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La bataille de Solferino, Adolphe Yvon, 24 Juin 1859. Cette œuvre illustre un moment précis de la bataille: Napoléon III à cheval sur le mont Fenile, suivi de son état-major, montre du doigt les hauteurs de Solferino au général Camou, en lui donnant l’ordre d’envoyer la garde impériale pour appuyer la division Forey afin de s’en emparer.© RMN-Grand Palais (domaine de Compiègne) / Michel Urtado

Solferino, la tuerie qui déchira l'âme d'Henry Dunant (2/4)

Une vision peut renverser un destin tout tracé. Non loin de Solferino, Henry Dunant assiste médusé à la bataille de Castiglione delle Stiviere en 1859. Le petit entrepreneur qui était naïvement parti à la recherche d’un peu de soutien financier de la part de Napoléon III s’est mu en fervent infirmier de fortune, engagé jusqu’aux tripes.

«Nous affronterons avec ardeur les épreuves les plus ardues, déjà commencées pour nous; nous serons disciplinés et soumis au règlement dans l’exécution desquels vous me trouverez inflexible, et le jour de la bataille nous ne souffrirons pas que les braves soient plus braves que nous.» Ces propos tenus par le général Trochu aux premières heures de la guerre auguraient de ce qui attendait la troupe en Italie: on leur demandait de vaincre ou de mourir… et c’était, tous soldats confondus, ce qu’il adviendrait des dizaines de milliers d’hommes que la France, le Piémont-Sardaigne et l’Autriche avaient engagés dans le conflit. Et Trochu de préciser que la victoire suppose également le respect de l’adversaire et des populations civiles: «De cette manière, dit-il, nos efforts seront honorables et Dieu les bénira.»
– Honorables!

Henry Dunant répète ce mot dont il conteste aussitôt l’usage: non, la guerre n’est pas honorable quoi qu’on en dise. Et Dieu ne la cautionne pas, même si les Pères de l’Eglise en justifiaient parfois l’usage. 

La guerre…  Tel est aujourd’hui, pour l’ermite de Heiden, le dernier obstacle à la plénitude de ses vieux jours. Car, contrairement à ce que l’on pensait volontiers à l’époque de la campagne d’Italie, à savoir qu’en abrégeant une existence on ne faisait que la soustraire à des destinées malheureuses, Dunant juge désormais qu’elle fait seulement le malheur de l’homme et qu’il faut à tout prix l’éradiquer de la conscience de l’humanité. Cependant, en ce 24 juin 1859, le but du colon genevois était de rencontrer Napoléon III pour lui remettre en main propre, et son mémorandum sur les difficultés de la Société des Moulins de Mons-Djemila (tentative coloniale soldée par un échec financier)… et l’éloge qu’il avait spécialement rédigé à son intention. 

Le lendemain, Dunant était encore en chemin, à travers collines et marécages, lorsqu’il croisa les premières colonnes de blessés revenant de Solferino. Contrairement à ce que le général Beaufort lui avait conseillé, il n’avait pas assisté à la bataille, comme les civils avaient coutume de le faire du haut des belvédères qui environnent le théâtre des opérations. Le canon, qu’il avait entendu tonner durant toute la journée de la veille, avait certes conduit ses pas vers l’empereur, mais lorsqu’il était arrivé sur les lieux la cause était entendue: les Autrichiens avaient reculé de leurs positions et les alliés s’étaient emparé de la tour symbolique de Solferino. Quatre villages et tout le sud du lac de Garde avaient été mis à feu et à sang, si bien que les routes environnantes n’étaient plus qu’une longue procession de plaintes et de gémissements.
– Le soleil du 25 juin éclaira l’un des spectacles les plus affreux qui se puisse présenter à l’imagination!

Dans le regard d’Henry Dunant défile à cet instant la terrible cohorte des soldats aux corps meurtris par les balles de l’ennemi, et l’âme à jamais déchirée par le spectacle de la tuerie à laquelle ils venaient de participer [...] Longtemps, de part et d’autre, ils attendirent les ordres pour partir à l’assaut d’une ligne qui s’étalait sur seize kilomètres, entre San Martino et Medole. Au centre de ce front se trouvait la colline de Solferino flanquée de la Spia d’Italia, une tour carrée du XIIe siècle, haute de vingt-trois mètres, juchée sur une colline au-dessus du village, et de laquelle on dominait toute la plaine. S’en emparer prenait des allures de victoire et c’est en direction de cet amer que convergèrent l’essentiel des troupes. Lorsque à 16 heures un orage éclata.

