petite cruauté concoctée par les SS qui ne pouvaient pas ignorer que les Juifs ne mangent pas de porc et encore moins du sang de porc. Maman, qui nous donnait beaucoup de courage grâce à son exemple, refusa d’y toucher. «Ce n’est pas kasher», se contenta-t-elle de dire. J’eus moins de scrupules. J’avais faim. J’aurais pu manger des pierres. J’engloutis notre cadeau de Noël d’une traite.

Nos gardes changèrent à cette époque. Les vieux douaniers et les soldats furent remplacés par des nazis purs et durs. Le commandant Schulz laissa également sa place à l’adjudant-chef Friedrich Wilhelm Kliem. Un homme vicieux et violent. Il prenait un malin plaisir à tondre les chevelures des déportées coupables de vols. Il frappait souvent. Il tua deux de mes camarades. Après la guerre, il fut condamné à 15 ans de prison par les Britanniques. Kliem était assisté par ses chiennes de garde, une demi-douzaine de femmes SS. Souvent engagées après avoir répondu à des annonces dans la presse, ces «aides» devaient remplacer les gardes SS partis au front pour se battre contre les Soviétiques. Ces bonnes Allemandes étaient pour la plupart très agressives et très autoritaires. Et elles n’hésitaient jamais à nous frapper avec leur gourdin. Elles ne nous faisaient aucun cadeau.

Dans les décombres encore fumants des immeubles de Hambourg, nous devions récupérer les briques rouges qui pouvaient encore servir la grande Allemagne. Nous les rassemblions ensuite en tas sur la voie publique. A nos côtés, la population civile vaquait à ses occupations et ne prêtait guère attention aux petites esclaves juives. Sur un autre chantier, nous dûmes transporter des rails de train ou de tram. Parfois, nous dégagions la neige des rues de Neugraben bien sûr, mais aussi de Harburg et de Buxthude, deux villes de la banlieue du grand port allemand.

Ailleurs encore, nous participions à la construction de nouveaux logements pour les survivants des bombardements. D’autres commandos durent fabriquer des armes, des ouvrages anti-char. D’autres encore coupaient des arbres. En tout, 24 groupes de prisonnières travaillèrent à Hambourg jusqu’à la fin de la guerre. Dès notre arrivée à Neugraben, nos gardes nous maltraitèrent régulièrement. Maman reçut un jour un coup de crosse de pistolet sur la tête. Sa faute: fouiller une poubelle pour y dénicher des épluchures de pomme par terre.

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Ruth, Rondla et Lala photographiées en 1945 à Prague. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Nous n’avions pas le droit de nous servir dans les décombres sous peine d’être punies sévèrement. Mais le jeu en valait la chandelle. Les caves des maisons bombardées étaient souvent remplies de nourriture. De toute manière, c’était pour nous le seul moyen d’améliorer notre pauvre quotidien.

Certains habitants du coin jetaient du pain sur notre passage. Nous devions le ramasser discrètement pour éviter de nous faire battre par les SS. D’autres civils déposaient des restes de repas près d’un vide-ordures. Ils savaient que nous y passions le matin. Quelques déportées furent même invitées dans des cuisines pour manger une soupe au chaud, du pain. D’autres reçurent des chaussures ou des habits.

Mais l’exercice était périlleux. Les civils allemands pouvaient finir en prison et nous nous risquions des coups de bâtons. Pas assez pour nous tuer – nous étions devenues une main-d’œuvre utile pour les SS –, mais assez pour casser notre moral et pour faire régner la terreur. L'une de mes camarades, une Allemande de Hambourg nommée Erna Fuchs, reçut 96 coups devant tout le camp. Simplement parce qu’elle avait caché un paquet envoyé par l'un de ses parents. Il contenait du pain et du sucre.

Bref, l’immense majorité des Allemands connaissaient l’existence des camps de concentration. Ils avaient aussi entendu parler des massacres des Juifs à l’Est par des soldats de retour du front la plupart du temps. Et s’ils approuvaient la ségrégation raciale, ils refusaient la violence visible. L’opinion publique avait par exemple réprouvé la Nuit de Cristal. Mais cela n’empêchait pas l’un ou l’autre passant de se moquer de nous, de nos habits déchirés et de notre dégaine fatiguée.

