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Daniel Ellsberg en 2008.© Christopher Michel

L’homme le plus dangereux du monde (1/7)

A défaut d’être le premier lanceur d’alerte américain, Daniel Ellsberg est sans doute le plus renommé. De la guerre du Viêtnam au scandale du Watergate, il a joué un rôle décisif dans l’histoire des Etats-Unis. Pour la Maison-Blanche comme pour le Congrès ou la presse, il y a un avant et un après Daniel Ellsberg.

L’histoire commence le mardi matin 4 août 1964 à Washington, quand une Triumph Spitfire décapotable se gare sur le parking du Pentagone en face du Potomac. Un homme grand et mince en descend. Il rejoint le flot des employés. Direction une petite pièce du troisième étage juste assez grande pour contenir un bureau, une chaise, une petite bibliothèque et, scellés au mur, deux coffres-forts réservés aux dossiers confidentiels. C’est un guerrier, un soldat de la guerre froide qui croit en la grandeur de son pays. Il est fier de travailler pour la première armée du «monde libre» face à l’ennemi communiste. Il est loin de se douter que moins de dix ans plus tard, il deviendra le plus célèbre des lanceurs d’alerte de la planète. Pourtant, rien ne le prédestine à révéler au grand public les dossiers les plus secrets de l’Empire et provoquer un scandale sans précédent qui bouleversera tout le système politico-médiatique américain.

A 33 ans, Daniel Ellsberg a l’aisance de ceux à qui tout réussit. Il a l’étoffe d’un pianiste de concert, mais il a cessé de travailler ses gammes après la mort de sa mère dans un accident de la route. Ses brillantes études auraient pu faire de lui un économiste de renom. Dans sa thèse consacrée à la théorie de la décision, il énonce le paradoxe qui porte son nom, démontrant que face à un choix comportant risque et incertitude, l’esprit humain tend à écarter l’incertitude même si cela est incohérent. Puis, il se désintéresse des sciences économiques. L’armée l’aurait voulu comme officier après ses brillants états de service en Corée à la tête d’un peloton de marines. La RAND Corporation, un think tank qui rassemble les plus brillants analystes en matière de politique étrangère, lui offrait un pont d’or en raison de ses observations sur les armes nucléaires et leur contrôle. Il n’en a pas voulu non plus. Plutôt que de faire fortune dans le privé, Daniel Ellsberg a préféré rejoindre le gouvernement américain à un poste stratégique. En ces temps de guerre froide, quel meilleur endroit que le département de la Défense pour débuter une carrière de haut fonctionnaire? Un choix judicieux qui le propulse dans les hautes sphères des seigneurs de la guerre en tant qu’adjoint de John McNaughton, bras droit du secrétaire à la Défense Robert McNamara.

A peine installé à son bureau, il sera propulsé au cœur d’un fantastique mensonge d’Etat avec l’irruption d’une estafette qui lui tend une dépêche classée flash (la plus haute priorité) et top secret. Elle est signée du capitaine John J. Herrick, commodore d'une flottille de deux destroyers en patrouille dans le golfe du Tonkin, en mer de Chine méridionale. Le commodore affirme avoir ouvert le feu sur des navires de guerre nord-vietnamiens après avoir été attaqué dans les eaux internationales, à plus de 60 miles au large des côtes du nord Viêtnam. L’écho d’une torpille a été signalé par le sonar de son navire, l'USS Maddox, et une autre vient de passer non loin de l'autre destroyer, l’USS Turner Joy.

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Ellsberg au Vietnam. © Daniel et Patricia Ellsberg

Dix minutes plus tard, l’estafette accourt avec un second message. «J’essuie une attaque continue de torpilles», écrit le capitaine Herrick. L'USS Maddox aurait évité une nouvelle torpille tandis que deux autres fonceraient sur lui. Les navires américains tireraient sur les assaillants et pourraient déjà avoir détruit l'un d'eux. Faute de contact visuel, les marins se servent de radars pour localiser leurs cibles. L’affrontement a lieu dans l'obscurité totale, par une nuit noire orageuse, sans lune ni étoiles. «C' était la deuxième attaque contre un navire de la marine américaine depuis la Seconde Guerre mondiale, explique Daniel Ellsberg. La première a eu lieu deux jours plus tôt, le dimanche 2 août, dans le golfe du Tonkin en plein jour, au milieu de l'après-midi, à 28 miles des côtes. Trois bateaux nord-vietnamiens ont lancé des torpilles contre l’USS Maddox. Toutes ont manqué leur cible.»

