Itinéraire d'un honnête homme (1/4)

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Un centre de soins hospitaliers français durant la Première Guerre mondiale. La ferveur de la Croix-Rouge aura instauré en Europe une capacité à mettre sur pied des hôpitaux de crise dans n'importe quel lieu civil.

Le 24 juin 1859 vit s’affronter à Solferino les armées française, italienne et autrichienne. L’horreur du champ de bataille, où des milliers de blessés étaient abandonnés sans aucune attention ni soins, bouleversa Henry Dunant. Sa vie en fut transformée, ainsi que celle de tous ceux qui allaient bénéficier au fil du temps de l’action de la Croix-Rouge.

Le 9 novembre 1895, une lettre envoyée de Paris parvient au secrétariat d’un hospice régional situé sur les hauteurs du lac de Constance. A cette heure matinale, au deuxième étage, reclus dans une chambre que la direction de l’établissement a gracieusement mise à sa disposition, un homme à l’abondante barbe blanche s’acquitte fiévreusement de la tâche qu’il s’est donné d’accomplir avant de mourir. Depuis qu’il est venu s’installer dans cette petite commune de Suisse orientale, il n’a de cesse de se rappeler à la mémoire du monde et de prouver que son œuvre, dont il se sent dépossédé, lui appartient de droit et pour l’éternité. Spolié par les hommes, il refuse d’être abandonné par l’Histoire. Alors, avec l’acharnement du désespoir, il rédige d’une main tremblante et couverte d’eczéma, sur des cahiers d’écolier qu’il accumule sur sa table depuis près de dix ans, cette vérité qu’il entend arracher à sa mémoire avant que d’autres s’en emparent à leur avantage.

Il aligne les mots, biffe des paragraphes et souligne des phrases entières au crayon de couleur. Il trace sur la page les faits de gloire dont on commence à peine à lui reconnaître la paternité. Il rature. Il s’applique tel un écolier consciencieux, car il sait que son nom, depuis quelques semaines, fait le tour du monde grâce à l’intervention d’un journaliste plein de zèle à son égard. Depuis peu, en effet, de nombreux articles se mettent à parler de lui, à propager son nom, alors qu’on le croyait mort depuis longtemps. On le rappelle au bon souvenir d’une mémoire collective qui l’a jadis encensé, puis renié jusqu’à l’oubli. 
– Monsieur Dunant…

On vient de frapper à sa porte. D’abord faiblement, puis avec un peu plus d’insistance. Le vieil homme, prématurément affaibli par l’adversité, le dénuement et la maladie, continue d’écrire sans relever la tête, les mains dans une paire de mitaines et l’esprit occupé sous d’autres cieux. Il a probablement reconnu le pas de la sœur supérieure de l’hôpital, mais aussi sa façon de le tirer de ses rêveries, tout en douceur afin de ne pas contrarier ses pensées, sans jamais insister si d’aventure le vieux pensionnaire lui refuse sa porte. Car elle sait que le désespoir et l’angoisse, compagnons de route de la solitude, l’ont condamné à se garder de la compagnie des hommes.

Henry Dunant, dont la chambre est encombrée de journaux et de papiers, de lettres et d’enveloppes encore cachetées entassées sur son secrétaire, finit par reposer la plume sur l’écritoire. D’un regard méfiant, il scrute le bas de la porte où se meut l’ombre de sa visiteuse que précède le froissement léger de ses jupes. Enveloppé dans une épaisse robe de chambre, le vieillard attend que son courrier lui soit glissé sous la porte. Et seulement lorsque la directrice a quitté son étage, il s’en saisit délicatement pour en connaître la provenance.

Or, ce matin-là, quelque chose lui dit que cette lettre lui apporte une bonne nouvelle, contrairement à toutes celles qu’il abandonne à l’impatience de ses correspondants. Derrière ses petites lunettes à monture métallique, Dunant fronce les sourcils en cherchant à deviner le nom de l’expéditeur. Puis, l’air satisfait, il apprend ce que d’une écriture menue, difficile à déchiffrer pour ses yeux fatigués, l’épouse de son ami Charles Bowles lui annonce avec tant de compliments et de fierté. Incrédule, il relit une fois encore ce qu’il considère aussitôt comme la confirmation de la reconnaissance publique à laquelle il travaille, quotidiennement, dans le secret de son exil. Une Bibliothèque de la Croix-Rouge, dans laquelle doit figurer la traduction de ses œuvres, va bientôt voir le jour aux Etats-Unis… Cette initiative atteste que la roue du destin s’est mise à tourner, que l’oublié de la Convention de Genève, dépouillé par ses créanciers, éconduit par ses amis de la première heure et destitué de ses privilèges historiques, est en train de renaître de ses cendres!

