Sept Logo

www.sept.info/en/bertrand-peuple-jungle-episode-2

Back

Là où les femmes sont gardiennes de la coutume

Pus d'une centaine d'éléphants et leurs cornacs accueillent l'Empereur Bao Dai, treizième et dernier monarque de la dynastie des Nguyen et dernier empereur du Viêtnam,  dans le chef-lieu de la province du Darlac, Annam, 1933.   © Henri Le Grauclaude

Aux confins des Hauts Plateaux d’Annam, le village de Buôn Ma Wal bat au rythme des tam-tams, des récits ancestraux et des jarres partagées. Ici, la coutume matriarcale guide les clans, les contes nourrissent la mémoire, et l’amitié se scelle dans un souffle d’alcool de riz.

 29 minutes de lecture

Il fait très beau dès notre réveil, ce matin. Nous en profitons pour faire un grand bond vers le Nord. Tous mes muscles me font encore mal. Mais bientôt je ne pense plus à eux. Il faut escalader quelques contreforts revêches avant d'atteindre Buôn Ma Wal. La piste est d'ailleurs assez peu fréquentée et il est facile de compter les rares voyageurs qui s'y risquent chaque année. Vers une heure nous atteignons notre but. Le village est juché sur un éperon montagneux qui domine un cours d'eau. Tout au long des rives s'entassent des bambous géants, des herbes d'eau, des roseaux. D'énormes banians aux racines aériennes forment un écran majestueux devant les premières cases. Notre arrivée a été signalée, car, sur la sente venant de Buôn Ma Wal, voici que nous attend toute une délégation d'indigènes groupés autour de la petite jarre d'alcool de riz d'où émerge le long jonc droit. Nous faisons halte. I’Doat me fait descendre et me présente au chef, un Rhadé à la figure ouverte et intelligente. Je dépose mes armes à ses pieds, en l'occurrence ma petite carabine de chasse et mon couteau scout... J'espère que ces armes me reviendront!... Mais ce geste je dois le faire, sinon il y a offense. Il peut y avoir de graves méprises entre les indigènes et les voyageurs. Méprises qui coûtent encore la vie à certains Blancs! Toutes les fois que j'entrerai dans un village, je déposerai mes armes aux pieds de l'indigène venu à ma rencontre; ou les suspendrai auprès de la lance du chef à l'entrée de la case. Elles me seront toujours rendues...

Je bois au chalumeau de la jarre quelques gorgées d'alcool de riz en signe d'amitié et distribue des perles de verre multicolore et des bracelets de serment. Le village est chez les Moïs l'unité sociale. Il abrite la tribu. La case joue un rôle très important dans la vie des indigènes. Elle est le centre de rassemblement de la famille entière et sa longueur varie suivant le nombre de ménages qu'elle abrite. La plus belle de tout le Darlac est maintenant devant moi au cœur du village. Elle a deux cents mètres de long et possède des avancées latérales, ce qui est rare. H'Bi l'aïeule m'attend debout sur la terrasse en rondins. J'escalade jusqu'à l'entrée de la case la petite échelle traditionnelle. Tout de suite, H'Bi me pousse dans la grande salle commune où tout le monde se rassemble peu à peu pour boire au chalumeau la jarre d'alcool de riz. Je distribue une quantité de perles. Toutes les femmes m'entourent, crient:
– Des perles! des perles...

...plus belles qu'elles n'en ont jamais vu!
– Beaucoup de rouges et des bleues, demande pour elle H'Bi l'aïeule.
– Des rouges, des rouges, pour H'Trùt, implore l’une des plus jolies, bien peignée, bien propre.

Et je donne à H'Trùt tout ce qui reste de perles rouges dans mon petit sac. La grande affaire pour toutes les femmes du monde, c'est bien la parure! Aussi misérables qu'elles soient, les premières choses que les femmes moïs demandent en cadeau sont les étoffes aux couleurs vives, les perles, les miroirs et les peignes avec lesquels elles se coiffent indéfiniment. Elles passeront des jours à confectionner des ornements ravissants dont elles se parent avec grâce... et cette passion de l'inutile est l’un de leurs plus grands charmes et peut-être aussi leur noblesse...