Les messages du capitaine Herrick décrivent une véritable bataille navale. Le délai de transmission des missives est d’un peu moins d’une demi-heure. Un temps extrêmement bref pour l’époque. «Il n'y avait même pas de contact direct entre Washington et les destroyers dans le Pacifique occidental, poursuit Daniel Ellsberg. Les messages étaient laconiques: "Des torpilles nous ont manqués. Un autre navire a tiré sur nous." Herrick a dû les dicter depuis le pont tout en donnant ses ordres, alors que ses deux vaisseaux s'écartaient pour éviter les torpilles détectées par le sonar de l’USS Maddox et ripostaient dans l'obscurité sur des cibles désignées par le radar du Turner Joy. Le capitaine a fait état de neuf torpilles lancées sur ses navires. Des bateaux ennemis auraient été touchés. Au moins l'un d'entre eux a été coulé.»

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L'USS Maddox aurait été pris pour cible par des torpilles nord-vietnamiennes. © U.S. federal government

Daniel Ellsberg et ses collègues imaginent les vaisseaux esquivant les torpilles et ouvrant le feu dans une mer agitée, tandis que les avions ennemis les mitraillent. Puis, une heure plus tard, brusquement, plus rien. Les communications s’arrêtent. Plusieurs avions américains qui patrouillent au-dessus du golfe du Tonkin arrivent enfin au-dessus du théâtre des opérations. Il ne fait pas bon voler, les nuages sont bas. Un orage éclate, des pluies torrentielles s’abattent. Le premier appareil sur zone est piloté par l'un des vétérans les plus expérimentés de la Marine. Croisant à plus de mille pieds, il devine les silhouettes des navires et assiste à leurs manœuvres d’évitement. Il voit les explosions orange des tirs de leurs canons, mais ne distingue pas de bateaux ennemis.
- Ils nous encerclent, indique l’opérateur radio de l’USS Maddox au pilote. Un bateau nous barre la route à bâbord.
- J’y vais, hurle le pilote.

L’appareil plonge et passe en rase-mottes au-dessus de l’USS Maddox. Le pilote scrute la nuit et tire un missile vers l'endroit où le navire ennemi est supposé se trouver. La fusée s’abîme dans l’océan. Sur les flots, le pilote ne voit aucun autre bâtiment que ceux de la Navy.

Trente minutes plus tard, Daniel Ellsberg reçoit un nouveau câble flash du capitaine Herrick qui change tout: «Révision de l’action. De nombreux contacts et torpilles signalés semblent douteux. Les effets météorologiques anormaux détectés par les radars et les sonars peuvent avoir été à l'origine de nombreux rapports. Aucune observation visuelle réelle par l’USS Maddox. Suggère une évaluation complète avant toute action ultérieure.» Il est 14 heures. Le message a été posté à 13 h 27, heure de Washington.

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Carte du golfe de Tonkin extraite des Pentagon Papers, déclassifiés en juin 2011.  © DR

Pendant trente minutes, des avions de reconnaissance survolent la zone, ne détectant aucune trace de combattant ennemi. Le capitaine Herrick envoie une nouvelle dépêche dans laquelle il parle d’une «erreur de bonne foi» et invite à la prudence. Il convient d'enquêter avant de réagir. Les responsables du Pentagone ne sont pas de cet avis. «Les nouveaux câbles d'Herrick n’ont pas ralenti les préparatifs d’une attaque aérienne américaine en représailles», souligne Daniel Ellsberg. Et pour cause, les militaires ont besoin d’une excuse pour s’engager au Viêtnam. Avec l’incident du golfe du Tonkin, ils la tiennent. Pas question d’y renoncer.