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Ouverture de la chasse à Rome, Adolfo Matarelli, 1832-1887. Dessin des années 1860. © DR

Jusque-là, Français et Piémontais avaient réussi à isoler une partie des troupes autrichiennes, de manière à s’approcher de Solferino. C’est aux alentours de midi qu’eut lieu l’assaut de la colline, puis celui de la tour une fois que le village lui-même fut tombé. Il est impossible de raconter les péripéties d’un affrontement qui a duré une journée entière, qui a vu le choc de près de trois cent cinquante mille hommes se prolonger sur un espace de plus de six lieues, «il est impossible, rapporte Alfred Duquet, de faire le récit technique de cette bataille, sans se reporter, d’heure en heure, de place en place, d’engagement en engagement, aux différentes phases de la lutte». Néanmoins, pour en mesurer «les affreuses mêlées», il suffit de savoir que «l’on s’égorgea pendant plus de dix heures» autour de chaque ferme, de chaque bosquet qui conduit à la colline de Solferino, dans tous les fossés où s’abritaient les combattants épuisés. Des bouches à feu tiraient en tous sens et de partout en répandant la mort.

Enfin, la tour fut prise par les Français, réduisant à néant toute velléité de résistance autrichienne à l’intérieur du village. Si bien qu’à la nuit tombée, Napoléon III pouvait établir son quartier général sur les lieux mêmes que François-Joseph avait désertés avec son état-major quelques heures plus tôt. Si la cause était entendue à Solferino, les troupes de Piémont-Sardaigne continuaient néanmoins d’être prises à partie par les Autrichiens aux alentours de San Martino. «Les projectiles sifflent et tombent plus serrés que les grêlons d’orage, c’est la crise suprême, la guerre dans toute sa rage et son horreur.» Et Duquet de raconter pour la postérité le courage des hommes pris sous la mitraille. Celui des Autrichiens notamment: «La magnifique intrépidité du prince Windisch-Graetz n’aura pas sa récompense, rapportent les annales de la bataille, car bientôt son cheval s’abat criblé de balles, et lui-même s’affaisse frappé de deux autres balles. Ses soldats se précipitent au travers de cet ouragan de feu pour arracher le corps de leur chef: ils sont alors dispersés par une charge furieuse qui les déloge sans merci de leur poche de résistance.»

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Carte de la bataille de Solferino en juin 1859 qui vit s'affronter les armées sardes et françaises contre les Autrichiens pour l'unité italienne. © DR

Aussi, le matin du 25 juin, tandis que de nombreuses escarmouches continuaient de ralentir l’élan victorieux des Français qui s’était dessiné la veille, des hommes par milliers, souvent mortellement blessés, s’en allaient remplir les hôpitaux civils de toute la région, de Castiglione à Brescia.
– Vous vous trouviez au milieu de la mêlée des blessés? demande alors Baumberger.

Henry Dunant, qui revit chaque scène de cette effrayante journée, a visiblement de la peine à s’extraire des images qui le hantent.
– Je voyais défiler des hommes dont les membres avaient été arrachés par des éclats d’obus, ou brisés par des pièces d’artillerie qui leur étaient passées sur le corps. Mais ce qui était encore plus terrible, c’était que les blessés relevés vivants avaient de moins en moins de chances de guérir en raison des balles, cylindriques ou coniques, utilisées depuis la guerre de Crimée, qui leur faisaient éclater les chairs. Des esquilles de toute nature, des fragments d’os, de la terre, des morceaux de plomb, des parcelles de vêtements, d’équipement, de chaussures aggravaient, irritaient les plaies et redoublaient la douleur…

Alors qu’il cherchait l’empereur, Dunant prenait conscience d’une réalité monstrueuse, insoupçonnée jusque-là: celle d’une guerre décrite comme un fait de gloire, mais aux conséquences humanitaires épouvantables. Encore jamais égalées.
– J’ai tout de suite pensé à Florence Nightingale (née en 1819 à Naples de parents anglais, elle accompagna les volontaires des services sanitaires sur les champs de bataille de la guerre de Crimée, dès 1854. En 1860, elle fonda la première école d’infirmières de Londres)dont je connaissais le dévouement et l’abnégation qu’elle avait déployés à Sébastopol au service des blessés de guerre, répond-il aussitôt pour racheter cette innocence naïve. Avant de préciser que sa conscience lui dictait désormais d’apporter à ces malheureux toute l’attention que méritaient ces circonstances exceptionnelles. 
– Comme j’étais déjà sur place, il fallait que je trouve le commandement français pour me mettre à sa disposition! dit-il à Baumberger. Les affaires algériennes allaient attendre.