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Sculpture de la Platz der Synagoge à Göttingen en Allemagne en mémoire des événements de la Nuit de Cristal. © Daniel Schwen

Nos estomacs criaient famine. Et pour oublier la faim, nous aimions parler parfois cuisine. Alors que nous transportions des briques par milliers, nous nous récitions les recettes du gâteau aux pommes, des carpes farcies ou encore de biscuits salés. L’une d’entre nous expliquait qu’elle utilisait plus de fruits pour son strudel. Une autre se souvenait qu’elle le faisait cuire à feu doux. Une autre encore racontait qu’elle le dorait avec du beurre.

Celle-là nous rappelait comment confectionner des baisers de bouton de rose avec des œufs, du sucre, des noisettes, de la confiture de rose et de l’amidon. Après avoir mélangé le tout, elle formait des bouches avec une petite cuillère et les déposait délicatement sur du pain azyme. Une autre se souvenait de la recette du mazeloksch, un gâteau aux amandes et à la cannelle, de celle du «gâteau de bonne santé à la Pächter», des «boulettes à la cerise ou aux quetsches » ou encore des «caramels de Baden».

Le froid était intense. Rien d’étonnant en fait: l’hiver 1944-1945 fut l’un des plus rudes de l’histoire de Hambourg. Il nous arrivait de ramasser en cachette des morceaux de bois et de charbon dans les décombres pour faire un feu. Parfois, les gardes avaient pitié et allumaient un petit feu dans un seau. Nous arrêtions alors quelques minutes de travailler pour nous réchauffer autour de ce brasero improvisé. Nous grelottions. Nos maigres habits ne nous protégeaient en rien et nos doigts, gelés et ensanglantés, étaient devenus insensibles à la douleur. Je ne sentais plus les miens et il m’arrivait très régulièrement de laisser filer des pierres sans m’en rendre compte.

Ces conditions climatiques sibériennes glaçaient aussi nos surveillants. Bien cachés dans des endroits chauffés, ils nous laissaient tranquilles. De temps en temps, ils revenaient sur le chantier. Schnellerschneller (plus vite, plus vite), criaient-ils alors en nous frappant avec leur bâton. Ils nous jetaient des pierres quand nous ne mettions pas assez d’ardeur à la tâche. Ou ils tiraient en l’air ou dans notre direction quand nous parlions avec des civils.

Puis un jour de décembre 1944, nous avons frôlé la catastrophe. Un marchand de légumes crut que nous voulions piller une maison tandis que nous nous étions rassemblées derrière un pan de mur qui tenait encore debout par miracle. De rage, cet Allemand s’empara du récipient où se trouvait le feu et en jeta le contenu dans notre direction. Lala fut parmi les plus sévèrement touchées, même si par chance plusieurs de nos camarades évitèrent le pire. Elles éteignirent les flammes en les étouffant sous leur manteau et en aspergeant ma sœur de neige.

Une partie de son visage et de ses cheveux fut brûlée. Ses jours n’étaient pas en danger, mais Lala dut rester au calme quelque temps dans le «revier» du camp, une sorte de dispensaire où il n’y avait ni médicament ni nourriture en suffisance, ni hygiène ni soins appropriés. Y rester était une condamnation à mort généralement. Par chance, Lala tint le choc et put se remettre rapidement. Un miracle.

Chronologie de la Seconde Guerre mondiale de 1939 à 1945. © sept.info

De larges sillons courent à travers les deux petites photographies noir et blanc de mon album de famille. Jaunies par le temps, froissées, déchirées par endroits, ces deux images ont été pliées en deux, voire en trois. A la hâte. Sur l’une d’elles, Rondla et Judith, et sur l’autre moi. Mon visage, enfantin et rondelet sur les photos prises à Karlsbad et à Prague, s’est allongé. Il est plus maigre. Plus adulte. Plus triste aussi. Mais grâce aux œdèmes, on a l’impression que je suis en bonne santé. Ce qui est faux. J’avais tellement faim durant cet hiver 1944-1945.

Portant un manteau sombre, comme ma mère et ma sœur, avec une manche noire à droite et deux bandes jaunes dans le dos, la marque des prisonniers, je me tiens debout au milieu d’un terrain vague recouvert de neige. Au fond, à une centaine de mètres à vue de nez, il y a des tombes et des arbres. Je souris, les poings fermés, les dents serrées. Sur l’autre image, Judith sourit également. Comme insouciante. Elle tient le bras de maman – «notre douce mamélé». Maman fixe l’objectif avec un regard noir. J’y lis la peur, le froid, la mort.

