Dans le petit hameau de Desa Timuhun, dans la préfecture de Karangasem à l’ouest de Bali, loin des plages, des spas et des salons de massage où viennent s’entasser chaque année des millions de touristes, vivait un petit marchand de glace appelé Nyoman. Il occupait une petite bicoque de parpaing dans un paysage idyllique. Même s’il était un peu différent des autres habitants, il était heureux. Inquiet, mais heureux. Par un triste jour, les habitants de Desa Timuhun surprennent un voleur sur le point de commettre un larcin. L’homme s’enfuit. Les villageois se rassemblent, et la chasse commence. Pour son malheur, Nyoman, qui était hors du hameau au moment des faits, rentre justement chez lui. En voyant la foule, il prend peur et s’enfuit à toutes jambes.
Plus tard, les acteurs du drame diront ne pas l’avoir reconnu. Dans sa fuite, il tombe dans une rivière, il fait sombre. Les premiers arrivants le sortent de l’eau, les seconds commencent à lui hurler dessus, les coups pleuvent. La foule gronde et se fait menaçante, jusqu’à ce qu’enfin quelqu’un le reconnaisse:
– C’est Nyoman, on s’est trompé.
C’était au début de l’an 2000. A compter de ce funeste épisode, Nyoman n’a plus jamais été le même. Ses proches le voient littéralement battre la campagne, déambulant le long des chemins, au milieu des rizières ou des forêts, se parlant à lui-même, se tordant les doigts à se les briser. Par la suite, il sera diagnostiqué comme souffrant de stress post-traumatique, un type de trouble anxieux sévère, dont on peut guérir. Sa famille l’ignore et décide de faire ce qui se fait à Bali et dans toute l’Indonésie dans ce genre de situation: elle l’entrave.
Nyoman va ainsi vivre, cinq ans durant, le pied gauche enserré dans un lourd joug de bois qui limite ses déplacements. Il ne quitte pratiquement plus le tas d’ordures et d’excréments où il niche. La psychose s’installe. Il n’arrive plus à uriner par les canaux naturels. Un rapport médical indiquera plus tard qu’à force de se tordre les parties génitales, il est parvenu à créer une fistule par laquelle évacuer son urine. Finalement, il perd le sommeil et n’attend plus que de mourir…
Jusqu’à ce vendredi d’août 2011, le 12 exactement. Jour où débarque dans le hameau la doctoresse Luh Ketu Suryani, une élégante sexagénaire vêtue d’un simple tee-shirt vert frappé du sigle de son ONG, le Suryani Institute for Mental Health fondé en 2005. Responsable du département de psychiatrie de l’Université Undayana de Denpasar, Luh Ketu Suryani aurait pu couler des jours paisibles dans son institut où nous l’avons rencontrée, dans un quartier résidentiel de la capitale balinaise. Les patients ne manquent pas. On peut les voir traverser un jardin verdoyant et fleuri, grimper une volée d’escaliers pour pénétrer dans cette demeure aussi tranquille et silencieuse qu’un temple.
Elle aurait pu aussi consacrer plus de temps à son cabinet de conseil aux couples en détresse, qui finance en grande partie ses autres activités. Mais cette femme, qui cache une volonté de fer derrière son sourire éclatant et la douceur de ses traits, n’est pas une psychiatre comme les autres. Elle affirme «avoir une mission à accomplir» au service de sa communauté. Car, derrière les clichés paradisiaques véhiculés par les agences de voyage, la magie n’opère plus, selon elle, sur l’île des dieux.
De fait, après avoir créé une association de lutte contre la pédophilie, Luh Ketu Suryani s’est ensuite intéressée à l’augmentation rapide et alarmante des cas de suicide à la suite des attentats commis par Al-Qaida en 2002 et 2005 à Bali. Avant de se lancer, en 2008, dans une croisade qui occupe désormais le plus clair de son temps: le traitement des maladies mentales chroniques. Elle est en effet l’une des rares psychiatres balinaises et indonésiennes à essayer de sortir les malades mentaux de l’état d’abandon dans lequel ils sont plongés, comme le confirme l’ONG Human Rights Watch dans un rapport de mars 2016 intitulé Living in Hell: Abuses against People with Psychosocial Disabilities in Indonesia (Vivre en enfer: Les mauvais traitements à l’égard des personnes en situation de handicap psychosocial en Indonésie): «L’Indonésie, nation de 250 millions d’habitants, ne compte que 600 à 800 psychiatres – soit un pour 300’000 à 400’000 habitants – et 48 hôpitaux psychiatriques, dont plus de la moitié se situent dans seulement quatre des 34 provinces du pays.