La postérité va reconnaître son erreur et rendre au fondateur de la Croix-Rouge les mérites qui sont les siens et qui, légitimement, lui appartiennent depuis l’invention du mouvement humanitaire. «Il a perdu ce qui lui tient le plus à cœur, non point sa fortune, mais son œuvre» rappelle à cet égard l’historien Bernard Gagnebin. Et l’éditeur de ses mémoires de préciser que Dunant, depuis qu’il s’est installé dans le canton rural d’Appenzell, s’est mis en tête de faire savoir au monde oublieux de ses succès passés comment il eut l’idée de la Croix-Rouge et par quels moyens il traduisit son idéal en actes. A soixante-sept ans, le reclus de Heiden le sait mieux que personne: l’essentiel de sa vie active est désormais derrière lui. C’est pourquoi, dorénavant, sa seule perspective est de lui redonner le lustre qui fut le sien jusqu’à sa retraite prématurée, lorsqu’il décida de s’installer définitivement en Suisse alémanique pour y soigner les maux et les déceptions qui avaient altéré son corps et dénaturé son esprit.

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Portrait d'Henry Dunant en 1855, soit quatre ans avant qu'il n'assiste à la bataille qui changera à jamais sa destinée, et donnera naissance à la première organisation internationale neutre au monde. © DR

La providence, au mois d’août 1895, est en effet venue frapper à sa porte alors qu’il cherchait une issue de secours à sa claustration volontaire. Un journaliste en poste à Saint-Gall, Georg Baumberger, parcourait en effet les quelques lieues qui le séparaient de Heiden afin de le rencontrer. Un long entretien s’ensuivit entre les deux hommes, qui donna lieu quelques jours plus tard à la plus extraordinaire campagne de presse de l’époque. Henry Dunant, qui cherchait vainement à rappeler son action, saisit immédiatement l’occasion de promouvoir sa réhabilitation.

En quelques semaines, la nouvelle que le véritable fondateur de la Croix-Rouge était en vie suscita un rare engouement dans tous les pays signataires de la Convention de Genève de 1864. Car, si tout le monde ou presque savait ce que représentait l’œuvre internationale d’assistance aux blessés de guerre, on avait effacé des tabelles de l’Histoire, pour cause de faillite personnelle et de condamnation pour dettes, le nom de celui qui avait ouvert la voie de l’entraide humanitaire universelle.

Depuis trente ans, l’institution genevoise était intervenue dans une quarantaine de conflits armés, secourant plusieurs centaines de milliers de soldats blessés sur les champs de bataille, au rythme des convois d’ambulances frappées du sceau de la croix ou du croissant rouges. Mais le visage d’Henry Dunant avait disparu des mémoires. Mais aujourd’hui, c’est un peu comme une résurrection. Tels ces visages d’hommes désarmés par la violence des combats et renaissant à la vie, les traits du philanthrope oublié se sont animés d’une autorité nouvelle. Au point de faire dire à Pierre Boissier: «Quel contraste entre ce déploiement prestigieux et ce personnage misérable qui, soudain, sort de l’ombre.»

Ainsi, dans les semaines et les mois qui suivront la publication des articles de Georg Baumberger, justice lui sera largement rendue. «C’est l’apothéose, enchérit Pierre Boissier. De partout, parviennent des messages émus et admiratifs.» Les télégrammes affluent à Heiden, de Berne, de Genève, de Winterthur, mais également de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Le pape lui écrit personnellement sa reconnaissance. Les grands de ce monde lui font adresser des témoignages tangibles de leur gratitude. Plus concrètement, sachant que le pensionnaire de Heiden vit dans le dénuement, l’Allemagne organise une souscription en sa faveur, la Suisse lui vient en aide à son tour et le gouvernement de la Confédération le récompense d’un prix de concorde et de paix. De son côté, l’impératrice-mère de Russie lui verse une substantielle rente annuelle. Plusieurs sociétés de la Croix-Rouge et de nombreuses institutions de bienfaisance le gratifient d’une présidence d’honneur pour ses bienfaits. Mille médecins russes réunis en congrès s’empressent à leur tour de lui attribuer le prix de Moscou pour ses services rendus à l’humanité souffrante. Une fondation est même créée à Stuttgart, qui porte son nom! Pourtant, lorsque la Croix-Rouge de Zurich lui offre un logement confortable dans sa ville, Dunant refuse, préférant à l’aisance bourgeoise le modeste asile qui abrite ses nouvelles espérances et ses projets pour la paix. Henry Dunant sait qu’il n’a pas œuvré en vain; que les grands travaux humanitaires nés avec les drames de son siècle, et dont il fut l’instigateur, ont pour dessein de se perpétuer. Or, cette certitude lui laisse un goût d’inachevé.

