L'orage musical de Fribourg (3/4)

© DR
Torrent de montagne avant un orage, Alexandre Calame, 1850.

En 1835, le Genevois Rodolphe Töpffer, pédagogue, écrivain et auteur de BD, se rend en excursion à Fribourg avec ses élèves et tombe en admiration devant les grandes orgues de la cathédrale. On y joue L'orage. Soixante ans plus tard, l'écrivain Français Carle L. Dauriac fait la même expérience.

Affecté par une maladie oculaire, Rodolphe Töpffer (1799-1846) doit abandonner la profession à laquelle il se destinait: peintre. En 1824, il ouvre un pensionnat et organise des excursions dans les montagnes pour ses élèves. Nommé professeur de rhétorique à l’Académie de Genève (1832), Töpffer dirige Le Courrier de Genève (1841).

Depuis 1825, Rodolphe Töpffer consigne ses impressions de balades et de voyages dans ses carnets. Les premiers volumes publiés comprennent, nous dit Paul Seippel dans l’introduction de l’ouvrage, les Excursions dans les Alpes (1832), les Voyages à Milan (1833), A Chamonix (1835), Dans l’Oberland (1835) et le Voyage en zigzag par monts et par vaux (1836).

Si Alexandre Dumas se plaint qu’un pont suspendu défigure le paysage, Töpffer quant à lui regrette l’arnaque mise au point par les exploitants, à savoir l’installation d’un pavillon offrant une belle vue qui oblige les badauds à sortir de la zone qui leur était assignée et à repasser une nouvelle fois à la caisse! Mais le point culminant de cette excursion n’est-il pas selon Töpffer ce concert d’orgue – trois morceaux pour six francs! – dont il est le premier à parler dans ses écrits? Les élèves, quant à eux, apprécient avec modération…

Alain Chardonnens, historien, enseignant et formateur à Fribourg

Töpffer et ses élèves écoutent le concert d'orgue (1835)

Les trois chars atteignent enfin Fribourg vers huit heures du soir. Point de place à l’Hôtel des Merciers. L’on grimpe en conséquence à l’Hôtel du Faucon, hôtel noirâtre, fabuleux, à escaliers sonores, tortueux, sans maître, sans direction, abandonné à des sommeliers qui, bien loin d’être fugitifs, ne bougent de place, ou se promènent dans la salle, en pantoufles. Enfin nous y trouvons place, c’est l’important; et après un souper tardif, nous gagnons des lits éparpillés. Gustave rêve qu’il donne un grand coup de pied. Le coup de pied parvient à son camarade de lit Baumgartner, qui rêve aussitôt que ça fait mal, et s’expatrie sur un sofa vert, où il est retrouvé le lendemain. Jusque vers minuit il est fait des recherches de localités nécessaires. Introuvables! La personne ouvre toutes les chambres, réveille tous les dormeurs, reçoit grognements et insultes, et découragée retourne à son gîte. Pour retrouver son gîte, elle ouvre de nouveau toutes les chambres, aigrit de nouveau tous les dormeurs, et puis trouve par hasard les localités. Tout est en règle, excepté les couvertures, qui étant trop courtes, ne couvrent pas.

[Le jour suivant] déluge dès le matin, déluge général, universel. Quel parti prendre? Déjeuner, d’abord, et se gouverner selon les temps.

Aussitôt le repas achevé, nous nous dirigeons vers le pont. C’est là vraiment un ouvrage dont la hardiesse, peut-être la crânerie, étonne; d’autant plus que l’on voit mieux à nu la simplicité des moyens, et la ténuité des câbles qui supportent cette immense charge. Il ne nous appartient pas de décrire cet ouvrage singulier, mais bien de lui payer notre tribut d’admiration, ne fût-ce que pour constater que nous ne le cédons à aucun touriste sous ce rapport. On passe sur ce pont en toute confiance; toutefois il semble qu’aucun calcul, aucune épreuve, ne saurait empêcher de regarder comme une imprudence grave de le laisser se charger entièrement de monde, ainsi qu’il peut arriver dans certains cas.

[...] On paie en entrant sur le pont, on le parcourt, et on peut revenir sans payer de nouveau; mais si, près de l’extrémité, on a le malheur d’appuyer de cinq pas sur la droite (malheur qui arrive souvent parce qu’on a dressé là un fort joli pavillon), on repaie. Nous tombons tous dans le piège, ce qui ne laisse pas d’être profitable aux actionnaires. Le pont est très long, en bâtissant encore une vingtaine de trappes, le remboursement ne pourrait que se trouver singulièrement accéléré, surtout si l’on considère qu’il n’y a rien de badaud comme un touriste; de là tant de trappes grandes et petites où ils entrent tous comme des moutons, tandis qu’il faut tant de peine pour attraper un seul chamois. 