Le budget 2015 consacré à la santé s’élève à 1,5% du budget total de l’Indonésie, alors que 90% des personnes susceptibles d’avoir recours à des services de santé mentale ne sont pas en mesure d’y accéder en raison de la pénurie de ces services. Les quelques installations existantes ne respectent souvent pas les droits élémentaires des personnes présentant un handicap psychosocial et contribuent fortement aux mauvais traitements dont elles sont victimes.» Au titre desquels, la surpopulation, le niveau d’hygiène déplorable, les épidémies de poux et de gale, le confinement, l’isolement forcé, la contrainte médicamenteuse, le recours à des «traitements» alternatifs tels que concoctions d’herbes «magiques», massages vigoureux administrés par des guérisseurs traditionnels, récitation du Coran, électrochocs sans anesthésie, etc.
Si l’argent représente fréquemment un obstacle à l’accès aux rares structures compétentes et salubres ou aux soins, ce n’est de loin pas la seule explication pour Luh Ketu Suryani: «Dans mon pays, la croyance populaire veut que les désordres mentaux soient le résultat d’une possession par des esprits mauvais ou par le diable, d’un péché, d’un comportement immoral ou d’un manque de foi; une punition des dieux, une malédiction contre laquelle on ne peut et on ne doit rien faire.
Les familles concernées consultent généralement les guérisseurs et, quand ceux-ci ne peuvent plus rien faire, elles recourent au pasung, le joug, une vieille tradition indonésienne qui consiste à entraver le malade. Elles ne le font pas parce qu’elles n’aiment pas leurs proches, mais pour les protéger d’eux-mêmes. Sans traitements, les malades mentaux peuvent être dangereux pour eux-mêmes comme pour les autres.» Résultat, en Indonésie, ce sont des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui vivent comme Nyoman, enchaînés en permanence, entravés sur des châlits, emmurés dans des petites chambres aveugles ou dans des cages à peine plus grandes qu’eux.
Généralement nourris une fois par jour, c’est rarement qu’ils se lavent et sortent pour faire leurs besoins. «Bien que le gouvernement ait décrété l’interdiction du pasung en 1977, les familles, les guérisseurs traditionnels et le personnel des institutions continuent d’entraver les personnes en situation d’handicap psychosocial, parfois pendant des années», confirme Human Rights Watch dans son rapport. Selon les chiffres officiels, plus de 57’000 Indonésiens présentant des troubles de santé mentale auraient été soumis à cette pratique, au moins une fois dans leur vie.
«Il est cependant difficile d’estimer le nombre de malades mentaux à Bali, nuance la doctoresse Suryani, et encore plus compliqué d’estimer le nombre de victimes du pasung car il n’existe aucune étude sur la question. Pour la seule province de Karangasem à l’est de l’île, on a libéré 43 patients au début de notre action. En tout, ce sont 375 malades que l’on a pu libérer de leurs entraves la première année, 695 l’année suivante.»
Dans sa croisade, Luh Ketu Suryani a pu, un temps, compter sur le soutien du gouverneur de l’île, le général Manku Pastika. Cet ancien chef de la police balinaise, qui s’est notamment distingué lors des attentats de 2002 et 2005, a fait de la santé l’une de ses priorités politiques. A peine élu en 2009, il débloque un budget de plus de 50’000 francs, une fortune à Bali, pour favoriser la libération des victimes du pasung. «Je prévoyais de soigner 200 personnes avec ces fonds, raconte la psychiatre. En réalité, on en a traité 326, dont 31% d’entre eux n’ont plus besoin aujourd’hui de prendre de médicaments. Hormis 3% d’échecs, les autres patients vivent libres sous médication. Je pensais que le gouverneur serait très heureux des résultats, mais je me trompais.»
Au bout d’un an, et malgré le bilan plus qu’encourageant, le gouverneur réduit en effet drastiquement le budget alloué à la doctoresse qui croit savoir que cette décision a été motivée par des pressions et des jalousies politiques. «Depuis janvier 2010, je finance mes travaux grâce à des dons, en provenance principalement de l’étranger.»