Vainqueur d’un peu de souffrance, il sait que le monde est le jouet de la barbarie. Comment, se dit-il, justifier le rôle de la Croix-Rouge sans cautionner la guerre, sans renier la paix? C’est ainsi qu’il reprendra son bâton de pèlerin pour ne pas se déjuger face à la postérité. Afin de résoudre ce paradoxe et de faire admettre que sa philosophie concourt à la recherche de la paix et que l’aventure de sa vie, quels que soient les avatars de l’Histoire, n’a jamais rien ambitionné que cette fin dernière.

Pour rendre justice à ses années de labeur enfouies dans les mémoires, l’inventeur de la Croix-Rouge décide à ce moment-là d’entamer une démarche longue, ingrate, astreignante, destinée à sa réhabilitation. Il procède d’abord à la correction de ses anciens ouvrages, ajoutant ici une préface, remplaçant là un paragraphe ou soulignant un fait digne d’intéresser le lectorat dont il entend capter l’attention. Mais ce sont avant tout les compliments des grands de ce monde et des personnalités les plus en vue qu’il tient à souligner afin d’éclairer l’importance de ses actes et les inscrire dans l’avenir.

En se référant aux classiques de la littérature humanitaire, Dunant s’exprime volontiers à la troisième personne et cherche à renforcer l’impression de sérieux qui se dégage de sa mission: «Un livre est devenu pour la Convention de Genève et pour l’œuvre de la Croix-Rouge ce que fut La Case de l’oncle Tom pour l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, écrit-il. Ce livre, c’est le Souvenir de Solferino de M. J. Henry Dunant, de Genève.» Et de faire suivre cette démonstration d’une succession de compliments extraits de sa correspondance.

Outre l’apport personnel du philanthrope à sa propre notoriété, Henry Dunant peut compter sur la loyauté de quelques amis rencontrés au cours de ses années d’errance. Le docteur Rudolf Müller, professeur à Stuttgart, chez qui Dunant séjourna plusieurs fois avant de s’installer à Heiden, fait partie des panégyristes de son œuvre et des acteurs de sa reconquête. Auteur de la première histoire complète de la Croix-Rouge, le docteur Müller en développe les chapitres autour de la personnalité d’Henry Dunant, rappelant le lecteur à son souvenir chaque fois qu’il le peut. Il faut dire que, depuis de nombreuses années, le vieux philanthrope est le contributeur attentif de cette somme historique que le professeur allemand s’est attaché à traduire selon ses vœux.

Dunant lutte également pour que la vérité sur la naissance et le développement de la Croix-Rouge ne soit pas victime des assertions de ses ennemis. Car il considère le mensonge et l’omission comme plus dangereux que l’oubli. C’est un travail de Sisyphe auquel il tient comme à son honneur.

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Montage photographique anonyme de 1864, période d’effervescence et de développement soutenu des mobilisés de la Croix-Rouge. Nombre de cartes postales de particuliers furent fabriquées pour rassurer les familles non pas des soldats, mais des infirmiers. © DR

Aussi, lorsqu’il apprend par hasard que les Etats-Unis viennent de baptiser leur tout nouveau navire-hôpital du nom de Gustave Moynier, cofondateur et président en exercice de la Croix-Rouge internationale, il comprend que rien n’est gagné: que la bataille que lui livre insidieusement son rival depuis que lui, Henry Dunant, a été destitué de ses fonctions officielles en raison de sa banqueroute, sera de longue haleine. De sa chambre, il aime à contempler le village qu’il distingue de sa fenêtre et dont la quiétude le met en confiance. 

La nuit, il entend les cloches de l’église réformée scander les heures au rythme lent de ses pensées, tandis que la journée, qu’il a coutume d’employer à la rédaction de ses souvenirs, le chant des oiseaux du jardin calme ses angoisses. Le vieil homme, qui sort de plus en plus rarement, se contente d’imaginer le monde à travers ce qu’en disent les journaux. Et les échos qui lui parviennent ne le laissent pas indifférent. Souvent même, ils provoquent chez lui des colères qui l’abattent et le dépriment aussitôt, au point de ranimer ses crises de langueur. Si les honneurs ont rétabli sa notoriété, si l’opinion internationale mesure assez bien, dorénavant, ce que lui doit l’institution de la Croix-Rouge, Henry Dunant semble encore loin d’avoir atteint le but qu’il s’est fixé depuis une dizaine d’années.

La fin du siècle, en effet, reste menaçante: du fait de la révolution industrielle, l’humanité est en équilibre instable. Oscillant entre l’espoir d’un avenir entièrement régi par la science et l’industrie - fruits verts de l’illusion – et les réalités d’un réarmement massif dans l’ensemble de l’Europe, le présent suscite bien des interrogations. 

