«Le Moyen-Orient est une création de l’Inde anglaise»

© Bonhams
A British East Indiamen in Two Positions off Dover, Dominic Serres, XVIIIe siècle. L'Empire britannique est alors en pleine période de colonisation à travers le monde.

Bonaparte n'a pas seulement marqué l'Europe de ses conquêtes. Son expédition en Egypte en 1798 a eu un impact sur les routes maritimes. Pris de panique, l'Empire britannique des Indes va alors créer le Moyen-Orient pour éviter une éventuelle invasion. De 1800 à 1914, retour sur le golfe Persique à l'âge des impérialismes.

Guillemette Crouzet est agrégée d’histoire. En 2014, elle a soutenu sa thèse de doctorat à l’Université Paris-Sorbonne avec Genèses du Moyen-Orient. Une thèse qui deviendra plus tard un livre, paru aux éditions Champ Vallon. De l’expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte en 1798 au début de la Première Guerre mondiale, elle revient sur l'évolution du Moyen-Orient. En 2016, Guillemette Crouzet a reçu le prix Sophie Barluet, décerné par le CNL.

Dans votre ouvrage, vous développez une thèse audacieuse: le Moyen-Orient serait une création des «Indes». Qu’entendez-vous par là?
C’est une création de l’Empire britannique des Indes, pour être exact. Le Moyen-Orient a été conçu par cet empire, au XIXe siècle, comme un glacis ­défensif sur son flanc occidental. Un espace ayant pour vocation de le prémunir contre une éventuelle invasion.

Mais les Indes étaient alors gouvernées depuis Londres. Pourquoi ne pas parler d’une création «britannique» à propos du Moyen-Orient? 
Parce que les Indes britanniques ont eu tendance pendant tout le XIXe siècle à se comporter sinon comme un Etat indépendant, du moins comme une ­entité autonome, à échapper en partie au contrôle de Londres. Je m’inscris là dans une historiographie qui, depuis les années 1980, accorde de plus en plus d’importance à la régionalisation de l’Empire britannique. Londres, bien sûr, était un pôle impérial, mais, étant donné l’immensité de l’Empire et les caractéristiques de cet impérialisme, il y a eu des sous-pôles régionaux qui ont bénéficié d’une véritable autonomie. Et le cas le plus significatif est constitué par les Indes. Car, au fond, qu’est-ce que les Indes? Des comptoirs commerciaux de l’East India Company, établis à partir du XVIIe siècle, qui se sont complètement autonomisés et qui, au cours du XVIIIe siècle, sont ­devenus une puissance politique, administrée par trois «présidences» et menant elle-même des conquêtes. Des conquêtes destinées à se protéger.

A vous lire, c’est même plus précis que cela: au sein des Indes, c’est Bombay qui lance cette politique conquérante.
C’est la présidence de Bombay pour le golfe Persique. Mais, si vous regardez du côté de la mer de Chine ou de l’Extrême-Orient, vous retrouvez la présidence de Madras. Et sur les contreforts himalayens et dans le nord du sous-continent, la présidence de Calcutta. En fait, les différentes présidences (qui seront abolies en 1858, après la Grande Mutinerie) rivalisent tout au long du XVIIIe siècle pour l’acquisition de territoires, et celle de Bombay, qui est bloquée dans son expansion terrestre, choisit une expansion maritime.

Pourquoi la présidence de Bombay est-elle bloquée?
Au nord se trouve la puissante Confédération marathe; au sud, l’Empire de Mysore et, vers Goa, des possessions portugaises; à l’est, enfin, les possessions de la présidence de Madras. De toute façon, Bombay, sur sa péninsule, est une ville portuaire, tournée vers l’océan Indien. Dès le milieu du XVIIIe siècle, elle soumet un certain nombre de principautés indépendantes sur la côte du Gujarat actuel et s’attaque ensuite au golfe Persique. 

Carte de l'Empire britannique des Indes en 1909 avec ses trois présidences (Bombay, Calcutta et Madras), la Confédération marathe et l'Empire de Mysore. Carte réalisée par le géographe John George Bartholomew © Oxford University Press / sept.info

Quel est le rapport entre le golfe Persique et ce qu’on va appeler le Moyen-Orient?
Un rapport central! Il suffit de regarder les écrits des deux inventeurs du terme Moyen-Orient, le géotacticien américain Alfred Thayer Mahan et le journaliste britannique Valentine Chirol, qui, entre 1902 et 1903, dans des travaux qui se répondent, définissent pour la première fois ce qu’ils appellent le Middle East. Pour Mahan, le Moyen-Orient est l’espace central de la rivalité entre les grandes puissances. Valentine Chirol, lui, définit le Moyen-Orient comme l’ensemble des espaces qui protègent les Indes – de l’Egypte à l’Afghanistan en passant par le sultanat d’Oman. Et Chirol comme Mahan disent bien qu’au centre du Moyen-Orient il y a le golfe Persique. C’est le corridor maritime qui lie tous ces territoires entre eux. Mais – et c’est ce que j’ai voulu montrer dans mon livre – ce qui est théorisé à ce moment-là correspond à une réalité prise en compte par les Indes britanniques depuis un siècle.

