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Comment meurt une étoile (4/4)

Le succès, en musique comme dans bien d'autres domaines de la vie, ça vient et ça part. Doucement, inexplicablement, comme le raconte le quatrième et dernier extrait de «Je suis née au son du violon» (Ed. Infimes), ouvrage dans lequel Bénédicte Flye Sainte Marie met fin à une belle injustice en retraçant le parcours de Camille Urso, violoniste hors norme mais oubliée, qui a bouleversé le XIXe siècle.

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Comment meurt une étoile (4/4)
Camille Urso, Melbourne, 1879.  © Betsy G. Miller / Irvin Department of Rare Books and Special Collections, Université de Caroline du Sud

Dans les réclames avertissant de sa venue, on n’annonçait plus Camille seule en haut de l’affiche. En Australie, son nom était désormais accolé mais aussi précédé de celui de la prima donna française Clémentine de Vere Sapio, dont le timbre cristallin, les yeux sombres et la longue chevelure façon princesse orientale, l’avaient rendue populaire en Europe, de Paris à Florence en passant par Londres. Celle qui avait uni son destin en 1892 au compositeur Romualdo Sapio apparaissait comme l’attraction principale des concerts qu’elles donnaient toutes les deux. Au lendemain de sa prestation à Hobart, en Tasmanie, en juin 1894, le quotidien Mercury entamait ainsi sa chronique des prouesses du tandem de Vere Sapio-Urso par une célébration de la chanteuse. «L’interprétation de Madame Sapio de la "Chanson de l’ombre" de Dinorah était au-dessus de toute critique. Elle était estampillée du sceau de l’art vrai et a montré ses merveilleuses capacités et sa connaissance précise des intentions de Meyerbeer, qu’elle a fidèlement exécutées.» Si elle y était également félicitée, Camille Urso ne venait qu’au second rang des préoccupations du journaliste, après plus de vingt lignes célébrant sa partenaire de scène. «Madame Urso a eu droit aussi à ses lauriers grâce aux marques enthousiastes d’approbation qui lui ont été accordées. Elle a proposé la "Marche et prière" de l’"Otello" de Verdi, sans ne rien laisser à désirer.»

Le 11 mai, un mois auparavant, un article du Table Talk à Melbourne la complimentait, mais s’autorisait des allusions au fait qu’elle n’incarnait plus franchement la fraîcheur et la nouveauté, se démarquant ainsi de la déférence fascinée que les journaux lui témoignaient autrefois «Madame Camilla Urso vient devant le public australien comme une vieille amie, même si quatorze ans se sont écoulés depuis sa première visite. Pour les musiciens, les années ne comptent pas. Liszt, Halle, Joachim, Sarasate et une douzaine d’autres étaient ou sont aussi parfaits dans leur technique à l’âge où les agents du service public sont à la retraite qu’au moment de la pleine force de leur jeunesse. Madame Urso ne porte pas sur son visage calme et pensif les marques du temps mais elle aime les privilèges et le confort accordés à ceux qui ont renoncé à proclamer leur jeunesse». Camille n’avait toutefois que cinquante-quatre ans à l’époque où étaient imprimées ces lignes, contre soixante-trois par exemple pour Joseph Joachim. Mais l’on pardonne moins, hier comme aujourd’hui, à une femme qu’à un homme de mûrir. Décidément inspiré par le sujet, le Table Talk livra une description de Camille digne d’une nonagénaire engoncée dans la naphtaline, à qui il ne manquerait qu’une tisane de camomille. «Elle est chez elle dans la chambre douillette du Grand Hôtel devant un joyeux feu de cheminée, alors que des vasques de chrysanthèmes blancs posées sur les tables témoignent du fait que l’ hiver n’est pas encore arrivé.» L’hebdomadaire australien revint aussi sur le grief fait à Camille concernant le répertoire qu’elle interprétait en concert. En 1894, certains puristes reprochaient en effet à la violoniste de s’éloigner trop fréquemment de ce qu’ils considéraient comme de la grande musique et d’entretenir par ce biais la médiocrité intellectuelle des spectateurs. Ils ne cesseront d’ailleurs de l’attaquer sur ce point jusqu’à la fin de sa vie. Camille répondit vertement à ce procès lors d’une conférence de presse relatée dans Table Talk. Persuadée depuis toujours que les airs dits vulgaires faisaient partie aussi de son métier, elle défendait leur légitimité. «Je ne jouerai pas de musique classique tous les soirs. Les gens adorent entendre le violon leur parler d’une composition bien connue et aimée. Le public est bon pour moi et je dois le respecter. Maintenant, à Berlin aux concerts symphoniques, il est d’usage d’avoir trois symphonies. Or, c’est trop pour les gens, la première est appréciée, la deuxième fatigue et la troisième est pire qu’épuisante.» Pour appuyer son propos, Camille livra aux journalistes une anecdote sur la rencontre la plus émouvante de sa carrière: un petit agriculteur avait parcouru vingt miles dans «un froid mordant» lors de sa venue dans une ville reculée de l’Ouest américain pour la regarder jouer, et l’avait priée de lui accorder une entrevue à la fin de la soirée. Il l’avait gratifiée de grands paniers remplis d’œufs et de pommes. «Je ne peux rien vous offrir de mieux parce que je ne suis qu’un pauvre fermier», expliqua-t-il à Camille avant de confier son émoi. «Je n’ai pas de critique à vous faire. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est le violon le plus doux que j’ai jamais entendu, je suis carrément heureux d’être venu.» Camille considérait que l’art appartenait à tout le monde, sans distinction de classe sociale. Elle plaidait, comme Maud Powell, pour que les prix des billets de concerts soient proposés aux tarifs les plus bas possibles. Camille n’était pas la seule à défendre cette position. Le chef d’orchestre Theodore Thomas, à qui les Américains devaient d’avoir découvert Mozart, Wagner et Beethoven, était également convaincu que les «standards» avaient toute leur place aux côtés des concertos et autres sonates parce qu’il fallait avant tout plaire aux spectateurs, ce qui n’était pas incompatible avec le fait d’éduquer leur oreille musicale... A partir du moment où il s’était retrouvé à la baguette de l’orchestre de Chicago, Thomas avait d’ailleurs conçu des abonnements spéciaux pour les travailleurs et les enfants.

Bénédicte Flye Sainte Marie

par Bénédicte Flye Sainte Marie

Bénédicte Flye Sainte Marie est journaliste en presse magazine et auteure. Elle est diplômée d'un Master 2 Journalisme de l'ISCPA - Institut Supérieur des Médias (1998-2000). Elle collabore à divers titres de presse magazine et sites, dans des champs rédactionnels aussi variés que la télévision, le cinéma, la psychologie, les grandes questions actuelles (discriminations, inégalités, sexualités et genres, environnement), la beauté ou la santé.

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