A l'heure du déjeuner à Washington, le secrétaire à la Défense Robert McNamara, le secrétaire d'Etat Dean Rusk, le conseiller de Sécurité nationale McGeorge Bundy et le directeur de la CIA John McCone retrouvent le président Lyndon B. Johnson dans la salle à manger du deuxième étage de la Maison-Blanche. Ils consultent des cartes, examinent des photos de reconnaissance du Viêtnam du Nord étalées sur la table. McNamara pointe du doigt les cibles potentielles d'une attaque aérienne américaine. Johnson approuve.
- Il faut frapper le plus vite possible, lâche le président.
- Cela peut être fait en quelques heures, répond McNamara.
- Très bien, acquiesce Johnson. Allons-y!

De retour à son bureau, McNamara apprend que l'attaque pourrait bien ne pas avoir eu lieu, il faut attendre le lendemain pour en avoir la confirmation. Le secrétaire à la Défense prend note de l’information sans mot dire, mais la machine de guerre est lancée et rien ne l’arrêtera. Johnson tient à annoncer lui-même la nouvelle de «l’incident du golfe du Tonkin» à ses compatriotes. L’attaché de presse avertit les chaînes de télévision de se tenir prêtes à diffuser une déclaration du Président à 19 heures. Mais au dernier moment, la Maison-Blanche décommande. L’allocution est repoussée d’une heure, puis deux... Johnson a en effet promis aux militaires de ne pas s'exprimer publiquement avant le début de l’attaque. Or, le porte-avion USS Constellation d’où doivent décoller les chasseurs bombardiers a du retard. Les yeux rivés sur sa montre, le président s’impatiente. Daniel Ellsberg est dans le bureau de John McNaughton, le bras droit du secrétaire à la Défense, avec le directeur des affaires de l'Extrême-Orient et d'autres membres du personnel. Ils dépouillent les câbles en provenance de l’USS Constellation et tentent de calmer l’impatience de la Maison-Blanche. Le président Johnson doit absolument prendre la parole avant 23 h 30, car, passée cette heure, il n’y aura plus grand monde sur la côte Est pour suivre son allocution...

Johnson essaye de grappiller de précieuses minutes. Ne pourrait-il pas intervenir juste avant que les radars nord-vietnamiens ne repèrent les bombardiers américains? «Non, répondent les militaires, on perdrait l’avantage de la surprise.» Les Nord-Vietnamiens ont-ils les moyens de savoir d’où viennent les avions? «Non». Peuvent-ils se préparer aux attaques? «Pas s’ils ignorent les objectifs.» Le président américain regarde sa montre: tant pis si les bombardiers n’ont pas encore décollé, tant pis si les Nord-Vietnamiens sont informés, la côte Est s’apprête à s’endormir, il est 23 h 37. Daniel Ellsberg et ses collègues assistent impuissants à l’interruption des programmes télévisés.
- Le fils de pute..., lâche l'un des militaires présents. Il n’a pas respecté sa promesse. Nos avions n’ont pas encore décollé. Nous ne bénéficierons plus de l’effet de surprise.

«Mes compatriotes, commence Lyndon B. Johnson, en tant que président et commandant en chef des armées, il est de mon devoir de vous informer que des mesures hostiles répétées contre des navires américains en haute mer dans le golfe du Tonkin m'ont aujourd'hui contraint à ordonner à nos forces militaires de répliquer. A l’heure où je vous parle, c’est chose faite.»

Premier mensonge. En fait, 64 avions américains frapperont quatre bases de patrouilles navales nord-vietnamiennes quelques dizaines de minutes plus tard. Johnson n’en a cure, il poursuit par un second mensonge: «Les frappes seront limitées, car nous, les Américains, sommes conscients des risques de propagation des conflits, contrairement à d'autres. Nous ne cherchons pas à élargir la guerre.» Pour les historiens, l’incident du golfe du Tonkin marquera le début de la guerre du Viêtnam...

Daniel Ellsberg passe le reste de cette nuit au bureau à préparer la conférence de presse que McNamara doit donner le lendemain. Sa première journée de travail au Pentagone a duré près de 24 heures.