Dans cette conjoncture, l’exilé genevois tente de faire comprendre à ceux qui veulent bien l’écouter qu’il n’a jamais été plus nécessaire de prévenir la souffrance. Or c’est là que l’on pourrait prendre en défaut l’inventeur de la Croix-Rouge, partisan du dialogue et de la médiation. Et Dunant le sait, qui depuis Heiden cherche à concilier l’action sur le terrain et le travail de fond, essentiellement politique, qui limiterait l’usage des sociétés de secours aux blessés. S’inspirant de l’œuvre de paix prônée par ses prédécesseurs, il cherche donc à remodeler sa philosophie de la philanthropie, de manière à faire de la Croix-Rouge un instrument de prosélytisme sur le long terme.

Les premiers jalons sont posés, mais il faut continuer, ce qui demande un travail intense. Et ses aspirations sont dans l’air du temps. Le 18 mai 1899, cent délégations officielles se réunissent en effet à La Haye, à l’initiative de la Russie. Cette conférence demande aux représentants des vingt-six Etats présents de rechercher les moyens de construire une paix réelle et  durable face à la course aux armements que chacun déplore, alors même qu’on y concourt secrètement. Si Henry Dunant ne s’y rend pas en dépit de l’invitation que lui a fait parvenir la pacifiste Bertha von Suttner, il ne médite pas moins la portée de l’événement. 

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1951, affiche invitant les jeunes infirmières françaises à rallier la Croix-Rouge. L'association dédiée à l'origine au secours d'urgence en temps de guerre est en passe de devenir une agence d'entraide sanitaire internationale. © DR

«Quel est notre but? déclarait la militante autrichienne. Il n’est ni vague ni informe, il ne s’agit pas de paroles en l’air sur la réconciliation, l’amour, la compassion… Mais il peut s’exprimer ainsi: la création d’un vaste organisme international dont le seul but est l’arbitrage entre les pays. Là est la base de tout travail pour la paix. Les premiers jalons sont posés, mais il faut continuer, ce qui demande un travail intense.» Ce qui froisse Dunant, c’est que la fondatrice des Amis de la paix montre le caractère paradoxal de l’œuvre du philanthrope en l’accusant de ne pas prendre le mal à sa racine accepte de panser les plaies qu’elle génère… Alors Henry Dunant se fâche, d’autant que Bertha von Suttner lui écrit pour lui démontrer que la Croix-Rouge est manipulée par les gouvernements qui se servent du rempart du droit international humanitaire au lieu de s’en prendre aux causes de la guerre! Quant à Frédéric Passy, pacifiste français de la première heure, il déclare sans ambages à ce propos: «On n’humanise pas le carnage, on le condamne parce qu’on s’humanise!» Face à tant d’incompréhension, le retraité de Heiden ne laisse pas de s’expliquer.

Loin des champs de bataille qui ensanglantent le monde un peu partout, Henry Dunant relit à voix basse cette phrase qui l’obsède: «Il est temps d’abandonner la théorie pour la pratique.» Il sait que Bertha von Suttner est sincère et qu’elle a en bonne partie raison, mais il ne peut se résoudre à cette fausse idée qui plaide pour l’abandon de la neutralité de la Croix-Rouge. Bien décidé à ne pas se laisser prendre au piège de sa retraite bucolique, il fourbit un autre dessein, un projet qu’il médite depuis longtemps et qu’il a discrètement commencé à mettre en oeuvre. «Dès la fondation de la Croix-Rouge, note André Durand, le problème de ses rapports avec la guerre a été posé. L’on pouvait en effet se demander si le fait d’institutionnaliser la protection des victimes de la guerre, et de créer un domaine réservé où la violence n’aurait pas accès, ne pouvait pas être considéré comme une reconnaissance officielle de la guerre, comme l’acceptation tacite du recours à la force […] si la Croix-Rouge, et plus tard le droit international humanitaire, n’auraient pas mieux servi la cause de l’humanité en se joignant à ceux qui, en s’attaquant directement à la guerre, visaient à en supprimer à la fois les causes et les effets.»

C’est là l’objectif que se fixent les sociétés de la paix du vivant d’Henry Dunant, sociétés que ce dernier prend le parti d’associer à ses réflexions philanthropiques. Toutefois, le temps n’est pas encore venu d’unir entre elles ces deux variables d’une même philosophie. Mais, en cette année 1895, un homme providentiel au regard neuf essaie de briser le carcan de l’immobilisme et de faire taire cette certitude absolue, qui veut, envers et contre toute logique, qu’il y ait un partage naturel d’attributions entre les comités pour la paix et les sociétés d’aide aux blessés de guerre. Au même moment, l’industriel suédois Alfred Nobel, qui adhère depuis peu aux thèses de Bertha von Suttner et de ses disciples, se fait la promesse de soutenir et de poursuivre l’entreprise des pacifistes en finançant la connaissance et la recherche dans les domaines les plus variés. Car, à son tour, il est persuadé de leur influence sur la pacification des moeurs.

