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«Seul le voyage intérieur est réel»

Empêchée de rejoindre le nord de l’Afghanistan en raison du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Ella Maillart se retrouve coincée en Inde. Un séjour impromptu mais déterminant qui transformera spirituellement l’intrépide voyageuse.

 29 minutes de lecture
«Seul le voyage intérieur est réel»
Prêtre brahmane, temple Nataraja (Xe siècle), Chidambaram, Tamil Nadu, 1984. © Ella Maillart / Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne
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Retrouvez ce récit dans Sept mook #41, Ella Maillart images inédites

Malgré mes propres voyages, je n’appartiens pas au club des globe-trotteurs qui ont chaussé les bottes d’Hermès. Je fais davantage partie des rats de bibliothèque, et c’est donc dans ses textes que j’ai véritablement rencontré Ella Maillart. Sur les traces de citoyennes et citoyens suisses ayant pris la route de l’Inde au tournant de la Seconde Guerre mondiale, j’ai commencé mes recherches doctorales en suivant la piste de l’aventurière. En effet, on connaît sa traversée de la Chine à cheval ou la route de l’Afghanistan qu’elle emprunte avec Annemarie Schwarzenbach, beaucoup moins son séjour indien. Qu’est-ce que cette célèbre pérégrine avait bien pu vivre dans ce pays entre 1940 et 1945? Ainsi débutait une enquête sur le voyage intérieur d’Ella Maillart, sur sa quête de spiritualité, un aspect peu documenté, privé, voire caché de sa personnalité, et pourtant indispensable pour saisir le parcours de cette femme atypique qui a traversé tout le XXe siècle en voyageant. Si sa vie a fasciné tant le grand public que les chercheurs, personne ne s’était intéressé jusqu’alors à l’importance de sa rencontre avec le sous-continent et ses traditions religieuses. Or, ce périple fut le plus transformateur et le plus déterminant. C’est en Inde qu’elle restera le plus longtemps et c’est là qu’elle retournera le plus régulièrement.

Sur la piste d’Ella Maillart, j’ai découvert qu’un véritable trésor se cachait dans ses archives, au département des manuscrits et documents privés de la bibliothèque de Genève: plus de cent dix cartons, représentant dix mètres linéaires de papiers, que j’ai épluchés, recopiés et annotés. Que de mots et de documents pour quelqu’un qui disait ne pas aimer écrire ou ne le faire que pour pouvoir repartir en voyage! S’y trouve en particulier sa volumineuse correspondance, source précieuse et signe d’une époque où le papier était essentiel pour communiquer. Ecriture du passage, elle nous donne accès à des pensées plus intimes, aux doutes et aux désirs de Maillart. Ses archives contiennent notamment des décennies de lettres envoyées à sa mère, Marie Dagmar qui joue le rôle de confidente, ainsi que les lettres inédites avec l’un de ses gourous – témoignage rare d’une transformation spirituelle. Elle y décrit ce qu’elle vit, voit, lit, et pense, de manière immédiate et spontanée, ce qui permet de suivre presque au jour le jour ses mouvements, tant extérieurs qu’intérieurs. Sur les traces de sa rencontre avec deux maîtres hindous, ma première surprise fut d’apprendre que l’Inde était une destination non choisie, imposée par les circonstances de l’histoire, et que rien ne préparait Ella Maillart à suivre le chemin de ce qu’elle appellera «la sagesse indienne». En 1939, elle prend en effet la route Genève-Kaboul avec Annemarie Schwarzenbach, voyage qu’elle raconte dans La voie cruelle. Or, elle part, sans le savoir, pour six ans. Sa destination initiale était l’Afghanistan où elle espérait se lancer dans des études ethnographiques. Le début de la Seconde Guerre mondiale bouleverse ses projets. Une lettre envoyée à sa mère en décembre 1939 nous apprend que le Premier ministre afghan lui refuse la permission de se rendre au Kafiristan, actuel Nouristan et pays légendaire de la nouvelle de Kipling L'homme qui voulut être roi, en raison des craintes d’une invasion russe dans la région. Que faire? Depuis Kaboul, le 12 octobre 1939, Maillart exprime clairement qu’elle ne sait pas trop ce qu’elle va devenir, mais une chose est sûre: il est exclu qu’elle rentre dans une Europe «irrespirable, empoisonnée par le désespoir».

Fanny Guex

par Fanny Guex

Fanny Guex est historienne des religions et curatrice. Docteure de l’Université de Lausanne, elle est depuis 2019 directrice adjointe de la Columbia Maison Française à New York. Ses recherches portent sur les échanges culturels (Inde, Himalaya), la traduction et la mémoire du génocide des Tutsis (collectif Abantu Bahagaze Bemye).

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