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Robert McNamara pointe le Vietnam à une conférence de presse en 1965.  © Library of Congress

Les jours suivants, le Congrès autorise le président à «prendre toutes les mesures nécessaires pour repousser toute attaque armée et empêcher toute agression contre les forces des Etats-Unis». Johnson peut déclarer la guerre à la République démocratique du Viêtnam sans passer par le Congrès comme le veut la Constitution américaine.

Reste que Daniel Ellsberg nourrit de sérieux doutes sur l’authenticité de l’attaque contre l’USS Maddox et l’USS Turner Joy. L'incident a justement eu lieu alors que les Américains sont de plus en plus engagés au Viêtnam, poursuivant la politique entamée en 1961 par l’administration Kennedy. Pour contrer l’avancée des troupes communistes nord-vietnamiennes et de leurs alliés du Viêt-cong (abréviation de «Viêt Nam» et «congsan»rouge, appelé aussi Front national de libération du Viêt Nam du Sud), des centaines de «conseillers» militaires partent chaque mois prêter main-forte au régime sud-vietnamien corrompu de Ngo Dinh Diem. Les troupes américaines patrouillent avec l’armée sud-vietnamienne (ARVN) sous la direction du commandement d'assistance militaire des Etats-Unis, le général Paul Harkins, à la tête d’un contingent de plus de 11'300 soldats dans le pays en 1962. Au moment où éclate l’affaire du golfe du Tonkin, l’armée sud-vietnamienne vient de lancer une série d’assauts contre le Viêtnam du Nord. Officiellement, le secrétaire à la Défense McNamara a donné l’assurance au Congrès que les Américains ne sont pas impliqués dans ces combats. Les documents top secret que lit Daniel Ellsberg chaque jour prouvent le contraire. «Chacune des opérations de l’armée sud-vietnamienne était connue et approuvée par les plus hautes autorités de Washington, accuse-t-il. On peut même assurer que c’étaient des opérations américaines.» Sans les Américains le gouvernement du Viêtnam du Sud ne survivrait pas longtemps. Johnson le sait.

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Le sénateur Barry Goldwater, candidat à la présidence des Etats-Unis en 1964.  © Marion Trikosko

Le sénateur Barry Goldwater, candidat républicain à la présidence, accuse Johnson de faiblesses coupables envers les communistes. Lorsque les journalistes l'interrogent sur sa stratégie s'il était élu, Goldwater déclare qu’il lancera des bombes atomiques sur la piste Ho Chi Minh, le réseau de chemins tracés dans la jungle par les Nord-Vietnamiens pour infiltrer le sud du pays et y acheminer armes et soldats. Lors des élections de 1964, Johnson écrase Goldwater (43 millions de votes contre 27 millions, du jamais vu). Les sondages sont formels, les électeurs se sont massivement tournés vers Johnson pour éviter une escalade militaire au Viêtnam.

A l'inverse, ses principaux conseillers en politique étrangère le poussent à engager davantage encore l’armée américaine au Viêtnam. «Le temps des choix difficiles est venu, avance le conseiller à la Sécurité nationale McGeorge Bundy. Notre politique actuelle ne peut que conduire à une défaite désastreuse.» Johnson hésite. Il semble comme tétanisé. A ses proches, il confie qu'il se sent «comme un auto-stoppeur pris dans une tempête de grêle sur une route du Texas. Je ne peux pas courir. Je ne peux pas me cacher. Et je ne peux pas l'arrêter.»

En coulisse, Daniel Ellsberg et ses pairs préparent la guerre. Le matin du 3 novembre 1964, jour de l'élection présidentielle, les conseillers de Johnson se rencontrent discrètement pour mettre au point les modalités de l’intervention militaire au Viêtnam. «Le secret a été bien gardé, assure Daniel Ellsberg, même si des milliers de personnes, dont moi, étaient au courant.» L’heure n’est pas encore aux lanceurs d’alerte.

