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Barry Lee Jones, le doute s'installe (3/7)

Déclarations contradictoires, éléments de preuve non versés au dossier, affirmations médico-légales fallacieuses… La nouvelle équipe de défenseurs de Barry Lee Jones condamné à mort pour le meurtre et le viol d'une fillette de quatre ans met au jour les lacunes de l’enquête.

 23 minutes de lecture

Le 14 avril 1995, Barry Jones a été reconnu coupable. Son avocat Sean Bruner n'était pas étonné: «C'était un cas difficile.» Les preuves à charge avaient beau être faibles, «Barry est le petit ami, il est toxico. Vous savez, il est le parfait stéréotype. Il vivait dans un quartier vraiment déshérité de la ville. J'imagine que vous pourriez dire que tout était contre lui.» Si Sean Bruner reste si peu concerné au sujet de cette condamnation, c'est probablement parce qu'il a toujours été ambivalent par rapport à son client; il ne l’a jamais cru innocent. Dans sa déclaration sous serment enregistrée en 2002, il était incapable d’expliquer pourquoi il n'avait pas fait davantage pour enquêter sur l'affaire. «A posteriori, avoue-t-il, il est possible que j’aie simplement supposé que M. Jones était coupable sur la base de la version de l’affaire présentée par l’Etat.»

Un autre facteur a joué à plein contre Barry Jones. Les jurés avaient été sélectionnés en tenant compte de leur préférence pour la peine capitale, bien que leur tâche se limitait uniquement à déterminer la culpabilité ou non de l’accusé. Des études démontrent depuis longtemps que les jurés «favorables à la peine de mort» sont plus enclins à condamner. Dans le cas de Barry Jones, cela signifiait que si un juré avait des doutes, il pouvait toujours voter pour un verdict de culpabilité, tout en se distanciant psychologiquement des conséquences. Comme le rappelle l'une d'entre eux Hildegard Stoecker, l'éventuelle condamnation à mort pesait lourdement sur le jury. D’ailleurs, la juré Odessa Poles a été choquée d'apprendre que Barry Jones allait être envoyé dans le couloir de la mort: «Je croyais en sa culpabilité. Mais je ne pense pas que ses avocats se sont battus comme il faut pour lui… Si j'avais eu ses avocats, j’aurais préféré me tirer une balle dans le pied.» Odessa Poles a été profondément affectée par le procès. «Cela a commencé à l’anniversaire de ma petite-fille, se souvient-elle. Et bien des années plus tard, après avoir quitté l'Arizona et sombré dans la dépression, j’ai réalisé que le souvenir du procès me hantait toujours. Mon thérapeute me dit que je dois laisser tomber. Mais je ne peux pas laisser tomber.» Elle ne nourrit aucune haine contre Barry Jones. Elle ne peut tout simplement pas surmonter ce qui a été fait à Rachel Gray. Odessa Poles et Hildegard Stoecker m'ont toutes deux parlé des rencontres qu'elles ont eues juste après le procès et qui les ont confortées dans leur verdict. Odessa Poles se souvient d’avoir croisé Kathy Mayer, la cheffe de l'unité spéciale des victimes au sein du Ministère public du comté de Pima qui représentait l'Etat, dans l'ascenseur et qu’elle lui avait déclaré «nous ne vous avons même pas présenté toutes les preuves à charge». «Elle nous a laissé comprendre que cela prouvait encore davantage la culpabilité de Barry Jones, poursuit Odessa Poles. Mais elle ne nous a jamais dit ce que c'était.»

Hildegard Stoecker a une histoire bien plus étrange encore à raconter. Quelques jours après la fin du procès, elle a croisé une fonctionnaire du Ministère public à la caisse d’une épicerie. Hildegard Stoecker ne se souvient plus de tous les détails. C'était une femme, probablement une procureure, mais elle ne se rappelle plus qui exactement. Quoi qu’il en soit, «elle m’a reconnue, a déclaré Hildegard Stoecker, et m’a dit que certaines preuves contre Barry Jones n’avaient pas été présentées au procès». La preuve la plus importante, c’était que «Rachel avait brièvement repris connaissance à l'hôpital et qu'avant de mourir, elle avait affirmé que Barry l'avait agressée.» Cette affirmation ne fait aucun sens. Le médecin aux urgences a rapporté que Rachel était décédée des heures avant son admission à l'hôpital. De plus, il n'y avait pas de raison qu'une telle preuve ne soit pas admissible au procès. Aussi irrationnel que cela puisse paraître, Hildegard Stoecker se sentit mieux, au moins temporairement. Contactée par courrier électronique, Kathy Mayer a refusé de discuter de l'affaire. Mais elle a précisé par écrit: «Je n'aurais jamais dit à un juré ou à quelqu'un d'autre que Rachel avait repris conscience à l'hôpital. Cette conversation ne s’est pas déroulée avec moi.»

