Quelques semaines après les attaques du 11 septembre 2001, les journalistes américains en mal de contacts avec la communauté musulmane pouvaient s’adresser à l’imam de la mosquée de Falls Church, dans la banlieue de Washington. Jeune homme barbu, grand, élancé, élégant, toujours vêtu à l’orientale, le regard malicieux que dissimulait mal une paire de lunettes rondes. Comment ne pas tomber sous le charme de ce jeune imam de 30 ans qui était aussi la coqueluche de l’armée américaine? Anwar al-Awlaki leur tenait un discours plein de raison et de modération: «Nous ne sommes pas ici pour détruire mais pour construire. Nous sommes un pont entre les Américains et les milliards de musulmans du monde entier».
Quatorze ans plus tard, Chérif Kouachi, l'un des deux frères responsables de l’attaque à l’arme lourde de la rédaction de Charlie Hebdo à Paris, se revendique du Cheikh Anwar al-Awlaki. Contacté par une télévision française lors de la prise d’otage de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) Chérif Kouachi expliquait avant de mourir: «J’ai été envoyé, moi, Chérif Kouachi, par Al-Qaïda au Yémen. Je suis parti là-bas, et c’est le cheikh Anwar Al-Awlaki qui m’a financé». Que s’est-il passé? Pourquoi, après avoir charmé la presse américaine, l’imam a-t-il commandité le «11 septembre français» suscitant à l’échelle de la planète un tsunami de réprobation? Comment l’enfant chéri des médias et des militaires américains en est-il venu à incarner la mal absolu? La réponse se trouve dans son itinéraire. Le secret d’Anwar al-Awlaki? Une connaissance parfaite des deux sociétés. Sa vie oscillait en permanence entre le Croissant et les McDos. Ses sept premières années au Nouveau-Mexique où il est né en 1971 font de lui un vrai petit américain. D’une adolescence yéménite il tire une foi indestructible et une connaissance parfaite d’un Coran qu’il peut pratiquement réciter de la première à la dernière ligne. Au Yémen, aux côtés de son père, un haut fonctionnaire et un proche du redoutable président Ali Abdullah Saleh, il se familiarise avec les méandres de la vie politique yéménite, l'une des plus compliquée de la planète. Le souffle du djihad vient d’Afghanistan où les guerriers islamistes affrontent l’armée rouge soviétique avec l’aide et la bénédiction des Américains. Chez les al-Awaki on visionne les premiers films consacrés aux exploits des moudjahidines afghans, le jeune Anwar envie les héros qui quittent le Yémen pour trouver le martyr en Afghanistan.
Les Etats-Unis qu’il retrouve dans les années 1980 ne sont pas encore une terre de croisade. Au Colorado il fréquente une petite mosquée installée dans une ancienne église désacralisée à deux pas du campus de l’université d’Etat où il est inscrit. Ses anciens camarades se souviennent d’un frêle jeune homme peu au fait de l’American way of life mais capable d’escalader pieds nus les montagnes avoisinantes. Un court séjour dans l’Afghanistan post-soviétique le radicalise. Le voilà désormais affublé du traditionnel chapeau afghan; le vendredi il s’essaie avec succès au prêche. Une connaissance parfaite du Coran, un anglais irréprochable ajoutés à une capacité à subjuguer son public font de lui un imam parfait. Outre le fait d’être la capitale du Colorado, Denver est aussi déjà un des hauts lieux de l’islamisme aux Etats-Unis. Chassés de New York après l’arrestation de leur chef, les hommes de l'un des islamistes les plus extrémistes, le cheikh aveugle, s’y sont installés. Imam de la Société islamique de Denver, al-Awlaki prêche le respect des écritures saintes mais encourage ses fidèles à aller faire la guerre sainte en Tchétchénie. Quand il débarque en Californie à San Diego, Anwar al-Awlaki a tout juste 25 ans. Il a un contrat de cinq ans pour être l’imam du centre islamique Arribat al-Islami. Côté cour il est exemplaire. Il prêche le respect des valeurs de l’islam et de la famille. Côté jardin c’est plus compliqué: la police l’arrête deux fois pour avoir «sollicité» des prostituées.