Daniel Ellsberg a grandi dans la terreur des bombardements. Jamais il n’a oublié les images vues tout gamin dans un cinéma de Détroit, les images d’une Europe en ruines après les pilonnages alliés. Toute sa vie, il se souviendra des seaux de sable au fond de sa salle de classe au cas où une bombe tomberait sur l’école. Depuis, il sait qu’il n’y a rien de plus atroce que de bombarder délibérément femmes et enfants. Voilà pourquoi quand McNaughton lui demande de constituer un dossier à charge sur les «atrocités» commises par leurs adversaires Viêt-cong, Daniel Ellsberg marque un temps d’hésitation. Il sait pertinemment que le secrétaire à la Défense McNamara veut s’en servir pour convaincre le président de lancer une offensive aérienne contre le Viêtnam du Nord.

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Explosion d'une bombe aérienne pendant la guerre du Vietnam. © National Museum of the U.S. Air Force

Etouffant ses scrupules, il se hâte dans la war room de la Maison-Blanche où se réunissent les chefs de l'état-major et s’installe à un bureau qui dispose d'une ligne directe avec le QG de l’armée américaine à Saigon, où le jour vient tout juste de se lever. Il décroche l’appareil et lance au colonel à l'autre bout du fil: «J’ai besoin de sang.»

«C'est pas ce qui manque ici, lui répond son interlocuteur. Que voulez-vous? Un chef de village écartelé, puis démembré par les soldats du Viêt-cong devant tous ses concitoyens avant l’exécution publique de sa femme et de ses enfants?» C’est exactement ce dont il a besoin. Autre chose? Les cadavres de deux conseillers américains traînés dans les rues d’une ville derrière une voiture? Parfait. Daniel Ellsberg gribouille des notes. Dans les heures qui suivent, son rapport atterrit sur le bureau du président. Et quelques jours plus tard, Lyndon B. Johnson lance l'opération Rolling Thunder (Tonnerre roulant) dont l’objectif est d’ensevelir le Viêtnam sous un tapis de bombes. La guerre du Viêtnam vient de commencer, les bombardements américains ne s’arrêteront que dix ans plus tard. «C’est la pire chose que j'ai jamais faite», reconnaît Daniel Ellsberg, conscient que son rapport a servi de prétexte à Rolling Thunder.

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Un bombardier B66 est escorté par des chasseurs F105 lors de l'opération Rolling Thunder. © U.S. Air Force

Sans Patricia Marx, une journaliste radio venue de New York pour couvrir une manifestation du mouvement estudiantin de gauche SDS contre l'escalade militaire au Viêtnam, l’existence de Daniel Ellsberg n’aurait jamais basculé. Il la rencontre à l’occasion d’un dîner. Elle est pacifiste, il est l'un des planificateurs de la guerre. Entre eux, c’est le coup de foudre. Le jeune homme lui propose une promenade le lendemain au National Mall, le déjà célèbre parc bordé de nombreux musées et monuments historiques de Washington. Elle accepte à la condition que Daniel lui porte son lourd magnétophone pendant qu'elle couvre la manifestation. «Ça fait huit mois que je n’ai pas quitté le Pentagone, soupire-t-il. Vous ne pouvez pas me demander de participer à un rassemblement pacifiste le premier jour où je ne m’occupe pas de guerre.»

C’est ainsi que le 17 avril 1965, par une douce matinée de printemps, Daniel Ellsberg retrouve Patricia Marx au pied de l’obélisque qui domine le National Mall. La lumière est douce, le bleu du ciel contraste agréablement avec le rose des cerisiers en fleur, la température agréable. Autour d’eux, des étudiants déploient des banderoles. Combien sont-ils exactement? Ellsberg l’ignore, il s’en fiche, il n’a d’yeux que pour la journaliste. La foule grossit, le cortège finit par s’ébranler en direction de la Maison-Blanche toute proche. Patricia brandit son micro, Daniel suit tant bien que mal, le gros magnétophone à l’épaule. Il n’est pas trop rassuré. Son malaise augmente quand il s’aperçoit que le parc Lafayette devant la Maison-Blanche est noir de monde. D’habitude, ce genre de manifestation n'attire qu'une centaine de personnes. Ce jour-là, ils sont 25'000, venus de tout le pays. Du jamais vu. Un triomphe pour les organisateurs, un événement à ne pas manquer pour les médias qui accourent. Daniel Ellsberg ne sait plus où se mettre, il fait de son mieux pour éviter les caméras et les appareils photo en priant pour ne pas figurer en une du Washington Post le lendemain. A la fin de la manifestation, Ellsberg retourne au Pentagone pour prendre des nouvelles de la guerre. Il ne peut s’empêcher de songer à Patricia, il est amoureux.