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Ruth photographiée à Hambourg par la SS Eva-Maria Borovoska, hiver 1944-1945. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Le cadrage est maladroit. Comme si la photo avait été prise rapidement. Discrètement. Une jeune garde SS, Eva-Maria Borovska, une vingtaine d’années, prit ces deux clichés. «Tiens, c’est un souvenir d’Allemagne, me dit-elle à voix basse le jour où elle me les donna. Mais cachez-les. Tu comprends, je ne veux pas avoir de problème», ajouta-t-elle. Je les glissai dans la manche droite de mon manteau. J’avais à peine 16 ans et j’en paraissais cinq de plus.

Eva-Maria était un peu notre ange gardien au camp. Et s’il lui arrivait de nous donner des gifles, c’était pour nous éviter les coups de trique du commandant Kliem, se justifiait-elle. C’est aussi cette SS qui me fit nommer Vorarbeiter durant quelques semaines. J’étais censée diriger une équipe et je portais une canne noire et un brassard où était écrit mon statut de chef. Je jouais le jeu et je donnais des ordres aux autres déportées qui travaillaient à déblayer les gravats. Je les criais en tchèque. Cela me permettait d’envoyer au diable les Allemands et de me reposer. Je ne devais plus m’éreinter à ramasser des briques.

A plusieurs reprises, Eva-Maria vint en aide à des prisonnières. Elle donna du charbon médical et des flocons d’avoine à Ruth Bondy, l'une de mes camarades qui a fait carrière en Israël dans le journalisme après la guerre. Cette dernière avait une dysenterie. La SS lui permit également de travailler près du chauffage de notre baraque de Neugraben. Elle sauva aussi la vie de maman dont une plaie sous le bras s’était gravement infectée. Il s’agissait très probablement d’un furoncle en train d’exploser sous la pression du pus. Maman avait beaucoup de fièvre et la doctoresse Golda, une déportée comme nous, lui proposa d’inciser l’abcès purulent avec un couteau de cuisine. C’était l’opération de la dernière chance.

Ma mère fut installée sur une table et endormie avec un peu d’éther et un peu d’alcool pour désinfecter la plaie puante. Maman divaguait et souffrait le martyre. Nous lui tînmes les bras et les jambes et la chirurgienne fit son œuvre. Lala et moi étions bouleversées. Nous pensions la perdre. Ce qui serait sûrement arrivé si Eva ne lui avait pas apporté de la nourriture de la cuisine des SS après l’opération.

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Lala et Rondla photographiées à Hambourg par la SS Eva-Maria Borovska, hiver 1944-1945. © Ruth Fayon / Patrick Vallélian

Je me suis souvent demandé pourquoi cette petite SS aux joues rondes et aux cheveux roux nous avait aidées. Peut-être qu’elle avait senti le vent de la guerre tourner et qu’elle savait qu’elle aurait besoin de nos témoignages pour ne pas être condamnée à la prison. Peut-être qu’elle ne supportait pas le régime nazi et que c’était sa manière à elle de résister. Ou qu’elle avait eu tout simplement pitié de nous. Un jour, elle me dit aussi qu’elle était polonaise comme ma famille et qu’elle jouait la carte de la solidarité nationale. Elle ajouta qu’elle s’était engagée en septembre 1944 dans la SS pour ne pas être envoyée sur le front de l’Est comme infirmière. La paie était bonne. Elle qui avait été vendeuse de chaussures pouvait rester à Hambourg où se trouvait sa famille.

En revanche, Eva-Maria n’a jamais été la femme assoiffée de sang que certaines prisonnières ont décrite après la guerre ni une lesbienne en chasse de proies faciles. Elle ne m’a jamais obligée à quoi que se soit en contrepartie de son aide. Au début du mois de février 1945, nous quittâmes le petit camp de Neugraben. Direction le port de Hambourg, près de la centrale électrique de Tiefstack. Les patrons d’une usine de ciment, la Diagowerke, Müller & Co, avaient besoin de main-d’œuvre. De la main-d’œuvre que les SS leur louaient à prix d’or d’ailleurs.