Comme le veut la tradition nous buvons tous à la suite les uns des autres au même jonc, puis H'Bi me fait les honneurs de sa maison. En pays moï, à peu de détails près, toutes les cases se ressemblent. A droite en entrant s'étale le long de la cloison le majestueux lit de camp, bloc admirable fourni il y a des ans par quelque géant de la forêt. Au bout de ce lit, long d'environ dix mètres, sont rangés les tam-tams. Ils sont très riches les tam-tams de H'Bi! Ce sont d'abord les hgùr, comme on dit dans cette étrange langue rhadée aux consonnes chantantes. Ces hgùr sont des espèces de tambours d'au moins un mètre de diamètre. Ils sont tendus de peau de buffle et ornés à chaque extrémité de grelots qui sonnent sous les coups des maillets ronds avec lesquels les joueurs frappent de toutes leurs forces. Et les gongs!... Les gongs dont tout au long de mes voyages dans l'intérieur, j'entendrai retentir les accords joyeux... Ils sont aussi là, rangés sous les poutrelles du toit, par rang de noblesse. Je vois les thiar (sorte de gongs) aux sons de cloches quand ils sont effleurés doucement par un marteau de bois. Les petits gongs knach, formant des jeux de cinq, de grosseur différente, décroissante, si bien qu'on peut les emboîter les uns dans les autres. Enfin, les trois précieux ching (gongs), au roulement mat et sourd.

A hauteur d'homme, les poutrelles sous lesquelles sont rangés les gongs, servent de râteliers aux lances, aux arbalètes, aux coupe-coupe, tandis qu'aux chevrons et aux pannes pendent des lanières de viande boucanée, des épis de maïs jaunis, des vases et des vans patinés par la fumée des feux posés à même le plancher. Là-bas, du côté où je suis invitée à m'asseoir, se trouve le knöl, un autre lit de camp très bas. C'est là que prendront place les chefs au cours de la soirée donnée en mon honneur. C'est là qu'ils président aux cérémonies et c'est également sur le knöl que je coucherai dans toutes les cases où je passerai la nuit, ce meuble étant réservé aux passagers de marque. La seconde partie de l'habitation, séparée de la première par une cloison de bambous écrasés et tressés est strictement réservée aux familles du clan. Elle est divisée en petites chambrettes accolées à la muraille et desservies par une sorte de couloir latéral. Chaque compartiment abrite un ménage. Il y en a dix-huit dans la case de H'Bi. Aussi je demande à I'Doat de la féliciter pour moi d'une aussi belle lignée!

Par la soirée fraîche de saison sèche, la case de H'Bi est un cœur qui bat. Elle est un peu obscure, aux allures de chapelle à cause des plafonds en voûte. Près de l'entrée, les anciens à cheveux blancs, ceux qui ont au moins soixante ans, sont assis autour des feux sans cesse ravivés par les femmes. Les jeunes, debout, appuyés aux poutres, nus et graves statues de bronze, ne bougent que pour cracher entre les bambous disjoints du plancher le jus rouge du bétel qu'ils chiquent.

Plus que n'importe quel genre littéraire peut-être, les contes, les légendes révèlent l'âme d'un peuple avec tout ce qui y palpite d'imagination, de poésie, d'humour, d'intelligence. Avec aussi, sous le couvert d'une couleur locale souvent très typique, un vieux fonds de commune humanité: les contes moïs, je les goûte au fond des cases enfumées tout aussi émerveillée que j'écoutais mes belles histoires d’enfant. Ils révèlent l'âme moï qui n’est que l'âme humaine tout court, avec saveur particulière. On y trouve leur goût de la discussion, leur plaisir de veiller autour du feu, leur intérêt pour tout ce qui touche à leur chef, leur sens comique, leur tendance à la vie facile et au moindre effort, leur intelligence rusée, leur méfiance primitive, leur croyance aux fétiches, leur contact étroit avec les animaux domestiques et les bêtes de la brousse. Les gongs et les tam-tams se relaient aux intervalles de silence réservés aux prières des sacrifices pour la levée des «interdits» (interdictions alternantes: la levée des interdits saisonniers. Le respect des interdits ou tabous est l’une des fonctions essentielles des chefs de clan, nda) avant la moisson.