En discutant de la guerre et de la paix, il s’est convaincu de «la somme de bonheur que pourrait alors connaître l’humanité quand la lumière aura percé la croûte d’ignorance et de brutalité» qui l’aveugle. Comme Dunant, mais par d’autres cheminements de pensée, il considère qu’adoucir la souffrance n’est qu’un pis-aller, un pansement provisoire qu’il faut développer pour le rendre inutile. A ce titre, ces deux hommes qui ne se sont jamais rencontrés travaillent à la même démonstration. Et ce désir de paix qui va les réunir un jour n’est pas une fin en soi, mais un moyen tangible à développer sur le long terme: un truchement politique, plutôt qu’une utopie.

Teaser du film Du Rouge sur la Croix réalisé par Dominique Othenin-Girard, France 2, 2006. Ce biopic tourné à Genève donne à voir une histoire de Dunant fidèle mais romancée.

Décédé le 10 décembre 1896, Alfred Nobel a stipulé dans son testament qu’il désire laisser une partie de sa fortune à une fondation qui créera un prix destiné à récompenser «l’homme ou la femme qui aura contribué le plus efficacement à la réalisation de la paix en Europe». Il y précise en outre que, parmi les cinq prix qu’il lui faudra décerner, celui de la paix doit être attribué par le Parlement norvégien en reconnaissance de son activité pacifique. Il faut rappeler qu’à cette époque la Suède et la Norvège forment une confédération gouvernée par Stockholm, et que ce régime d’union est en train de se déliter au profit de l’indépendance norvégienne.

Le différend qui oppose les exécuteurs testamentaires au roi de Suède en raison de cette brûlante actualité politique s’aplanit finalement et la Fondation Nobel voit officiellement le jour le 29 juin 1900. D’Autriche, d’Allemagne, de Norvège et de Suisse, les admirateurs d’Henry Dunant se mobilisent aussitôt pour déposer sa candidature auprès du bureau norvégien. Ils ont exactement six mois pour constituer leur dossier, qu’ils estiment déjà répondre aux critères du testament laissé par l’inventeur de la dynamite. Même si, parmi les pacifistes, on laisse entendre que les activités industrielles du bienfaiteur contredisent l’esprit de la fondation. Or, si l’on traite ouvertement Nobel de fauteur de guerre, les mêmes critiques s’apprêtent à prendre position contre la candidature du fondateur de la Croix-Rouge, qu’ils jugent inappropriée en raison même de son engagement dans l’histoire de la guerre. Rejeté par les puristes, Dunant met néanmoins toute son énergie dans cette entreprise, afin de prouver la pertinence de sa défense et de ses propos jusque-là décriés en faveur de la paix.

Contre toute attente, dès 1897, c’est Bertha von Suttner qui, la première, émet l’idée d’une distinction pour Henry Dunant dont elle connaît l’oeuvre et les perspectives. Au point de lui demander une collaboration pour sa revue, Die Waffen nieder! (A bas les armes!) dont le titre en dit long sur la philosophie. Mais c’est le professeur Rudolf Müller, une fois encore, qui entreprend les démarches afin de sensibiliser les membres du Storting (Le Parlement norvégien) désignés pour élire le récipiendaire.

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Timbre norvégien à l'occasion des soixante ans de l'attribution à Henry Dunant et Frédéric Passy du prix Nobel de la paix. La section paix des jurys du Nobel est la seule à être établie en Norvège et non en Suède. © DR

Grâce à la presse, qui fait bientôt paraître des articles élogieux sur son protégé dans plusieurs pays européens, Müller adresse des exemplaires de son livre sur les origines du mouvement humanitaire à des personnalités influentes. Parmi les destinataires de ses envois se trouve le médecin-major norvégien Hans Daae, dont l’admiration pour Dunant n’a d’égale que son intention de pousser sa candidature. «Les deux hommes mirent au point un plan de bataille, avoue Hans Amann dans un article consacré à la longue marche d’Henry Dunant. En clair, écrit-il, [Müller et Daae] se concertèrent pour que Dunant obtienne le prix Nobel.» Mais le chemin est pavé d’embûches. Prétextant que la fondation ne peut attribuer sa distinction qu’à des personnalités ayant directement influé sur la paix, les adversaires de Dunant se voient aussitôt rétorquer, par la voix du médecin-major Daae, que «la création de la Croix-Rouge a contribué, dans sa philosophie et son action, à unir les peuples dans l’amour du prochain et à stimuler les courants pacifistes». C’est pourquoi, dans le dossier relatif à l’inventeur du droit humanitaire, il est précisé que «la Croix-Rouge est la première organisation visant consciemment à promouvoir une réelle fraternité entre les peuples», et, ce faisant, à exhorter la cause de la paix.