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Portrait de Florence Nightingale en 1860, par Henry Hering. La pionnière des soins d'infirmerie militaire s'était particulièrement illustrée pendant la Guerre de Crimée de 1953. © DR

Le journaliste, qui n’a plus l’intention d’épiloguer sur cette question, décide de respecter la volonté du vieux pensionnaire de la chambre 12, qui, ce 24 juin 1859, vient de prendre une décision historique. Dès lors, qu’il admette ou non les raisons qui l’avaient conduit au-devant de sa destinée importe peu. Seul compte le fait que, n’ayant pu rencontrer l’empereur à son quartier général, il remit à son aide de camp les différents papiers et documents qu’il lui destinait. Sans plus en attendre, à cet instant précis, le moindre bénéfice personnel: son attention étant retenue par le spectacle obscène qui s’étalait autour de lui. Dans ses mémoires, Dunant écrira: «Celui qui parcourt cet immense théâtre des combats y rencontre, à chaque pas, au milieu d’une confusion sans pareille, des désespoirs inexprimables.» Sorti brutalement du contexte commercial qui l’avait conduit en Italie, le colon velléitaire, l’affairiste aux abois répondait à sa générosité naturelle comme au temps de sa prime jeunesse. Comme jadis au bagne de Toulon, un cri de honte et de révolte avait jailli de son cœur. Sous ses yeux, les blessés qui étaient encore vivants mais intransportables, succombaient au milieu de cet immense cimetière qu’était devenue la plaine de Solferino. Et parmi ces malheureux soldats se trouvaient plus de mille cinq cents officiers, généraux et maréchaux des deux camps, pêle-mêle devant la mort.

C’est alors que l’on vit apparaître, un peu partout, les pillards et les détrousseurs de cadavres qui suivent les armées en campagne.
– En plusieurs endroits, les voleurs ne respectaient même pas les malheureux blessés encore vivants! s’exclame Henry Dunant que cette vision écœure et atteint encore, trente-six ans après les faits.

Georg Baumberger acquiesce de la tête en admirant celui qui, dans son fauteuil, le prend à témoin de ses prises de conscience. Et le journaliste de se dire que ce voyage en Italie, cette année-là, n’était rien d’autre qu’une rencontre annoncée: celle d’un homme avec l’Histoire. Parce que le bon chrétien qui s’était façonné dans la piété depuis son plus jeune âge était pris désormais dans un engrenage fatal. Il lui était impossible de reculer. Happé par le devoir de charité, il ne pouvait pas rester inactif devant une telle débauche de souffrances. D’autant plus que ses descriptions n’étaient pas l’œuvre d’un poète romantique, mais une transcription réelle et sans fard de la guerre. Car il avait décidé de jeter sur les fastes de la victoire une marque indélébile: un sceau d’infamie. Dans les mois qui suivirent Solferino, il ne fut pas le seul à rendre compte de cette réalité.

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Bataille de Solferino, 24 juin 1859. Prise de Madonna delle Scoperte. © CICR

D’autres que lui dénonceront la violence de cet engagement dont les blessés furent les victimes expiatoires, mais ils s’en tinrent à ce constat d’échec: la guerre est une fatalité et les souffrances qui l’accompagnent leur corollaire inéluctable. Or ces témoignages restaient des mots, de la littérature sans suite et sans effet, tandis que la prose d’Henry Dunant relevait de l’action. «Nos convois envoyés au relèvement des hommes tombés sous la mitraille, nos voitures d’artillerie parties à la recherche des munitions abandonnées, rentraient des avant-postes à une allure désordonnée, raconte par exemple le marquis de La Tour du Pin. Des cris confus et horribles s’élevaient de ce torrent humain: c’étaient ceux des blessés qui versaient dans les fossés ou roulaient sur la route; ceux des conducteurs qui se précipitaient affolés par leurs propres imprécations: “Sauve qui peut”»

Mais ses souvenirs, néanmoins incrustés dans sa chair, n’auront aucune conséquence sur l’opinion parce qu’ils ne seront pas portés jusqu’à l’épuisement dans les cours d’Europe, dans les cabinets des ministres de la Guerre... Les premières estimations des pertes furent avancées par la presse tout de suite après la fin des combats. De source autrichienne, l’armée de François-Joseph admettait avoir perdu quelque deux mille hommes, tandis qu’elle appréciait à plus de dix mille le nombre de ses blessés. Ce fut le correspondant du Journal de Genève à Paris qui rendit cette information publique le 7 juillet. Mais, très vite, il fallut admettre une vérité plus cruelle et pour ainsi dire doubler le chiffre des blessés et des morts, sans compter les disparus.