Le pont vu et revu, nous nous dirigeons vers les fameuses orgues. Avant de les entendre, nous montons au sommet de la tour de la cathédrale, c’est une ascension qui compte. Les jarrets soutiennent là une forte épreuve, et les poumons aussi, en telle sorte que lorsqu’on est au sommet, l’on s’occupe de souffler plutôt que d’autre chose. La vue est néanmoins magnifique, surtout quand il ne pleut pas. Les états-majors volontiers se contenteraient d’un horizon moins étendu, mais les touristicules aiment par nature les escaliers cathédraux, ils aiment à monter, ils montent, et ils ne sont fâchés que du peu.

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La cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg. © DR

Une chose curieuse pourtant c’est la manière dont se sonnent les heures à Fribourg. Notre guide marguillier nous quitte.
- Hé pourquoi?
- C’est qu’il me faut descendre à moitié chemin pour sonner onze heures. Nous sonnons à la main, nous autres!
- Et si vous arrivez trop tard?
- Ah ben, on sonne tout de même, mieux vaut tard que jamais!

Ceci explique comment nos montres sont déroutées, et donne bien à penser sur le mal que doivent se faire les horlogers de Fribourg à régler les montres du bourgeois.

Mais un son sourd, qui ébranle le clocher, nous fait redescendre promptement. Ce sont les orgues. Arrivés dans l’église nous sommes subitement ravis par cette musique auguste et puissante, et de l’état le plus tranquille nous passons à l’enthousiasme le plus vif. A vous les ponts, à moi les orgues! On nous joue trois morceaux pour six francs, mais une souscription s’organise spontanément pour obtenir une seconde dose sans se désemparer.

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Orgue d'Aloys Mooser. © DR

Ce sont là des impressions qui ne peuvent se décrire, et qui, il faut l’avouer aussi, sont bien diversement, bien inégalement senties. Mais nul ne peut méconnaître la beauté, la richesse et la puissance de ces orgues-là, sans compter une variété infinie de sons. Ce qui nous enlève à nous-mêmes, c’est l’imitation des chœurs de femmes. Les connaisseurs disent que ça ne vaut jamais la voix humaine, mais nous qui n’y connaissons rien, combien nous voudrions que nos chœurs de voix humaines du pays, approchassent de la voix de ces tuyaux surhumains!!!

[...] Aussi, même après cette nouvelle dose nous n’en avons que plus faim de cette musique, mais il faut renoncer à en demander davantage. Jouer de cette machine est un travail rude, et le même musicien ne peut jouer longtemps de suite. Nous quittons donc à regret ce lieu pour nous rendre à l’hôtel.

Carle L. Dauriac, pris dans une légende germanique à la cathédrale (1894)

Une soixantaine d'années plus tard, Carle L. Dauriac entend le même concert et est en particulier impressionné par «L'orage» qui lui inspire une légende germanique.

De Dauriac, nous ne savons que peu de choses. Seules les allusions ou épitaphes contenues dans ses écrits nous permettent de percer, certes que très partiellement, sa personnalité. Qu’arrive-t-on à deviner, sinon qu’il apprécie grandement les contes fantastiques (d’Hoffmann et de Poe), n’est pas insensible à l’art moderne (Delacroix) et voue un culte à Baudelaire et à Huysmans… Publié en 1898 chez Léon Vanier, le récit de Dauriac, portant sur l’«orage», se révèle très personnel. L’auteur visualise les morceaux qu’il entend et invente une légende germanique en se basant sur ses impressions personnelles. Et vous, dans quel monde l’«orage» vous transporte-t-il?
A J.-K. Huysmans.

Alain Chardonnens, historien, enseignant et formateur à Fribourg

Les orgues de Fribourg, une légende germanique

«… Mais, du moins, que j’éprouve, autant que possible, dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer dans l’âme des autres!» - Eugène Delacroix

La nuit a déjà envahi les hautes voûtes, l’arôme humide se dégage des dalles froides, les vitraux ont éteint leurs yeux multicolores. Des lueurs cependant, de vagues lueurs, comme chuchotant par l’église, promènent des taches fantastiques sur le décor immense; et l’ombre des piliers enveloppe de mystère la foule silencieuse. C’est là, tout un peuple recueilli dont les lèvres ont la cadence machinale des prières, dont l’âme s’emplit du son prodigué par les orgues géantes. Et ces orgues nous disent des poèmes tragiques, dans la furie de leur tempête ou dans le murmure de leur plainte; hurlant à nos oreilles, ou nous berçant d’harmonies, qui, dans un enchantement mystique, transportent nos âmes dans l’au-delà.