Au printemps 1901, le Comité Nobel du Parlement norvégien enregistrait treize candidatures dignes d’intérêt. Mais déjà le prix semble ne plus devoir échapper au philanthrope genevois. C’est ainsi que malgré les oppositions, le 10 décembre, date anniversaire de la mort du donateur, un télégramme envoyé de Kristiania parvient au bureau de poste de Heiden. Le préposé se rend immédiatement à l’hospice et, dès qu’elle en prend connaissance, la soeur supérieure gravit précipitamment l’escalier qui conduit à la chambre 12 occupée par Henry Dunant. Pour la première fois, contrairement à ses habitudes, le coeur battant d’émotion, elle frappe à la porte jusqu’à ce que la voix cassée du vieillard consente à lui répondre. Et sans attendre qu’on lui dise d’entrer, Elise Bolliger se retrouve devant son pensionnaire, hébété par cette intrusion inhabituelle. 

Contrarié, Dunant s’apprête à l’éconduire. Mais dans le regard de l’austère directrice brille en cet instant quelque chose qui ressemble à de l’impatience ou de la joie, et saisit le vieil ermite.
– Qu’y a-t-il?

Sœur Elise Bolliger a du mal à reprendre son souffle. En balbutiant quelques mots en allemand, que Dunant ne comprend pas, elle lui tend le câble que le facteur vient de lui apporter.
– Un télégramme en provenance de Norvège, insiste-t-elle en s’approchant du fauteuil de velours bleu dans lequel est engoncé son irascible pensionnaire.

Pendant quelques longues minutes, Henry Dunant contemple le petit papier bleu soigneusement plié, sur lequel est inscrit son nom. Puis, alors qu’il s’apprête à le décacheter, il jette un œil réprobateur à la supérieure qu’il sait bien décidée à ne pas s’en retourner sans avoir été mise au courant de la nouvelle que tout le monde attend. Eh bien! lui dit-il dans sa barbe, restez, puisque vous y tenez. «Le Comité Nobel du Parlement norvégien a l’honneur de vous informer qu’il a attribué le prix Nobel de la paix de 1901…» Dunant, dont un imperceptible sourire anime le visage, poursuit sa lecture à haute voix:
- …à MM. Henry Dunant et Frédéric Passy»! 

Battant des mains comme une enfant, soeur Elise étouffe alors un petit cri de joie qui provoque aussitôt chez Dunant, vieillard d’habitude bougon mais que la fierté rend subitement malicieux, quelques manifestations d’un plaisir oublié depuis trop longtemps.
– Allez donc propager la bonne nouvelle, lance-t-il d’une voix mâle retrouvée qui résonne dans l’escalier de l’hôpital, avant de se lever pour aller refermer la porte que, dans son élan, elle avait laissé grande ouverte.

Dans la petite bourgade helvétique, c'est l'effervescence. Les félicitations ne tardent pas à affluer. Du statut de reclus, Henry Dunant devient aussitôt le centre de toutes les curiosités. Mais, bien qu’on cherche à le fêter, le premier prix Nobel de la paix refuse toute visite. Il admet que l’on exalte son oeuvre et qu’on révère sa pensée, mais il ne veut pas tenir audience dans sa retraite qu’il ne partage plus qu’avec de rares visiteurs triés sur le volet. Aussi, déclinera-t-il l’invitation à se rendre à Oslo pour la remise de sa distinction, laissant au docteur Daae le plaisir et le soin de la recevoir à sa place et de prononcer les remerciements d’usage à l’attention du roi de Suède.

Dans une lettre adressée à Dunant quelques jours plus tard, Hans Daae lui fait part de l’enthousiasme qu’il suscite dans le monde entier: «Chacun, dit-il, admire l’homme qui a tant contribué à la fraternisation universelle et aux progrès des idées pacifistes. Je ne saurais trop vous dire à quel point je suis heureux d’appartenir à la nation qui a fourni au genre humain l’occasion de vous admirer, souligne-t-il, et je suis fier que le prix Nobel vous ait été conféré.» Et, comme il sait à quel point son correspondant tient à la diffusion de son image, il n’hésite pas à flatter son ego par cette conclusion: «L’essentiel est qu’en face de concurrents de niveau international on ait reconnu en vous le plus grand bienfaiteur de l’humanité sur le plan de la paix et de la fraternité!»