Quand Luh Ketu Suryani sort de son 4X4, ce vendredi d’août 2011, elle n’est évidemment pas la bienvenue à Desa Timuhun. La famille de Nyoman ne veut pas entendre parler de médicaments. Mais la dynamique grand-mère de 17 petits-enfants ne baisse pas les bras, et elle peut enfin commencer les traitements. Le patient est dans un tel état qu’elle doit lui injecter deux doses de neuroleptiques différents indiqués dans le traitement des psychoses. Elle prescrit également une série d’injections pour les quatre semaines à venir, à l’issue desquelles elle demande aux parents de Nyoman de le libérer de son joug. «Les familles des malades rechignent d’abord à les détacher, car elles craignent leurs réactions, explique la psychiatre. Au fur et à mesure des piqûres, elles constatent que les patients se stabilisent et se “normalisent”, alors elles acceptent de les libérer. Mais cela prend souvent beaucoup de temps pour parvenir à ce résultat.»
Pour Nyoman, le parcours a été particulièrement difficile. Dans son journal, Luh Ketu Suryani se lamente de ne pouvoir le guérir. Si après une série de soins, elle constate effectivement une amélioration, s’en suit rapidement une violente rechute. En mai 2012, malgré plusieurs injections pendant huit semaines, le malade n’arrive plus à dormir et se plaint des bruits provoqués par les cérémonies d’un temple voisin. La famille perd patience et, en août 2013, elle demande à la doctoresse de ne plus s’occuper de Nyoman et le fait interner dans la seule clinique psychiatrique de l’île, le Rumah Sakit Jiwa Bangli.
Un an plus tard, anxieux, les proches de Nyoman recontactent Suryani qui se rend à Desa Timuhun en compagnie de l’un de ses volontaires, d’un médecin et d’un photographe italien. Nyoman est furieux contre les médecins de la clinique, qui l’ont chassé parce qu’il ne voulait pas être soigné. La psychiatre relève alors un comportement inquiétant: il dort lourdement, se réveille fatigué, souffre d’hallucinations, comme cette chenille géante qui le chevauche. «Autisme, chante dans son coin, incohérence, n’arrive pas à associer», peut-on lire dans son journal. Elle lui prescrit alors de nouvelles injections pendant quatre semaines et lui recommande de se laver et de se nourrir.
«Au début, je pensais que l’hôpital et les médicaments seraient suffisants, même si je savais pertinemment que les psychiatres ne pouvaient qu’enrayer la maladie, pas la soigner. A ma grande surprise, je me suis aperçue que des patients que je n’avais pas suivis se sentaient mieux après avoir consulté des guérisseurs. Aujourd’hui, je combine les traitements classiques avec des séances de méditation. J’appelle cela le mind body spirit sociocultural process, une technique qui permet au patient comme à leurs familles de conserver leurs croyances, leurs traditions et leurs coutumes.»
Un syncrétisme thérapeutique qui n’a pas été du goût de tous, comme le lui a signifié l’un de ses collègues: «Avec votre approche socioculturelle, vous n’êtes pas une psychiatre.» En 2013, lors d’une conférence nationale sur la psychiatrie en Indonésie, alors qu’elle expose son travail à l’assemblée, Suryani est prise à partie sur sa méthode de visite à domicile et de soins gratuits. «La plupart de mes confrères m’ont affirmé que ce sont les patients qui devaient venir me voir, pas le contraire. Ils m’ont menacé de me retirer ma licence si je continuais dans cette voie, selon eux, illégale.» Outre la révocation de sa licence, la doctoresse risque également la prison.
Pas de quoi impressionner la sexagénaire qui retourne à Desa Timuhun où Nyoman est à nouveau enchaîné; il a dévasté les plantations des voisins. Ses visites se suivent, sans grands changements dans le comportement du patient. Le 24 février 2015, elle note qu’elle a désormais du mal à accéder à la pièce où Nyoman est enfermé, «des cailloux et des détritus en bloquent l’accès». Elle se fraye un chemin et découvre un Nyoman calme, les jambes en sang, striées de cloques résultant de la contention.
Même si la famille oblige Suryani à battre en retraite, elle ne s’avoue pas vaincue et quelque temps plus tard les soins reprennent sous la forme, cette fois-ci, de traitements combinés. Fin 2015, elle note que si Nyoman n’est plus attaché, il est toujours cloîtré dans une pièce. Il est tranquille, son sommeil est réparateur et il a l’air propre, mais pas à l’abri d’une rechute. Luh Ketu Suryani continue à parcourir son île à la recherche des victimes du pasung. Elle n’a jamais été arrêtée par la police, sans doute parce que, comme elle le dit en riant, ses «ancêtres et les dieux me protègent».