Fantaisie pastorale dite «L'orage de Fribourg» de Jacques Vogt, interprétée par Guy Bovet, tirée de Franz Liszt: Le pèlerinage de Fribourg, fantaisie musicale et littéraire, 2012. ©Deezer

Ne nous semble-t-il pas percevoir la voix auguste d’un vieillard, ne la pressentons-nous pas au travers du son?

Même l’illusion vient vibrer jusqu’à nos yeux de la tête vénérable à barbe blanche. 

Il parle…
- Ecoutons, ô mes frères, les voix et les appels de ces anges qui vont par légions et dont l’armée sillonne la voûte céleste. Elles pleurent sur nos crimes, ces voix, elles nous les reprochent: et cependant elles prient, voulant intercéder pour nous! Oyez, vous misérables, ce chœur si pur d’êtres qui n’ont jamais failli. Oyez! Voici là-haut le chant des vierges tristes. Elles nous disent: «Rappelez-vous Sodome, craignez la colère de l’Eternel, si cette cité de notre vieille Allemagne devient sœur de Gomorrhe. Christus est venu, qui a répandu sur vous l’absolution refusée au fils de Caïn.» Entendez-vous, ô mes frères, comprenez-vous, ô mes folles sœurs?

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La destruction de Sodome et Gomorrhe, John Martin, 1852. © Laing Art Gallery

Et nous entendons avec lui ces voix, et déjà nous sentons que le vieillard parle en vain.

Les orgues transforment leurs chants en un rauque sifflement, puis c’est le cri fauve d’un lointain cor de chasse. Toute une vision se présente d’une chasse d’autrefois et nous devinons qu’aveuglés par le plaisir, tous prêtent l’oreille à ces sons joyeux. Et il retentit là-bas dans les profondeurs des bois. Le Seigneur est en chasse avec son entourage: ce ne sont que landgraves, margraves, petits-fils et fils de burgraves […] Les orgues font entendre les aboiements des trompes, le cor surgit si haut que son timbre en devient argenté. Et voici les piqueurs, les seigneurs et les dames.

Oh! ne nous semble-t-il pas les voir, ne nous semble-t-il pas que nous vivons au milieu de cette légende que les sons nous dictent! 

L’on s’amuse au château! Joies, gaîtés, ivresse, débauches! Dans ces murs féodaux où jadis, austère et calme, se déroulait la vie des maîtres seigneuriaux, princes et jeunes princesses livrent à Satan la souillure de leurs âmes, tant criminelles sont leurs amours, tant infernales leurs impiétés! A cette heure l’on est en courre; la troupe échevelée se lance, acharnée, à la poursuite du cerf. La pauvre bête a fui, et l’on s’est jeté derrière les molosses qui sont lâchés sur elle.

Puis la voix des orgues s’estompe; ce n’est plus qu’un son vague. Le chant du cor se distingue à peine. Cependant, voici comme un coup de trompe clamant assez près! Quelque sonneur qui s’est rapproché, mais qui aussitôt s’éloigne. Car après cet éclat, le son se replonge dans l’éloignement, s’y perd de plus en plus, s’éteint.

Ce n’est plus que le souffle haletant des orgues reprenant haleine. Et notre esprit est tout à cette légende de la cité fantasmagorique, tout à ces héros, coupables par leurs fastes, damnables par leur insouciance. Et avec quel intérêt nous espérons la vengeance divine, l’imminente punition de ces moyenâgeux, dont la vision vient de nous être suggérée.

Les orgues reprennent leur récit, par la polyphonie d’une orchestration confuse, nous laissant deviner la colère du ciel, le resserrement menaçant des nuages. Puis, brusques, cadençant leurs sons, elles font retentir le claquement de la langue de bronze dans la gueule béante des cloches ! Des cloches du Donjon se mettant en branle pour rappeler les chasseurs. Mais égarés aux dédales des forêts, dispersés en couples, étourdis d’amour, ils sont sourds à l’appel! C’est l’heure de l’Angelus, et tous les campaniles d’alentour annoncent, mais en vain, l’instant de la prière!!! Et les instruments monstres nous traduisent tout l’émoi de la ville. Depuis le Donjon, l’Horloge, la Vieille Tour, jusqu’aux petites paroisses, tout retentit!

[...] Et chaque sonneur, par un pressentiment instinctif, pour faire tinter plus fort, reste cramponné à la corde qu’il tire et dont l’élan l’arrache au sol. Les gardes et guerriers du Burg partent à la recherche des téméraires et des passionnés. Et à nos oreilles vient bruire un son écrasant.