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A bas les armes! de Bertha von Suttner, Pierson, Dresde 1901. L'édition originale de l'essai qui aurait pu soustraire le prix Nobel de la paix à Henry Dunant, en accusant son oeuvre de ne pas s'être attaquée directement à la racine des mutilations de guerre, en n'en apaisant que les conséquences. © Deutsches Historisches Museum, Berlin

Si la presse internationale, dans son ensemble, loue le choix du Storting norvégien, le nom d’Henry Dunant n’échappe pas à la polémique des pacifistes les plus intransigeants, qui jugent cette récompense inappropriée à l’œuvre du philanthrope. Conscient de l’incompréhension dont il est victime auprès d’une partie de l’opinion, Dunant décide donc d’occuper les dernières années de sa vie à rapprocher un peu plus encore son œuvre humanitaire de sa philosophie pacifiste: à réconcilier les antagonismes de son existence. Pour lui, la paix s’explique autrement que par l’absence de conflit. A cette allégation, il préfère en effet l’assertion positive qui définit la guerre comme une situation offrant des conditions de vie conformes à la dignité de l’homme.

C’est pourquoi, au regard du prix Nobel, il n’a plus de doute quant à la double mission de la Croix-Rouge. Un peu moins d’un siècle plus tard, Hans Haug, alors membre du Comité international fondateur de la Convention de Genève, reprendra les arguments du philosophe de Heiden en déclarant que le travail quotidien de l’œuvre humanitaire contribue au maintien de la paix en améliorant les conditions de vie, en remédiant aux détresses aiguës ou chroniques des déshérités de la terre. Et que, même sur les champs de bataille, le secours aux blessés crée une sorte de trêve qui fait de l’emblème de la croix un signe de pacification. Pour que le règne d’une paix durable arrive un jour, affirme Dunant, «il faut faire tout son possible pour le préparer dès maintenant». Ces lignes, qu’il destine au Comité de l’Exposition historique de la presse danoise en 1902, lancent un avertissement solennel aux nations qui se disposent à la guerre, aux peuples sourds à son prosélytisme: «La propagande de la paix doit puiser sa force dans l’opinion publique des pays civilisés, explique-t-il aux délégués qui le liront en réunion. Mais il importe d’obtenir, en même temps, des initiatives de la part des chefs d’Etat pour faire avancer, graduellement, par des voies diplomatiques, le moment de la paix universelle.» 

Son but, sa croisade pour ainsi dire, devient son obsession. «Il importe, maintenant plus que jamais, par tous les moyens sages, raisonnables – par la presse, par la littérature, par les beaux-arts, par l’éducation, par l’éloquence de la chaire, de la tribune –, d’activer cette propagande pacifique, avec intelligence, avec persévérance, avec ensemble, avec dévouement, et de le faire sans trêve, sans repos, sans compter parmi toutes les populations du globe, dans toutes les classes, depuis les princes jusqu’aux dernières catégories de paysans… afin de faire comprendre à tous la nécessité de la paix et l’horreur de la guerre.» Et c’est signé: «H. Dunant. Fondateur de l’Oeuvre de la Croix-Rouge.»

Le remède moral pour conjurer les guerres est devenu pour lui tout aussi nécessaire que la préparation des secours matériels en faveur des victimes des conflits armés. Dunant est fatigué, mais le militant inlassable qu’il est tient à ce que sa philosophie ne reste pas théorique. En cela, il rejoint Frédéric Passy pour qui le désarmement ne se décrète pas. Bien au contraire, pense-t-il: c’est au terme de l’action que se découvre la justification d’un labeur sans cesse renouvelé. Missionnaire de ses convictions, Henry Dunant donne l’exemple. Par ses propos, il inspirera tous les prix Nobel qui lui succéderont, tant est forte l’obligation de conscience qui gouverne son engagement. Il s’agit d’un nouveau mode d’énonciation politique, note le professeur Josepha Laroche, qui constate que «le processus de nobélisation consacre dorénavant des figures emblématiques […] destinées à incarner des valeurs universelles».

Josepha Laroche, politiste française spécialiste de relations internationales, a écrit Les prix Nobel: Sociologie d'une élite transnationale, Editions Liber, 2012, et anime Chaos International, un centre d'études et de recherches transnationalistes.