Depuis 1798 et la campagne d’Egypte de Bonaparte, selon vous… 
Oui, 1798 est un tournant. C’est le moment où les Britanniques comprennent que le danger peut venir de l’ouest des Indes et qu’il leur faut contrôler cet espace qui ne s’appelle pas encore le Moyen-Orient. C’est quelque chose qu’on a oublié aujourd’hui, mais la campagne d’Egypte a fait souffler un vent de panique aux ­Indes. Les archives britanniques en gardent la trace: les administrateurs de l’Inde ­anglaise croient que Bonaparte veut s’installer en Egypte et que, de là, il a le projet d’envahir les Indes, de faire revivre le vieux mythe de l’Inde française du XVIIIe siècle. Deux routes possibles s’ouvrent à lui: la route maritime, en passant par le Sinaï et le golfe Persique, ou alors – parce qu’il s’est rapproché diplomatiquement du chah (titre porté par les empereurs de Perse) – la route terrestre, par la Perse et l’Afghanistan, avant de redescendre par les passes himalayennes.

Le danger était-il vraiment sérieux?
Non. Il relève largement du fantasme. Le projet est évoqué brièvement dans Le Mémorial de Sainte-Hélène et dans la Correspondance de Napoléon. Mais la réalité, c’est que les Français n’avaient absolument pas les moyens de faire passer une armée aux Indes.

Cette peur d’une invasion des Indes semble être néanmoins un phénomène récurrent chez les Britanniques tout au long du XIXsiècle.
Oui. A la menace française succède la menace russe dans le cadre de ce que l’on a appelé «le grand jeu». Dans les ­années 1830, 1840 et 1860, on redoute que l’armée du tsar n’emprunte la passe de Khyber, ce défilé himalayen par où on avait cru quelques décennies plus tôt que Bonaparte pourrait déferler. Puis ce sera la menace allemande… Ces accès de panique renforcent l’importance du Moyen-Orient aux yeux des Britanniques et la nécessité pour eux de le contrôler.

Pourtant, à aucun moment du XIXe siècle ils n’occupent militairement la région. ­Comment se manifeste leur mainmise?
C’est une domination informelle qui passe d’abord par le contrôle des mers et donc du golfe Persique, en particulier du détroit d’Ormuz. Il s’agit de sécuriser cette route maritime qui constitue, entre la métropole britannique et les Indes, un itinéraire parallèle à celui de Suez. Il ne sera évidemment jamais question d’une colonisation de peuplement comme en Australie. On a affaire à un impérialisme à moindre coût, si l’on peut dire, souple et évolutif, qui s’exerce d’abord sur un espace maritime avant de s’épaissir – un impérialisme très léger, avec de petites structures. Le système d’administration se réduit au minimum: son siège est à Bouchehr (Bushire en anglais), sur la côte perse du golfe, et il dispose d’un réseau d’agencies, avec des native agents – dans la première moitié du XIXe siècle, des marchands perses ou arabes pour beaucoup.

Est-ce à dire que ce fut un impérialisme doux?
Non. Il a été marqué par des épisodes d’extrême violence. En 1809 et 1819, par exemple, ont lieu deux expéditions contre ce que les Britanniques qualifient de ­«pira­terie». La présidence de Bombay envoie des navires dans le golfe Persique pour bombarder ce qu’elle estime être le cœur de ce système pirate: la cité fortifiée de Ras al-Khayma, qui est aujourd’hui l’un des Emirats arabes unis. Ce que j’ai démontré dans mon livre, c’est que ces accusations sont complètement fausses, fondées sur une certaine islamophobie, un profond racisme. 

Vous écrivez que, avant le XIXe siècle, le Moyen-Orient est un «non-espace». ­Qu’entendez-vous par là?
C’est un «non-espace» aux yeux des Indo-Britanniques, parce qu’il ne connaît pas encore la prospérité et la pax britannica. C’est, par ailleurs, un espace qu’on peine à situer sur les cartes. Il ­faudra ­attendre les grandes campagnes de surveys pour que cela change. Il y en a plusieurs: dans les années 1820, puis de 1835 à la fin des années 1860 et, enfin, de 1871 à 1914. Elles permettent de cartographier mais également de dominer la région puisque la carte est une forme de pouvoir. On nomme et on norme l’espace. 