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Illustration tirée de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, Editions Perrotin, 1844. © DR

C’est le beffroi que l’on fait mugir pour un dernier appel […] Et l’écho s’en répète longuement à travers l’épaisseur des nuages qu’il déchire pour planer au-dessus de la cité, tandis que le monstre d’airain se replie sur lui-même, remonte vers le ciel, se laisse retomber, et fait entendre un second beuglement d’alarme!

[...] Le signal du beffroi n’est que la majeure partie d’un orchestre de bronze. Animées par la même terreur, et comme mues par le même ressort, les autres cloches se sont remises à lancer par les airs le bourdonnement de leurs voix suppliantes. Maintenant les orgues tempêtent, vocifèrent en mille sons diffus. Ce sont de rauques fureurs, des sifflets aigus, des aboiements lugubres. Et ce fracas sonore va crescendocrescendo, jusqu’à l’éclatement volcanique, qui nous fait dresser d’épouvante, croyant à l’effondrement des voûtes.

C’est l’orage, les cloches désespérées, le châtiment suprême! Le jour s’est dérobé; dans le lointain, l’orage gronde avec fracas; la foudre trace dans la nuit les figures immenses qui se coupent elles-mêmes de leurs lames de feu. Les éclairs se multiplient: à leur tour, ils prennent leurs ébats et se poursuivent dans leurs funestes jeux.

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L'orage à Handeck, Alexandre Calame, 1839. © Musée d'Art et d'Histoire de Genève

Les cloches se sont tues, n’osant plus élever la voix devant la colère du Dieu vengeur. Le Bourdon veut encore pleurer ses suprêmes tintements, mais il s’arrête soudain, comme étranglé par la foudre! L’orage est arrivé, il est là, et livre combat à la cité, dont les mille flèches gothiques le narguent, l’aimantent.

Une marche aux accents précipités se distingue dans la multiplicité des thèmes [...] Le sire rentre enfin, avec sa suite. Les armes et les vêtements ruissellent sur les dalles de pierre. L’orage les a surpris, leurs âmes tremblent! Ils n’ont plus cet air fier, les chevaliers, elles ont perdu conscience de leur beauté, ces dames qui, maintenant terrifiées, maudissent leurs charmes, renient la volupté coupable.

Honteux, la tête basse, pliant sous le poids de l’infamie, ils montent vers le Burg où les attend le somptueux festin. Mais les éclairs plus étincelants de rage font, avec furie, l’assaut de la sombre demeure féodale. A peine les châtelains sont-ils rentrés, que le ciel s’ébranle avec un effroyable retentissement. Les nuages s’entrouvrent pour vomir la foudre qui éclate, énorme! Les airs répercutent longuement cet écho immense, et l’on voit, au milieu des forêts incendiées par les feux du ciel, la vieille et sombre masse du Burg s’écrouler, engloutissant sous elle, la honteuse, la profane noblesse voulant y festoyer!!!

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Le Grand jour de Sa colère, John Martin, 1851-1853. © Tate

[...] La foudre a frappé! Accomplissant sa mission vengeresse, elle a détruit la cité impie. Alors que Satan s’empare de ces âmes qui lui sont dues, par un sentiment de respect divin, et pour détourner la fureur des cieux, le peuple, qui s’est réfugié dans les églises, y chante les psaumes avec accompagnement d’orgues, en une musique superbe aux chrétiennes harmonies.

Et, si fort nous avons vécu la sombre légende puisée dans l’évolution des rythmes mélodiques, qu’il nous semble être en plein Moyen Age, que nous confondons l’illusion et la réalité, et que nous nous livrons à cette harmonie qui cicatrise des plaies fictives.

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Photographie de la cathédrale Saint-Nicolas et du Tilleul de Morat, Jean Cosandey, 1910-1919. © Courtesy of Chantal Codourey Piguet

[...] Les enfants entonnent un chœur, qui monte au ciel dans sa pureté bénie ; le parfum des voix virginales s’élève vers Dieu, pareil au mystique encens auquel il se mélange. Et le Créateur apaisé, envoie, à travers les nuages encore fumants, sa grâce par un chant céleste. L’embaumement du chant des anges!!!

Et les orgues chantent encore… se font très douces, se calment peu à peu, et, enfin, leurs sons se fondant avec le sourd murmure de la foule, se laissent mourir! La masse s’écoule lentement.

Et sur la place, devant la lune à la pâleur angoissante, nous voyons se silhouetter cette cathédrale, qui possède, unique au monde, ces orgues magiques, si terriblement suggestives, si étrangement lyriques!