Les alliés, pour leur part, portèrent à la connaissance de l’opinion une comptabilité macabre qui donne encore le vertige: près de deux mille cinq cents morts inhumés sur place, deux mille sept cents disparus… et douze mille blessés que d’interminables processions conduisaient dans les hôpitaux de toute la région, très vite surchargés. Le lendemain, le correspondant de la Revue de Genève écrivait quant à lui ce commentaire recueilli à Brescia le 3 juillet: «Nous avons eu ici jusqu’à treize mille blessés et trois mille six cents prisonniers […] Chaque église, et même le dôme, est transformée en hôpital. Nous avons en tout trente-trois hôpitaux, sans compter les maisons particulières.» Jamais on n'avait vu cela de mémoire d'homme [...] Le 11 juillet 1859, les empereurs de France et d’Autriche se rencontraient pour une entrevue personnelle qui devait aboutir à l’armistice de Villafranca. Cette paix, qui interrompait le processus d’unification prévu par Cavour, figeait pour quelques années encore l’unité de l’Italie, qui allait être appelée à conforter ses frontières une première fois en 1866, puis en 1870. Pour l’heure, la France renonçait à libérer la Vénétie, tandis que l’Autriche-Hongrie reconnaissait la perte de la Lombardie et la fin de son occupation militaire.

Le choc de Solferino diffusé dans l'émission Au coeur de l'histoire sur Europe 1 de Franck Ferrand avec Pierre Pellissier (historien), Jacques-Olivier Boudon (historien) et Roger Durand (associatif), 9 avril 2012.

«J’ai arrêté la guerre parce que j’ai peur des sacrifices de sang qu’elle me coûterait encore», expliquait Napoléon III au lendemain du défilé de la victoire, le 14 août à Paris. L’armée d’Italie marcha dans ses uniformes en loques, drapeaux noircis en tête, avec, dans ses rangs décimés, les places laissées vides par les hommes tombés au combat. Parmi ses héros que la foule applaudissait, le capitaine de La Tour du Pin devait avoir devant les yeux les funestes images dont il avait été le témoin: celles de ce champ de blé, notamment, qu’on lui avait donné l’ordre de fouiller avec son peloton… «Plus de cent blessés autrichiens s’y étaient dérobés au carnage et gisaient perdus dans la paille. Consumés par la fièvre, dévorés par la soif, ils ne pouvaient plus appeler, mais tournaient vers nous leurs yeux suppliants pour n’être pas abandonnés à une mort horrible.» C’est en vain que le médecin qui l’accompagnait s’en était ému: la gangrène était trop avancée pour les sauver de la mort. «Il était trop tard pour enlever ces malheureux sans ajouter à leurs souffrances», avait-il conclu.

Alors, le capitaine et ses hommes les avaient abandonnés à leur sort, et lorsqu’ils défilèrent devant l’empereur, place Vendôme, il est probable qu’ils aient été encore poursuivis par les fantômes des blessés qu’ils avaient laissés derrière eux! En souvenir de cette bataille, fut inauguré, en ce mois d’août radieux, un pont sur la Seine en face des Tuileries qui prit le nom de «Solferino», à jamais rendu célèbre par la mort anonyme des soldats qu’une dizaine d’années plus tard on sortirait des charniers par milliers, les os blanchis par le temps, ou par la peur et l’angoisse qui les avaient étreints au moment de s’en remettre à Dieu.