Sans le savoir encore, Henry Dunant esquisse dans sa retraite active les contours d’un droit nouveau, qui aura pour fonction, le moment venu, de régir la coexistence des membres de la Communauté internationale et des États. On l’appellera le «droit des gens» et son objectif sera de garantir la paix. Tout en se projetant dans l’avenir, Henry Dunant répond donc par l’action à ses détracteurs. Apprenant qu’il vient d’obtenir le prix Nobel de la paix, ceux-ci lancent alors contre lui de violentes protestations que la presse se complaît à rendre publiques. Ainsi, le journal Verdens Gang, paraissant à Kristiania, laisse-t-il entendre que le vrai pacifisme se devrait de libérer la Croix-Rouge de sa raison d’être… A terme, Henry Dunant n’est pas loin de penser à la fin de l’histoire. Or celle-ci nécessitera de sa part un effort ultime: celui de se donner les moyens de reconstruire sa pensée. 

L’idée force de la seconde vie d’Henry Dunant résulte de ce que le philanthrope appelle pudiquement ses «visions». Depuis son admission à l’hospice de Heiden, que fréquentent par ailleurs près de trois cents autres pensionnaires plus ou moins dépendants du service médical, Dunant souffre de «troubles de la persécution» et de «mélancolie». Cela revient à dire, selon le diagnostic de son médecin traitant, le docteur Hermann Altherr, que son célèbre patient est projeté par intermittence dans un délire mental dont la science ne peut le délivrer.

Passée la brève euphorie de la consécration internationale, le vieil homme ferme sa porte à tout visiteur et ne laisse pénétrer dans la chambre qui lui sert de refuge que la jeune Emma, cuisinière de l’asile et nièce de la sœur supérieure, et, quotidiennement, le fils du boulanger du village, un garçonnet qui n’ose pas lui adresser la parole et qui se contente de lui déposer ses petits pains sur sa table. Lorsqu’il feuillette les journaux en français qu’on lui fait parvenir de Genève, il peste et s’emporte devant l’incurie des gouvernements et contre ce qu’il appelle dans ses cahiers bleus «des faits révoltants de méchanceté et de stupidité», c’est-à-dire: des nouvelles de mauvais augure qui contrarient son travail pour la paix et la concorde entre les hommes. Et Pierre Boissier de résumer cet état d’esprit par ces mots que l’on sent pleins d’espoir, néanmoins: «Il se barricade contre les intrus, se relance, avec sa fougue d’antan, dans le combat en faveur de l’arbitrage international, le désarmement et la paix.»

Ainsi, comme le seront à leur tour les représentants les plus symboliques du Nobel de la paix, Henry Dunant est-il en train de devenir le héraut d’une conception de la vie qui échappe à ses contemporains. «Au-delà du concept, écrit Bernard Baudoin en préface au florilège de citations qu’il a prélevées dans les ouvrages et les discours des plus célèbres récipiendaires de l’Académie d’Oslo, ce sont d’abord des actes, des faits, des implications de tous les jours qui, peu à peu, font reculer l’incompréhension et la haine. En conséquence, le prix Nobel de la paix ne récompense pas tant des individus isolés que des actions, des engagements, de vibrantes et ferventes prises de position dans un combat quotidien pour le respect de la vie, pour la dignité et la grandeur de [la] civilisation.»

Or vivre en paix, aujourd’hui comme hier, c’est œuvrer pour un avenir meilleur quels que soient le contexte et les circonstances historiques. Aussi, comme le proclamera le journaliste italien Ernesto Moneta, honoré en 1907 par le Storting, «les idées raisonnables, qui trouvent leur accomplissement dans le respect de la vertu et de la justesse, ne meurent pas. Elles ne sont des réalités et des forces actives que dans la mesure où ceux qui les professent parviennent à les rendre crédibles. Dès lors, il dépend de nous, de notre jugement et de notre fermeté, d’enraciner plus profondément et durablement l’idée de la paix dans la conscience publique, jusqu’à ce qu’elle grandisse et se développe dans la conscience de tous».

Pendant près de dix ans, Henry Dunant continuera d’élever ses convictions sur le terrain meuble de la critique. Mais toujours, envers et contre toutes les incertitudes, il tentera d’asseoir ses convictions et de travailler pour l’avènement d’un monde moins cruel et plus harmonieux entre les hommes. Sans jamais oublier que la finalité de sa réflexion peut à tout instant lui faire perdre ses repères, le pensionnaire de Heiden n’a désormais plus de limites à sa pensée: comme si la maladie mentale qui l’affecte physiquement lui restituait au centuple ses facultés de se projeter dans l’avenir. 

Ainsi, petit à petit, son malaise devient théologique. Henry Dunant veut s’attaquer désormais à l’idée même d’un nouvel ordre universel. Comme s’il était à l’agonie, toute sa vie défilant alors dans son souvenir, il saisit l’occasion de la toiser. Lorsque la mort approche, on se regarde au fond du miroir. Non pas pour tout recommencer, mais pour mettre son histoire en perspective.