Quelqu'un chante: c'est H'Bi. Dans ce pays de matriarcat, la femme est reine. H'Bi a transmis son nom, qui est le nom du clan, à toutes les générations de garçons vigoureux que je vois autour d'elle, aux cadets qui cultivent les rays (champs de culture sur brûlis), aux aînés qui sont chercheurs de bois rares dans la forêt ou guerriers. A ceux de sa tribu, elle a eu le privilège d'enseigner la Coutume, les strophes sacrées du Bi-Dué, ce code de l'honneur moï. La loi qui fut écoutée, mais ne fut pas écrite... I'Doat a demandé à H'Bi de chanter pour moi l’une des strophes du Bi-Dué, celle de la légende de l'origine de leur race. Elle chante en courtes strophes rythmées, dans sa langue difficile à comprendre. Sa mélodie s'étire inlassablement sur six notes, toujours les mêmes, trois en mineur, trois en majeur. C'est un koïth, une sorte de chant liturgique se rapportant tout entier à la maigre et confuse théologie qui suffit aux primitifs.

Gabrielle Bertrand

by Gabrielle Bertrand

Gabrielle Bertrand (1908–1961) was a French journalist, writer, and explorer, a major figure in female adventure in the 20th century. As a correspondent for L’Intransigeant and Le Petit Parisien, she traveled alone through Central Asia, Manchuria, China, Indochina, and Assam, documenting little-known peoples. Her accounts, such as Alone in Troubled Asia or The Jungle People, reflect a free and bold perspective on the world.

The continuation of this story is paid.

Subscribe

And enjoy unlimited access to the site for only USD 5,90 /month.

Do you already have a subscription? Log in!
See our subscriptions

Buy this item

Starting from 3 dollars, choose the price you want to pay to access this story and support us with no commitment.

Fast and secure payment with Stripe

log in before continuing

Already subscribed?

Log in to access this content.

All hashtags

Subscribe to our newsletters

Subscribe to our newsletters and read a free excerpt of our stories when they are published online. You will also stay informed about the release of each of our mooks and books.

Our partners

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

The best travel editors in the world

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Creation of filmed portraits of well-known or unknown personalities from French-speaking Switzerland

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Main literary festival of the season held in Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Supports media diversity in French-speaking Switzerland

Baiutti

Baiutti

The contemporary builder

BCF

BCF

The Cantonal Bank of Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

Culture at the service of the Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

Culture at the service of the Vaudois

DIMAB

DIMAB

Your BMW, MINI, and ALPINA partner for Vaud, Valais, and Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Creator of party spaces

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promote investigative journalism

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

For writing and literature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Preserve the Swiss photographic heritage

Histoire et cité

Histoire et cité

Romand festival that questions contemporary historical issues

InForm

InForm

Association dedicated to informational intelligence

Journal La Motta

Journal La Motta

Discover Fribourg each summer, differently

Keystone-ATS

Keystone-ATS

The Swiss news agency

Kompreno

Kompreno

The best of European journalism

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds defends photography

La Semeuse

La Semeuse

Coffee roasted at 1000 meters altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival exploring new perspectives of the image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

The metal experts since 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Museum dedicated to the culture and history of Gruyère

OLF

OLF

Office of the Book of Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Consulting firm in special financing

Photo Basel

Photo Basel

Art fair dedicated to photography

Photo Elysée

Photo Elysée

Vaud Cantonal Museum for Photography

Raboud Group

Raboud Group

Interior design based in Bulle

CO 2

CO 2

Cultural Season CO2 of Gruyère

Rollin

Rollin

Web development agency

TBB

TBB

Major cultural scene of Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Weekly satirical Swiss Romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Library and Archives Service

Payot libraire

Payot libraire

Large Swiss bookstore, independent and committed, at the heart of Romandy's cultural life