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Dessins au plomb et sanguines réalisé par Auguste Raffet pour le journal Floréal, hebdomadaire pour travailleurs de 1920, dépeignants les uniformes militaires communs en 1871 en pleine guerre franco-prussienne. © DR

L'homme en blanc

Georg Baumberger, qui semble vivre par procuration l’aventure que lui conte Henry Dunant, tente parfois de le pousser dans les replis de sa mémoire. Mais il se garde de mettre le doigt sur certaines contradictions qui pourraient le peiner. La vérité qu’il recherche, pense-t-il, ne doit pas se faire au prix d’une blessure gratuite. Si parfois Dunant travestit un peu les faits à son avantage, c’est pour mieux éclairer son histoire, pour en chasser quelques ombres et les rapports chaotiques qu’il entretient avec elle. Aussi, quand il décrit les conséquences de la bataille du 24 juin, sa plume trace-t-elle dans son souvenir un sillon sanglant qu’il va traduire avec emphase pour l’édification de ses contemporains. Et tant pis s’il n’a pas assisté à tous les épisodes qu’il rapporte. Notamment à la fin de cette journée, «alors que le crépuscule s’étendait sur ce vaste champ de carnage», écrira-t-il au début de l’année 1862. Pendant ce temps, comme s’il craignait de perdre le cours de ses pensées, Dunant parcourt pas à pas le trajet qu’il fit ce jour-là.
– Vous ne vous êtes donc pas arrêté à Solferino… remarque Baumberger. Dunant prend alors le temps de s’expliquer.
– C’est à bord d’un petit cabriolet que, le samedi 25 juin, je suis parvenu à Castiglione dans les environs immédiats de Solferino. Mais, en chemin, le spectacle affligeant des convois m’avait soulevé d’indignation. Henry Dunant, qui ne pouvait supporter toute cette souffrance sans lui accorder sa compassion, avait pris les mains qu’on lui tendait sur le bas-côté de la route. Piètre consolation pour des mourants, mais de ce premier geste allait naître un formidable élan. Il a dépeint cette fresque hallucinante dans Un souvenir de SolferinoLes blessés que l’on charriait vers les points de rassemblement marqués par un fanion rouge, avant de les évacuer vers les hôpitaux, avaient la terrible impression de traverser l’enfer. Tout autour d’eux, dans ce cimetière sans tombeaux, des hommes aux allures de revenants jalonnaient leur purgatoire. «Parmi les morts, écrit Dunant, quelques soldats, soudainement frappés, ont été tués sur le coup.» Ils ont alors la figure calme. Mais un grand nombre sont déformés par les tortures de l’agonie, «les membres raidis, le corps couvert de taches livides, les mains creusant le sol, les yeux démesurément ouverts, la moustache hérissée, un rire sinistre et convulsif laissant voir leurs dents serrées».

Si les soldats italiens et français ont été pour la plupart inhumés par leurs camarades après la victoire, les Autrichiens, ramassés à la hâte par les vainqueurs, ont été jetés dans d’immenses fosses communes sans qu’on recherche leur identité. Les survivants ont passé trois jours et trois nuits à ensevelir les cadavres, et les paysans des alentours en trouveront encore plus de trois semaines après la bataille. Sur le trajet des hôpitaux, les habitants paraient au plus pressé: avec un peu d’eau et de la charpie, les femmes des hameaux et villages traversés tentaient de soulager quelques blessés pris au hasard, que disloquaient des charrettes bringuebalantes. Beaucoup d’hommes n’arrivèrent jamais à destination des églises, des couvents et des maisons particulières, des cours, des rues et des promenades que l’on remplissait au fur et à mesure de la progression des convois, dans la poussière et sous un soleil plein de mouches. Et quand il se trouvait un uniforme ennemi parmi les mutilés, il arriva qu’on le rejetât sur la route.

Trois ans plus tard, lorsqu’il rédigera ses souvenirs, Dunant pourra louer tant qu’il voudra le service de l’intendance des armées – qui faisait ce qu’il pouvait avec ce qu’on lui donnait: toujours est-il qu’en ce temps-là, le sort des blessés tenait du hasard et de la prière plutôt que de l’organisation sanitaire. Car «dans cette longue procession de voitures, de mulets harnachés de litières de fortune et de brancards, écrira-t-il en fin de compte, beaucoup expirent en route».
– Je suis arrivé à Castiglione un samedi, souligne Henry Dunant à l’attention de Georg Baumberger. Dans les rues déjà tout encombrées de mourants, on avait répandu de la paille sur laquelle gisaient tous les blessés confondus. Des femmes allaient de l’un à l’autre comme elles pouvaient, enjambant les morts et soulageant les survivants de paroles saintes alors qu’ils attendaient qu’on soulageât d’abord les blessures du corps. Ils arrivaient par centaines, par milliers, sur les places publiques. Les premières églises en étaient pleines lorsqu’on ouvrit le dôme qui domine la ville. Celle qu’on nommait la Chiesa Maggiore se remplit bientôt de cinq cents hommes à l’agonie, alignés dans la grande nef et jusque dans les chapelles.

