Torture et éducation à Fribourg (2/4)

© Bibliothèque nationale suisse
Fribourg, vue générale depuis le nord, Gabriel Lory (1784-1846) Conrad Caspar Rodorf (1800-1847).

En 1823, le juriste genevois Pierre-François Bellot s'aventure en terres fribourgeoises et s'interroge sur le fonctionnement juridique du canton, pratiquant la torture avec raffinement. Il croise aussi le Père Girard, qui lui expose ses techniques d'enseignement controversées.

Le Genevois Pierre-François Bellot (1776-1836) a accompli toute sa carrière dans le monde juridique: avocat en 1798, juge en 1810, rapporteur de la commission chargée de l’examen de la loi sur l’organisation judiciaire en 1816, professeur honoraire de droit civil et commercial à l’Académie de Genève en 1819, directeur du Bureau des hypothèques de 1813 à 1836… De par ses activités, Bellot est à même de jeter un regard professionnel pertinent sur le fonctionnement juridique du canton de Fribourg. Parcourant la Suisse, il se montre surpris par le traitement réservé aux accusés fribourgeois: la torture, dont la République semble avoir conservé tous les raffinements… Le juriste se montre également très peiné par la disgrâce du Père Girard qu’il visite au couvent des Cordeliers. Une rencontre riche en réflexions pédagogiques… Ce texte a été publié dans le Journal de Genève en août 1910. 

Alain Chardonnens, historien, enseignant et formateur à Fribourg

Bellot surpris par la torture fribourgeoise (1823)

Nous avons quitté Berne pour nous rendre à Fribourg. On s’aperçoit du moment où l’on quitte le territoire de Berne, les nombreuses croix nous annoncent une terre papale… La ville de Fribourg est vraiment dans une position pittoresque, la plus pittoresque que j’aie encore vue. La principale ville, la ville française est au haut d’une montagne, la ville allemande en occupe le pied; pour arriver de l’une à l’autre, il faut presque une heure d’ascension très difficile; Lausanne n’en approche pas.

[...] Nous avons été porter chez le colonel Girard notre lettre de recommandation de MM. Calandrini. Il était à Lausanne; on ne l’attend que demain. Nous le désirions comme introducteur auprès du Père Girard, son frère, mais nous nous décidons d’aller directement à lui après-dîner.

Un portrait du Père Girard placé dans la salle de la table d’hôte me donna l’occasion de mettre la conversation sur son compte; il y avait à table plusieurs pensionnaires fribourgeois, et quoiqu’avec quelque circonspection, j’aperçus que tous étaient pour lui; il y avait en particulier un homme qui parlait d’une manière très sensée, mais d’abord très laconique, dont on voyait percer l’opinion par des phrases assez énergiques dans leur brièveté; je ne tardais pas à reconnaître que c’était un des membres du Conseil d’Etat du parti de la minorité. On parlait d’une salle de spectacle qu’une société d’actionnaires fait construire à Fribourg, à l’instar de celle de Berne. «Oui, dit notre conseiller, on fonde une salle de spectacle et on ferme les écoles.» 

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Le père Grégoire Girard vers 1850. © Musée d’art et d’histoire, Fribourg

Ce même magistrat, à la fin du repas, eut l’occasion de nous exposer une cause criminelle, qui vient d’avoir lieu à Fribourg, et où les conséquences de la torture sont apparues d’une manière évidente. Un nommé Achard, Français d’origine, qu’on a tout lieu de soupçonner de changement de nom et d’avoir été déjà flétri par des jugements criminels, a été arrêté avec son domestique, comme prévenu d’avoir commis un vol de grande route à main armée. On a trouvé chez lui la somme volée, et sur sa personne même plusieurs effets du vol; il a été vu sur le lieu où le crime a été commis; des témoins par lui fournis pour justifier son alibi ont encore accru par leurs dépositions les circonstances à sa charge; le domestique interrogé a avoué sa complicité et a reconnu qu’il avait cédé à l’instigation de son maître, que le crime avait été commis par tous deux. Achard nie. 