Les mois suivants, le conflit en Asie du Sud-Est passe à la vitesse supérieure. Les bombardements n’arrivent pas à affaiblir les forces armées nord-vietnamiennes et leurs alliés Viêt-cong. Le général Westmoreland soutient que les communistes sont sur le point de couper le pays en deux le long des hauts plateaux du centre. Il réclame l’envoi de 200'000 soldats tout en précisant que «cela servirait juste à prévenir une catastrophe.» Pour la première fois, Daniel Ellsberg s’interroge: son pays pourrait-il perdre la guerre?

Chaque matin, Daniel Ellsberg se plonge dans les câbles et les rapports top secret qui submergent son bureau. Tous se focalisent sur le Viêtnam. Outre les classifications normales (top secret, etc.), les documents les plus confidentiels sont frappés du sceau «A n’être lu que par le secrétaire [à la Défense]» et, pour les plus réservés, «à n’être lus littéralement que par le secrétaire». A force de ne lire que des documents classifiés, Ellsberg en oublie la notion même de secret. Un jour, il communique à l'un de ses collègues un document «réservé». Quelques heures plus tard, il est convoqué par McNaughton qu’il n’a jamais vu dans un tel état. Son supérieur n’arrête pas de tapoter son bureau des doigts. Pas un mot pendant de très longues minutes. Finalement…
- Vous avez communiqué des documents classifiés à une personne qui n’était pas habilitée. On m’a dit de vous virer.

Silence. Puis, au bout de très longues secondes.
- Bon, vous êtes novice. Je vais vous donner une seconde chance. Dorénavant, faites très attention avec ces documents classifiés.

Il ne croit pas si bien dire. Dans le bureau de John McNaughton au Pentagone, il y a un grand casier métallique à roulettes dans lequel sont stockés les documents les plus secrets. Ellsberg a parfois le droit de les consulter à l’exception de ceux contenus dans d’épais classeurs estampillés «Vietnam: McNaughton Eyes Only». Ceux-là sont off limits. Chaque soir, avant de rentrer chez lui, McNaughton range le casier dans une pièce blindée. Ellsberg sait qu’il peut accéder à ces documents, il connaît la combinaison du coffre-fort. Nuit après nuit, il résiste à la tentation. 

Un soir cependant, il aperçoit une faible lueur en provenance du bureau pourtant désert de son patron. Curieux, il s'y rend pour constater que celle-ci provient de la pièce blindée restée ouverte. N’y tenant plus, il ouvre le casier et se plonge dans l'un des classeurs «McNaughton Eyes Only». Le cœur battant, il parcourt les pages, dévore les notes de service les plus secrètes, les rapports de réunions dont il n’a jamais entendu parler, les câbles qu’on lui a cachés. Il ne se doute pas que des années plus tard, les documents entrevus ce soir-là dans la pièce blindée joueront un rôle décisif dans l’affaire dite des Pentagon Papers qui va faire basculer son existence.

Le lendemain soir, après s’être assuré que tous les bureaux sont déserts, il pénètre à nouveau dans le bureau de son patron, s’arrête devant la porte blindée, tourne le cadran dans un sens, puis dans l'autre, tire la poignée à lui. Mais rien ne se passe… Il recommence. La porte ne s’ouvre toujours pas, quelqu’un a changé la combinaison.

Le surlendemain, Daniel Ellsberg est convoqué par son boss. «Il m'a dit qu'il pensait que j’étais trop qualifié pour le travail que j'effectuais, se souvient-il. Et il m’a offert un nouveau job dans un autre bureau. Il n’a jamais parlé du coffre-fort. Il n'aurait pas pu être plus cordial.» Ellsberg ne se fait pas d’illusion, il a été muté dans un placard. Son nouveau bureau, sans fenêtre, est minuscule et déjà occupé par un autre analyste. Sa carrière au Pentagone est terminée, il lui faut tourner la page.