Une fois installée, la domination britannique et anglo-indienne ne suscite-t-elle plus de résistance?
Si. Leur mainmise ne sera jamais ­totale. La succession de toutes ces luttes (contre la «piraterie», qui est une forme de résistance à l’intrusion de navires britanniques dans les eaux du golfe Persique, mais aussi contre la traite et ensuite contre le trafic d’armes) le montre bien: les sociétés ­locales ne se laissent pas faire! N’oublions pas non plus le ­regain de la puissance ­ottomane à la fin du XIXe siècle: on a toujours l’impression qu’après l’échec du siège de Vienne, en 1683, l’Empire ottoman connaît une ­déliquescence irrémédiable. Or, à partir des années 1870, il orchestre un retour dans le golfe Persique, en ­réaffirmant entre autres ses droits sur le Qatar, en émettant aussi des prétentions sur le Koweït et Bahreïn. Les Britanniques interviennent, en signant notamment un traité avec Bahreïn. Ils jouent là un jeu compliqué. Car, fondamentalement, ils soutiennent l’Empire ottoman. La préservation de son intégrité est même une de leurs obsessions tout au long du XIXe siècle: sa disparition créerait un vide dans lequel s’engouffrerait la ­Russie. ­Simplement, quand il menace leurs ­intérêts sur les rives arabes du golfe Persique, ils lui disent stop.

On a l’impression que les Britanniques, ­depuis les Indes ou Londres, ne sont jamais vraiment inquiétés. Ils gagnent à tous les coups et sans jamais déployer beaucoup de moyens.
Sauf avec les Allemands, quand même! Il faudra la guerre de 1914-1918 pour en venir à bout: la grande bataille de Méso­potamie, l’échec total des Dardanelles, des centaines de milliers de morts… A partir du moment où s’allient l’Empire ottoman et l’Allemagne wilhelmienne et où prend forme le projet du Bagdadbahn, cette ligne de chemin de fer censée arriver au Koweït après avoir traversé toute l’Anatolie et la province ottomane d’Irak, le danger devient vraiment réel. Je travaille là-dessus en ce moment. Quand on ­regarde les archives, dès 1911, à Londres, on ne se fait plus d’illusions: la confrontation avec l’Allemagne est inévitable. 

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Deux soldats indiens combattant pour l'Empire britannique lors de la Première Guerre mondiale. © United Kingdom Government

Qu’est-ce que la Première Guerre mondiale change au Moyen-Orient?
Tout! Elle marque la fin de l’ingérence des «Indes» et la reprise en main de la région par Londres, qui va se matérialiser entre autres par les accords Sykes-Picot, le partage donc des anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman entre la Grande-Bretagne et la France. Certes, dès l’automne 1914, quand se précise la menace allemande et ottomane sur le Golfe, l’empire des Indes envoie des centaines de milliers d’hommes. Mais, petit à petit, le commandement est transmis à Londres. Deux phénomènes concomitants expliquent ce basculement: à Londres, depuis plusieurs ­années déjà, le Moyen-Orient suscite un intérêt nouveau, notamment à cause du ­pétrole qui y a été découvert et commence à être ­exploité à partir de 1908. L’Etat britannique est ­devenu actionnaire de l’Anglo-Persian Oil Company en 1913. Pendant la guerre, il ne saurait tolérer que les champs de pétrole de Mésopotamie, vitaux pour son économie, tombent entre les mains des Allemands. 

Et le second phénomène?
C’est l’effacement des Indes. Au début du siècle, lord Curzon, vice-roi des Indes, pouvait encore mener une politique auto­nome par rapport à Londres. En 1904, par exemple, il se montre intraitable avec les Français, qui ont obtenu du sultan d’Oman un dépôt de charbon. C’est un mini-Fachoda. Cette intransigeance ne plaît absolument pas à Londres parce qu’on entame déjà les négociations qui vont aboutir à la signature de l’Entente cordiale. Curzon n’en a cure: il refuse que les Français aient davantage dans la région qu’un mini-vice-consulat à Mascate et obtient gain de cause. Mais, dans les années qui suivent, l’empire des Indes commence à être aux prises avec le mouvement du Congrès. Il n’est pas nécessairement déjà confronté au souffle de l’indépendance mais à la demande d’une profonde réforme. Et il se replie sur lui-même, il est beaucoup moins engagé en Asie du Sud et du Sud-Est, et bien sûr au Moyen-Orient. Cela laisse le champ libre à Londres. 

Après la Première Guerre mondiale, l’impérialisme au Moyen-Orient a donc changé de nature?
Il était presque exclusivement ­maritime, il est devenu terrestre. Et l’idée de développement économique y est devenue centrale. Auparavant, le golfe ­Persique avait surtout une valeur géostratégique, mais ses richesses intrinsèques (les perles, les dattes) restaient négligeables. Le ­pétrole a changé la donne… Au XIXe siècle, le cœur de l’Empire britannique, c’est les Indes. Au XXe siècle – du moins jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (car ensuite, avec l’impérialisme américain, la situation se complique un peu) –, c’est le Moyen-Orient.

Guillemette Crouzet présente son ouvrage Genèses du Moyen-Orient à l'occasion du Salon du livre des rendez-vous de l'Histoire à Blois. © Librairie mollat

Cette interview de Guillemette Crouzet est parue dans le magazine Books en mars - avril 2017.