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Héros et martyrs chrétiens, William A. Foster, 1895. Illustration représentant la torture à la corde, seul type de torture autorisé à partir de 1600. Les trois degrés correspondent aux poids attachés aux pieds de l'accusé qui peuvent être de 25 livres (11,3 kg), 50 livres (22,6 kg) ou 100 livres (45,3 kg). © The Library of Congress

Il est mis à la torture. Il en parcourt les trois degrés, car Fribourg a conservé la torture dans toute sa pureté, sans faire le moindre aveu, sans montrer la moindre altération, avec un courage et une force de fibre remarquable; il en a finalement triomphé. N’ayant fait aucun aveu, il n’a pu être condamné, et il a été absous. Cependant, par une mesure de sûreté, et d’après la certitude intime et unanime, les juges l’ont fait renfermer pour la vie. On avait proposé le bannissement perpétuel; cet avis a été écarté comme contraire au droit des gens, et pour ne point déverser sur un autre pays le danger de sa présence. Le domestique, d’après son aveu, a été condamné à mort. Il a recouru à la grâce, et l’affaire va incessamment être portée au Grand Conseil. L’opinion est pour ce malheureux; on est révolté de ce que, par le vice de la législation, le plus criminel échappe et que son agent seul succombe. 

Après le dîner, nous nous sommes dirigés du côté du couvent des Cordeliers. Nous avons sonné et demandé le Père Girard. Nous avons été immédiatement introduits dans sa cellule. Il avait auprès de lui quatre ou cinq enfants qu’il a quittés pour nous recevoir. Il nous a introduits dans un salon proche de sa cellule. Soit que nous lui ayons été annoncés par le commis de la maison de son frère, soit que nous lui ayons été connus à nos noms, il nous a parlé de suite comme à des gens de sa connaissance, avec beaucoup d’abandon et de confiance.

Il parle bien, il a de l’énergie dans l’expression, un caractère de force dans les traits, de la vivacité dans les yeux, de la finesse dans le regard, un mélange remarquable de force, de bonté, de malice dans la figure. Il est entré de suite avec nous dans le détail des causes et circonstances qui ont amené la fermeture de son école.

[…] On avait répandu sur le Père Girard les bruits les plus absurdes, on prétendait qu’il voulait se faire protestant et se marier, qu’on lui faisait en conséquence son procès, qu’il était arrêté et qu’il serait brûlé. Beaucoup d’habitants de la campagne se sont transportés à Fribourg pour jouir du spectacle de cet autodafé. Mais la vue du Père Girard officiant dans son église a produit sur eux une vive impression, bien différente de celle que la calomnie avait espérée. On a commencé à croire à cette calomnie, et le Père Girard a gagné de nouveau leur opinion; cette opinion est en effet, même dans la campagne, des trois quarts au moins de la population.

Peu de jours avant la loi qui supprima l’enseignement mutuel, le Père Girard arrivant à l’église pour faire le catéchisme aux enfants y trouve une foule nombreuse. Il s’informe de la cause qui l’avait attirée, et il apprend qu’on s’attendait à ce qu’il ferait ses adieux à ses élèves, ce qu’il n’eut garde de faire. Ces adieux eussent été le signal qu’attendait cette foule pour se répandre dans la ville et y tenter quelque mouvement.

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Le Père Girard jeune. © DR

Lorsque la loi fut rendue, la fermeture de l’école du Père Girard fut spontanée de sa part. Il ne fit point d’adieux à ses élèves. 300 à 400 enfants furent laissés sans leçons, sauf ceux dont la position aisée des parents permit à ceux-ci de les placer chez quelqu’un des ci-devant instituteurs du Père Girard.

Cette fermeture subite occasionna de la fermentation que les gens modérés, entre autres le Père Girard, cherchèrent à calmer de toute leur influence. Le Conseil municipal et l’Evêque furent très déconcertés, ils avaient désiré que jusqu’à nouvel ordre l’école subsistât telle quelle.

Comme il n’y a eu dans ses adversaires aucune personne capable de concevoir une nouvelle organisation, le Père Girard veut bien encore concourir par ses conseils et ses directions à cette organisation qui sera encore de lui. Ce sera son système, mais tronqué, mais gâté, le nouveau plan ne vaudra pas l’ancien. Dans l’ancien, l’école secondaire était fondue avec l’école primaire; elles formaient ensemble un enseignement destiné aux classes ouvrières, et c’est cet ensemble qu’on a critiqué comme propre à leur donner trop de lumières, ce que la classe aristocratique a vu avec alarme. Dans le nouveau plan, on séparera les écoles, afin que cet ensemble ne soit pas le partage d’un aussi grand nombre d’individus, l’école secondaire ne devant pas naturellement être suivie par autant d’élèves que la primaire.