Les jeunes l’adorent, il joue au football avec eux et les entraîne dans des parties de paintball. Il n’est plus question de djihad. En apparence seulement. Il se lance dans les affaires avec plus ou moins de bonheur, sa compagnie d’importation de miel du Yémen n’est pas un succès, de même que ses tentatives malheureuses de se lancer dans le commerce de l’or et des pierres précieuses. En revanche l’édition en CD de ses lectures sur la vie du Prophète Mahomet est un triomphe. Parfois il dérape. Certains de ses propos inquiètent, surtout quand il explique que l’islam condamne le suicide mais pas l’autodestruction. Le FBI s’intéresse à lui. Ses liens avec des terroristes islamistes et avec un proche de Ben Laden alarment le Bureau qui se demande si une de ses sociétés ne servirait pas à blanchir l’argent du djihad. Le Bureau lâche l’affaire au profit de la CIA. L’Agence essaie de le recruter avec des conséquences que l’on ignore. La cible est la bonne. Parmi les fidèles de l’imam, il y a deux Saoudiens tout juste arrivés en Californie, Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi, repérés eux aussi par la CIA. Ces deux-là sont venus à San Diego pour prendre des cours de pilotage. Ils sont l’avant-garde des terroristes du 11 septembre et finiront dans l’avion qui s’écrasera sur le Pentagone.
Début janvier 2001, al-Awalki quitte San Diego et traverse les Etats-Unis pour aller prêcher à la mosquée de Falls Church où il retrouve Nawaf al-Hazmi, un des deux futurs pirates du 11 septembre rencontrés à la mosquée de San Diego. Nawaf al-Hazmi s’est lui aussi installé dans cette agglomération de la banlieue de Washington. Peu avant les attaques, début août 2001 l’imam quitte précipitamment les Etats-Unis, sans retour explique-t-il à l'un de ses amis: «Il va se passer des choses, tu comprendras plus tard.» L’ami en question comprendra le 11 septembre… Pas le FBI ou la CIA apparemment. Sûr de ne pas être inquiété, l’imam retourne aux Etats-Unis peu après les attaques. Des agents du FBI l’interrogent quatre fois. Ils concluent que ses rencontres avec les islamistes sont dues au hasard.
Interrogé par le New York Times, il condamne les attaques du 11 septembre. La presse se précipite pour recueillir ses propos. Il lance: «Les pirates n’étaient pas des musulmans… ils avaient perverti leur religion». Les médias applaudissent des deux mains. Le New York Times voit en lui «le leader capable d’être un pont entre l’Est et l’Ouest». Peu après, le secrétaire d’Etat à l’armée organise un déjeuner conférence sur l’islam modéré. Qui invite-t-il parmi les dizaines de membres de la communauté islamique? Anwar al-Awlaki. En 2002, il prêche au Capitole devant le personnel musulman du Congrès des Etats-Unis. Ses propos sont empreints d’humanisme et de tolérance. Tous ne sont pas dupes. Un journaliste du New York Times affirme avoir rencontré un agent du Bureau qui, sous couvert d’anonymat lui a fait part de sa certitude qu’al-Awlaki est bien au centre des attaques du 11 septembre. Selon l’Agent, al-Awlaki, en tant qu’imam des terroristes aurait été au courant des détails du complot. Avis partagé par certains membres de la Commission d’enquête américaine sur les attaques du 11 septembre.