Extrait d'une émission rétrospective sur l'histoire du CICR, Archives Geopolis 1994, Ina.

Certains furent allongés dans l’abside, autour du maître-autel que domine, à près de trente mètres au-dessus de ces hommes égarés sur la terre, une coupole immense comme un firmament constellé d’espérance.
– Et cette odeur pestilentielle! répète à plusieurs reprises Henry Dunant…
– Lorsque vous êtes arrivé à Castiglione, personne ne s’occupait des blessés? 

Baumberger, qui tâche de suivre au plus près des événements celui que les habitants de Castiglione, avec beaucoup de respect, appelleront bientôt «l’homme en blanc» (en raison du costume de coutil clair qu’il portait depuis le début de son voyage en Italie), connaît les points forts du Genevois, ce qui lui tient à cœur de raconter.
– Il y avait des femmes et des prêtres, outre les médecins qui s’activaient jusqu’à l’épuisement, mais ils étaient si peu nombreux et tellement désorganisés que leur bonne volonté se perdait trop souvent en actes inutiles. Il y avait de l’eau, il y avait des vivres, et pourtant les blessés mouraient de faim et de soif! Il y avait de la charpie en abondance, mais pas assez de mains pour l’appliquer sur les plaies! La plupart des médecins de l’armée avaient dû repartir et les infirmiers faisaient défaut… Il fallait alors, tant bien que mal, organiser un service volontaire bien que ce fût extrêmement difficile au milieu d’un pareil désordre. Et c’était sans compter avec la peur des habitants qui craignaient à tout moment le retour des Autrichiens.

La panique eut pour conséquence d’augmenter la confusion et d’aggraver, par l’émotion qu’elle provoquait, le misérable état des blessés. «Jean-Henry ne se repose pas, peut écrire Fernand Gigon sur la foi de ses mémoires. L’aube du dimanche le surprend en train de distribuer des vivres. Les femmes lombardes hésitent un peu et ne soignent d’abord que les Français. Mais peu à peu, gagnées à l’action par l’exemple du Genevois, elles ne font plus la distinction entre les soldats. Le Germain de la Forêt-Noire reçoit leurs soins aussi bien que le paysan de la Touraine. Dunant soutient et guide tout le monde. La petite cité vit comme une fourmilière tandis que les chirurgiens de l’armée napoléonienne, sans arrêt, amputent, cassent, scient, recollent, pansent.» 

L’histoire nous enseigne aujourd’hui que, contrairement à ce qui a longtemps été dit, Henry Dunant ne trouva pas le dôme abandonné aux malheureux blessés, agonisant sans soins et sans réconfort. Un prêtre, depuis l’arrivée des convois, tenait son rôle du mieux de ses maigres possibilités. Il s’appelait don Lorenzo Barziza. Conscient de ne pouvoir répondre à tant de mains tendues, il avait ouvert les portes de son église à la générosité de ses paroissiens pour qu’ils suppléent à cette désolation. En outre, en sa qualité de président de la commission civile, «il fit littéralement sortir du sol douze hôpitaux d’urgence, organisa l’aide médicale, assista les mourants et parvint en plus à être présent partout où l’on avait besoin de lui», rappelle opportunément Felix Christ. En Italie, son nom fait écho à celui d’Henry Dunant, alors que le Souvenir de Solferino, ainsi que les Mémoires, à quelque trente ans d’intervalle, le laissent relativement dans l’ombre. 

Si la France, en 1860, fera chevalier de la Légion d’honneur ce prêtre d’exception, l’organe de presse du Vatican lui attribuera, cent ans plus tard, «la véritable origine de la Croix-Rouge»! Cette revendication issue des rangs de l’Église catholique refera l’actualité à la fin des années 1880 lorsqu’un prêtre suisse, Anton Schraner, affirmera que Dunant, témoin du travail de don Lorenzo, s’était inspiré de son œuvre pour écrire le livre qui conduisit à la naissance de son œuvre humanitaire…
Querelle inutile et sans lendemain.
– Devant toute cette misère inconsolée, lui dit alors Henry Dunant, il fallait agir autrement, et faire comprendre tout d’abord à tous ces gens que les blessés qui jonchaient les dalles de la Chiesa Maggiore  étaient égaux devant la douleur physique et le désarroi moral, qu’ils fussent Italiens, Français ou Autrichiens, chrétiens ou musulmans.
– Qu’ils étaient tous frères, enchérit Baumberger.
– Tutti fratelli! répète alors plusieurs fois Dunant.