Une partie de mes camarades y fabriquait des plaques de béton et des briques, transportant à bout de bras des tonnes de sable et de pierre. De mon côté, je continuai à nettoyer les rues du centre de Hambourg. La ville était plus que jamais à feu et à sang. Les bombardements alliés étaient encore plus violents depuis quelques semaines. Depuis que les armées américaines et anglaises étaient toutes proches.

La fin de la guerre était proche. Et Lala, maman et moi essayions d’imaginer ce que nous pourrions raconter à papa quand nous le retrouverions. Nous étions loin de nous douter qu’il était en train de mourir à Buchenwald après un périple d’un mois à travers la Pologne et l’Allemagne. Fuyant l’avancée soviétique, les nazis l’obligèrent lui et plus de 4'000 déportés du camp de Blechhammer, l'un des nombreux sous-camps d’Auschwitz, à marcher 200 kilomètres dans le froid et la neige. Les SS massacrèrent 800 prisonniers environ au cours de la marche vers le camp de concentration de Gross-Rosen, à 60 kilomètres de la ville polonaise de Wroclaw. Les déportés n’avaient ni nourriture ni eau. Beaucoup mouraient de fatigue ou étaient abattus sur place parce qu’ils ne pouvaient plus avancer. Ils arrivèrent finalement le 2 février à Gross-Rosen avant d’être transférés quelques jours plus tard par train à Buchenwald.

Les prisonniers français sont relâchés en 1945. L'extermination du peuple juif n'est pas encore véritablement évoqué aux informations. Les nazis vont d'ailleurs tout faire pour effacer les traces de cet acte. © INA

Le camp de Tiefstack dont il ne reste aujourd’hui plus aucune trace se situait dans les murs de l’usine Diagowerke au 11 rue Andreas-Meyer. Il y avait là trois baraques en bois. Elles servaient de dortoir, de site de stockage, d’infirmerie, de cuisine, de réfectoire et de salle d’eau. A notre arrivée, le camp n’était pas terminé. Il n’y avait ni couvertures, ni lits en nombre suffisant, ni eau courante, ni toilettes en état de fonctionner. Du coup, nous devions nous laver dans la rivière toute proche et boire son eau polluée. La nourriture était encore pire qu’auparavant. Le café était fait avec l’eau de la rivière, la soupe de navets et de choux qui était censée nous nourrir une fois par jour était encore plus légère.

La fin de la guerre approchait. Mais les rumeurs laissaient entendre que tous les prisonniers des camps seraient éliminés avant la défaite. Fallait-il avoir peur? De toute manière, nous étions bien trop faibles pour nous révolter ou pour tenter une évasion. Sur les chantiers, nous n’étions plus que des zombies travaillant au rythme de l’escargot. Nous tombions malades comme des mouches et la faucheuse faisait sa moisson macabre. Plus de 150 prisonnières de notre groupe de 500 Tchèques étaient mortes depuis notre arrivée dans la seconde ville d’Allemagne.

A deux reprises, les bombes tombèrent à proximité de notre camp. Puis, l’usine Diagowerke, Müller & Co fut attaquée le 21 mars 1945. Des dizaines de nos camarades mais aussi des gardes furent tués. Par chance, j’étais en ville sur un chantier de déblaiement au moment de l’attaque. Je ne pus constater les dégâts que le soir venu. Nous n’en voulions même pas aux pilotes de la RAF qui avaient largué leurs bombes. Nous savions qu’ils se battaient pour nous et que le temps pressait. Après le bombardement, nous sommes restées encore quelques jours dans l’usine malgré des conditions de vie déplorables. Nous dormions à la belle étoile dans le froid et sous la pluie.

Puis l’ordre tomba. Nous devions évacuer. Le 7 avril 1945, nous montâmes une nouvelle fois dans des wagons à bestiaux sans savoir où nous allions. Sans ravitaillement. Sans eau non plus. Les Allemands semblaient complètement déboussolés. Sur leurs visages se lisait la peur de la défaite. Sur les nôtres, l’espoir mêlé à la crainte d’être abattues au coin d’un bois. Les SS restaient des bêtes sanguinaires. Même blessés ou aux abois!

(Infographie réalisée par Sébastien Roux, sept.info. Tous droits réservés).