Le parti aristocratique était effrayé de l’éducation d’hommes qu’on recevait dans l’école du Père Girard, et de cette faculté de juger et de raisonner qu’il développait chez tous ses élèves, à quelque état qu’ils fussent destinés. Le Père Girard a déjà eu deux procès à Rome au sujet de sa doctrine: on l’accusait d’être kantiste. Il a été obligé de se défendre. Il regrette la perte de dix jours qu’un mémoire justificatif lui a pris. Il ne veut pas être exposé à un troisième procès…

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Le Ratio Studiorum Societatis Iesu paru entre 1598 et 1599 est le document qui expose les fondements du système éducatif jésuite dont l'une des lignes directrices est l'enseignement mutuel. © DR

Il a quitté Fribourg, nous disait-il, il est entré dans sa retraite, il cherche à être utile sous un autre rapport. Il s’occupe d’un ouvrage sur l’enseignement des langues, sujet sur lequel il a beaucoup médité, il développera les procédés qu’il a employés jusqu’ici. Il s’occupe aussi d’un écrit qui paraîtra incessamment, dans lequel il prouvera que l’enseignement mutuel n’est point une invention nouvelle, qu’elle était connue des Jésuites et même antérieure à leur ordre. 

Il a cherché à réunir toutes les preuves à l’appui de l’emploi de cette méthode par les Jésuites, il en a trouvé l’exposé dans leurs constitutions. Il a joint à ces sources les renseignements qu’il est parvenu à se procurer de quelques vieux ecclésiastiques de Fribourg, qui ont été instruits dans l’institut des Jésuites, avant la suppression de leur ordre. Il y avait les moniteurs sous le nom décurions, il y avait le décurion princeps, qui tenait lieu de moniteur général. 

L’émulation était poussée trop loin en ce qu’elle était dirigée contre la personne même d’un camarade, chaque élève ayant un émule contre lequel il luttait. C’est ce genre d’émulation que critique le Père Girard; il la reproche à nos classes; il ne faut pas qu’il y ait de places exclusives et qui ne peuvent être occupées que par quelques-uns, bien que ce soit là l’image de la société, mais il faut que tous, avec les mêmes efforts, puissent parvenir à ce même point; que la lutte et les efforts soient dirigés à atteindre ce même but et non à en déposséder celui qui l’a déjà atteint, qu’il y ait en un mot acquisition et non dépossession. 

Au surplus, ce que ne présentait pas l’institution des Jésuites, c’est la division des élèves par classes, et l’application de l’enseignement mutuel à l’enseignement primaire pour le rendre accessible aux plus basses conditions de la société. On voit que le Père Girard met de la malice dans sa nouvelle production, il veut rire de ces adversaires.

Après deux heures d’entretien, on a frappé à la porte. Le Père Girard est sorti, et lorsqu’il est rentré nous avons aperçu que des devoirs d’une autre nature ne lui permettaient pas de reprendre notre conversation. Nous lui avons témoigné et nos regrets d’avoir abusé de son temps et notre satisfaction de notre visite. Il nous en a remercié de son côté en nous reconduisant jusqu’à la porte extérieure. Dans les corridors nous avons aperçu deux de ses moines, grands diables d’hommes, de taille à figurer dans quelque compagnie de grenadiers.

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Vue de la basse ville de Fribourg. Illustration datant d'environ 1830. © Swiss National Library

C’est une bizarre chose, que cette réunion de deux peuples de langue différente dans la même ville, séparés par la rivière. Il faut sans doute qu’il y ait eu bien peu d’adresse dans le gouvernement pour n’être pas parvenu depuis plusieurs siècles à fondre ces deux populations et à les unir par une même langue comme elles l’étaient déjà par le même culte. La langue française prévaut, aussi est-elle celle qu’on emploie dans les conseils pour opiner; quoique les pastorales soient en allemand, le texte des lois s’imprime et s’affiche à la fois dans les deux langues.

Nous sommes partis de Fribourg pour aller coucher à Payerne, où nous sommes arrivés assez tard, à nuit close.