Comme il l’avait fait ce samedi-là en enjoignant «les bons Samaritains» de Castiglione à les considérer tous comme des enfants de la souffrance.
– Et parce que l’aide était encore insuffisante, je mobilisai quelque trois cents femmes dévouées qui m’aidèrent dans ma tâche. Il ne pouvait mieux lui faire entendre que le rôle du père Barziza, aussi noble qu’il fût, serait resté sans lendemain si lui, Henry Dunant, n’avait pas reconsidéré, quelques années plus tard, le rôle de l’assistance aux blessés de guerre. Fernand Gigon a cette belle formule: «Dunant mêle à chaque réalité une part de ses rêves.» Au cours des trois journées qui suivirent, le défilé des mutilés grossira sans cesse. Tandis qu’on enterrait les morts et qu’on déplaçait les blessés vers les grandes villes du Nord, d’autres les remplaçaient, chez les particuliers, dans tous les lieux publics disponibles. Si bien qu’il n’y avait aucun repos pour les infirmiers et les volontaires harassés qui, emmenés par Henry Dunant, s’interdisaient la moindre relâche.

Jour et nuit, l’homme en blanc donna de sa personne, allant de l’un à l’autre panser leurs plaies sur les conseils des médecins, donner à manger, laver les corps et recueillir les confessions intimes. Sur un carnet, il inscrivait les vœux des mourants qu’il adresserait plus tard à leurs familles. Et quand il avait une heure devant lui, quittant la Chiesa Maggiore  pour se rassasier d’un peu d’air pur loin des miasmes et des râles, il en profitait pour acheter du linge sur sa bourse personnelle et quémander de la charpie.
– Je me suis ouvert de ces manquements dans une note au général de Beaufort, précise Henry Dunant. Ce devait être aux environs du 3 juillet, alors que j’avais pris pour quartier général une ou deux églises plus délaissées que les autres… Tenez! dit-il à Georg Baumberger, je crois que ce doit être dans cette lettre-ci, dont j’ai retrouvé la copie.

Ce dernier se penche vers le vieil homme pour saisir le document qu’il lui tend. Et de constater, en effet, qu’il lui avait fait part de ses griefs au cours de la semaine qui avait suivi le début de son action: «Il y a beaucoup de blessés oubliés dans les coins écartés des églises, lui écrivait-il sans la moindre complaisance, auxquels on n’a rien donné à manger et à boire pendant trois jours. Plusieurs n’avaient même pas été pansés malgré d’affreuses blessures.» Dunant continua son action le dimanche 26 et le lundi 27 juin, au cours desquels il recruta des touristes anglais de passage pour lui prêter main-forte. Il mobilisa des prisonniers autrichiens et des soldats aux blessures légères, de sorte qu’un petit hôpital de fortune s’était rapidement constitué autour de lui. Son cocher, qui lui était resté fidèle, fut envoyé à Brescia pour acheter de la camomille, du sureau, de la mauve afin de laver les plaies, des agrumes et du sucre, ainsi que des chemises, des éponges, des bandes de toile, des épingles.
– Et surtout des cigares et du tabac, car la fumée dissipait un peu la puanteur.

Les Zouaves à Brescia, vidéo réalisée en 2009 à l'occasion des 150 ans de la Seconde Guerre d'Indépendance italienne.

Dans ses mémoires, il écrivit ces mots qui résument son action sur le terrain: «C’est son cœur, ce sont ses entrailles, commente-t-il en parlant de lui, qui ont été remués par le spectacle de ces monceaux humains meurtris, pantelants, agonisants, morts, montrant la souffrance sous toutes ses formes. Il a porté secours où et comment il a pu.» Baumberger, qui n’a pas oublié que pendant ce temps la population genevoise s’était mobilisée pour les victimes de Solferino, l’interroge sur ce que sont devenus les secours envoyés au docteur Appia.
– Ils étaient essentiellement destinés aux hôpitaux de Brescia, lui explique alors Dunant. Quant à moi, je savais qu’à Genève je pouvais compter sur Mme la comtesse de Gasparin, à qui, le 27 juin, j’écrivis une lettre dans laquelle je faisais état de la précarité de la situation et de mes besoins les plus urgents. Cet appel, qui faisait écho aux informations propagées par la presse, fut immédiatement entendu.