Al-Awlaki finit par trébucher. Il se laisse aller sur un site internet à vanter les mérites des kamikazes palestiniens dans un article intitulé Pourquoi les musulmans aiment la mort. Peu après il envoie de l’argent à un islamiste surveillé par l’antiterrorisme américain. La machine judiciaire se met en branle. Accusé de fraude, il est arrêté puis relâché. Fin 2002 il se réfugie en Grande-Bretagne où il recommence ses prêches à la mosquée Masjid al-Tawhid de Londres. Des centaines de jeunes viennent l’écouter dire «Méfiez-vous des kuffar (les non-musulmans), ils complotent nuit et jour contre la religion musulmane». Il tient des séminaires sur les récompenses qui attendent les «martyrs» au paradis. Hôte d’honneur du dîner annuel de la Fédération des étudiants islamiques, il est adoubé par l’Association des musulmans de Grande-Bretagne pour laquelle il enchaîne les conférences dans tout le Royaume. En 2004, al-Awlaki retourne au Yémen. Il s’installe avec sa femme et ses cinq enfants dans la province de Shabwa au sud du pays. Le pays est terre de djihad, les Américains s’y cassent les dents depuis les années 1990. Ici les djihadistes bénéficient de protections à l’intérieur même de l’Etat.
Les Américains demandent son arrestation. Il leur faudra deux ans pour arriver à leurs fins. L’imam a déjà eu le temps de sévir. Il est impliqué dans le kidnapping d’une adolescente relâchée contre une rançon et dans une tentative d’attentat contre l’ambassadeur américain au Yémen. Relâché après un an de détention il reprend sa guerre sainte. Cette fois elle est mondiale. Aux Etats-Unis, il coache le colonel Nidal Malik Hasan, ancien psychiatre de l’armée des Etats-Unis et officier du corps médical qui a abattu 13 personnes et blessé plus de 30 autres dans la fusillade de Fort Hood le 5 novembre 2009. Il conseille Umar Farouk Abdulmutallab, le jeune nigérian qui tente de faire sauter le vol 253 de la Northwest Airlines le 25 décembre 2009 à l’aide d’explosifs dissimulés dans un étui pénien. Il inspire Faisal Shahzad, qui tente de faire sauter une voiture piégée à Time Square en mai 2010. Au Royaume-Uni il tente de faire sauter des avions de ligne. Radicalisé par les prêches internet d’al-Awalki, Roshonara Choudhry poignarde Stephen Timms, ancien ministre britannique, en mai 2010.En 2010, un nouveau djihad occupe sa vie. Celui contre les dessinateurs coupables de «blasphème» pour avoir caricaturé le Prophète Mahomet. Il émet une fatwa autorisant l’assassinat des auteurs des «caricatures blasphématoires». Aux Etats-Unis, certains baissent les bras, la chaîne Comedy Central déprogramme un épisode de South Park consacré aux caricatures du Prophète. Une dessinatrice de Seattle, Molly Norris réagit et lance la journée des caricatures. Fureur de l’imam. Pour éviter que Molly Norris ne soit assassinée, le FBI l’exfiltre hors de Seattle. Depuis elle a changé d’identité et vit clandestinement quelque part aux Etats-Unis.
Quand il écrit dans la revue d’Al-Qaïda Inspire, que «le remède prescrit par le messager d’Allah est l’exécution de tous ceux impliqués», al-Awalki a sans doute déjà une idée sur l’identité du docteur qui va administrer le remède… Chérif Kouachi est au Yémen pour faire son djihad. Désormais résolue à le mettre hors d’état de nuire, l’administration Obama autorise son assassinat. Une première, car jusqu’alors, jamais un président américain n’avait officiellement ordonné l’exécution d’un ressortissant de son pays. Dans sa résolution 1267, le Conseil de sécurité des Nations Unies le place sur la liste des «individus associés à Al-Qaïda». Après une tentative infructueuse Anwar al-Awlaki trouve la mort lors d’une attaque de drones le 30 septembre 2011. Sa fatwa contre les caricaturistes blasphémateurs lui survit. En France, les deux frères Chérif et Saïd Kouachi ont pour mission de tuer les caricaturistes «blaphématoires» de Charlie Hebdo. Sans doute ont-ils reçus pour consigne d’attendre les ordres. Ils arriveront en décembre 2014 avec la livraison hivernale de la revue d’Al-Qaïda Inspire sous forme d’un message codé. En page 9, on trouve ce message: «Si vous avez la connaissance et l’inspiration, il vous reste à passer à l’action». En page 10, la confirmation qui s’adresse à eux. A droite d’un montage photo, il y a un passeport français et en dessous une tasse avec dedans des crayons à papier…