La large bande de bitume reliant Tucson à Florence (Arizona), vous fait quitter l’ombre des montagnes de Santa Catalina au nord de l’autoroute 79. Là, les deux pistes bordées de saguaros, ces grands cactus typiques de la région, mènent immanquablement au Centre de détention d’Etat de l’Arizona. Une longue clôture périphérique longe la route; à l'intersection de Pinal Parkway se trouve le motel Blue Mist, où les proches des condamnés à mort restent parfois la nuit précédant l'exécution. Un parc à caravanes abrite des travailleurs en face du complexe tentaculaire. A certains égards, il fait penser au Desert Vista. Florence tire sa notoriété de la prison ou plutôt de ses prisons. Pas moins de neuf pénitenciers, publics et privés, sont en effet installés dans un rayon de moins de deux kilomètres. Chaque établissement carcéral s’est construit à coups de promesses économiques, mais la vérité c’est que dans les rues il n’y a aucun signe de prospérité. Par un chaud samedi après-midi de septembre, les devantures des magasins sur la rue principale sont fermées ou vides. Dans l'unique boutique ouverte – une friperie encombrée de bric-à-brac -, des dépliants promettent des emplois au Département correctionnel de l’Arizona. Au musée historique du comté de Pinal, une vitrine présente une collection de nœuds coulants utilisés lors de pendaisons, ainsi que des photos en noir et blanc de condamnés. Juste au-dessous se trouve la chaise à double exécution utilisée en 1934 pour tuer deux frères simultanément dans la chambre à gaz. Depuis que Barry Jones est dans le couloir de la mort, 33 personnes ont été exécutées en Arizona. Toutes, sauf une, l’ont été par injection létale. 

En 1997, l’année où la Cour suprême de l’Arizona a confirmé la condamnation à mort de Barry Jones, lui et d’autres condamnés ont été transférés dans l’unité II de gestion spéciale, une section expérimentale, très high-tech, en matière de punition et d’isolement. Le Tucson Weekly a décrit la manière dont les prisonniers sont «privés de la lumière naturelle, à l'exception de trois heures par semaine où ils sont conduits seuls dans une cour étroite en béton». Les hommes souffrent rapidement de troubles psychologiques. Pour Barry Jones, qui avait des antécédents de dépression, ces conditions ne pouvaient le conduire qu’au suicide. D'autres choisissent d’en finir au plus vite avec l'aide de l'Etat. En 2000, l’Arizona a exécuté Donald Miller, un «volontaire» qui a renoncé à ses recours en justice. Sonia Pesqueira figurait parmi les témoins qui ont assisté à sa mise à mort. Elle avait enquêté sur le meurtre commis par Donald Miller. Dans un documentaire de MSNBC diffusé en 2001, elle a exprimé tout son mépris à son égard: «Sa décision de "démissionner" en dit long sur son caractère.» Un autre témoin interrogé dans le film était un jeune et maigre enquêteur de la défense, Andrew Sowards. Après cette exécution, il a laissé tomber les affaires de meurtre. Mais en 2008, Andrew Sowards s’est retrouvé par hasard à travailler pour le Bureau de défenseur public fédéral de l'Arizona juste au moment où un recours de Barry Jones avait été rejeté. Appelé à jeter un coup d’œil sur ce dossier, le détective l’a étudié depuis ses prémices. Et plus il l’étudiait, plus il était convaincu que Sonia Pesqueira - la même policière qui avait parlé avec tant de froideur de son ancien client - avait contribué à envoyer un innocent dans le couloir de la mort.

Liliana Segura

par Liliana Segura

Liliana Segura est une journaliste américaine spécialisée dans les questions de justice pénale, d’incarcération de masse et de peine de mort. Elle écrit pour The Intercept après avoir travaillé pour The Nation et Alternet. Engagée, elle enquête sur les dérives du système judiciaire américain et donne la parole aux oubliés des prisons.

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