Par ailleurs, il se trouva que le 29 juin la Société évangélique tenait son assemblée générale annuelle à l’Oratoire. Henri Merle d’Aubigné, dans un discours d’ouverture plein d’allant et de compassion, fit tout naturellement part de son inquiétude et de la nécessité d’intervenir au plus vite auprès des secouristes qui se battaient, sur le terrain, contre le temps et l’adversité. Au nom de la charité chrétienne, il réclama des prières et de l’argent car, leur dit-il, «les cris déchirants des blessés par-delà les Alpes réclament des mains secourables et des cœurs aimants». Rapidement, il obtint ce qu’il demandait, et plusieurs jeunes gens s’offrirent à partir avec les convois de vivres et d’assistance médicale. C’est à ce moment-là que la comtesse de Gasparin reçut le courrier d’Henry Dunant. Aussitôt, elle décida d’en faire paraître un extrait dans le Journal de Genève afin d’en diffuser le message le plus largement possible.

A la rédaction du grand quotidien conservateur, on était prêt à lui offrir l’espace nécessaire lorsque Merle d’Aubigné vint présenter la même requête. Aussi, le 9 juillet, devant cette convergence de miséricorde et de commisération, parut un encart qui fit aussitôt sensation. «Permettez-moi de m’adresser à vous dans les circonstances tout exceptionnelles où je me trouve, pouvait-on lire en page 3. Depuis quelques jours, je soigne les blessés de Solferino à Castiglione, et j’ai donné des soins à plus d’un millier de malheureux. Nous avons eu quarante mille blessés tant alliés qu’Autrichiens à cette terrible affaire. Les médecins sont insuffisants, et j’ai dû les remplacer tant bien que mal, avec quelques femmes du pays et les prisonniers bien portants […] Je ne puis m’étendre sur ce que j’ai vu, mais encouragé par les bénédictions de centaines de pauvres malheureux mourants ou blessés, auxquels j’ai eu le bonheur de murmurer quelques paroles de paix, je m’adresse à vous, pour vous supplier d’organiser une souscription ou tout au moins de recueillir quelques dons à Genève pour cette œuvre chrétienne […] Depuis trois jours, chaque quart d’heure je vois une âme d’homme quitter ce monde au milieu de souffrances inouïes. Et cependant, pour beaucoup, un peu d’eau, un sourire amical, une parole qui fixe leurs pensées sur le Sauveur, et vous avez des hommes transformés qui attendent courageusement et en paix l’instant du délogement […] J’ai dépensé près d’un millier de francs pour des chemises, du tabac, des cigares et des remèdes, en achetant le tout à Brescia. Si quelque comité consent à me rembourser cette somme, j’accepterai, sinon elle restera à mon compte.»

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Le brassard du docteur Louis Appia. L'emblème de neutralité rendit pour la première fois les soignants intouchables en temps de guerre. © CICR

C’est ainsi que le 10 juillet, le comité qui s’était constitué sous l’impulsion de la Société évangélique et de la comtesse de Gasparin – que le critique littéraire Philippe Godet qualifiait de «chrétienne frondeuse» et Sainte-Beuve de «George Sand calviniste» – avait réuni suffisamment de dons pour qu’une caravane humanitaire pût prendre la route et gagner la région de Brescia dans les meilleurs délais. Le train de chariots quitta Genève le lendemain, traversa le Mont-Cenis traîné par douze mulets et parvint à Turin le 12, après avoir voyagé jour et nuit. La première distribution eut lieu à Milan, quelques heures avant l’entrée triomphale de Victor-Emmanuel II à la tête de ses troupes. Lorsque les dons arrivèrent à destination, trente-neuf hôpitaux les attendaient avec impatience. Cette entreprise fut un exploit pour l’époque, et l’exemple d’une organisation efficace et diligente dont Henry Dunant s’inspirera pour l’œuvre personnelle à laquelle il commençait à songer.

Et Gabriel Mützenberg, dans un article consacré à «la charité genevoise en 1859», de constater que l’on peut mesurer, en jetant un regard sur les efforts de ce comité – «institution temporaire et certes insuffisante» – le mérite qu’aura Dunant de proposer des sociétés de secours permanentes, actives en temps de paix, ainsi que la neutralisation du personnel sanitaire et des blessés.