«Nous ne sommes pas des révolutionnaires»

Qui sont ces citoyens qui, grâce à la Loi sur la transparence, ont rassemblé les documents de l’affaire fribourgeoise des éoliennes? Nous sommes allés à la rencontre de huit d’entre eux. Témoignages.

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Les opposants aux éoliennes ont dû recourir à la Loi sur la transparence pour obtenir les centaines de documents officiels, le plus souvent fermés à double tour dans les coffres-forts étatiques. © Manel Santiso

Pas un souffle, même pas une branche qui vibrerait ou un brin d’herbe caressé par une douce brise de printemps. Ce jeudi matin 11 avril 2024, Essert, le village où vit Simon Rebetez n’a droit qu’à une tempête de soleil. Au sud de la localité trônent les sommets de La Berra, du Cousimbert et du Schwyberg, dont les pentes recouvertes de forêts de sapins et d’épicéas dépassent les 1’600 mètres d’altitude. Plus loin encore, en direction du sud: la Gruyère. Au nord, se dessinent les toits de Fribourg, la capitale du canton éponyme. Cet ancien professeur de géographie qui a siégé de nombreuses années au législatif cantonal dans les rangs socialistes m’accueille sur le pas de la porte de sa villa lovée dans un écrin de verdure. L’homme, né en 1945, a la poignée de main franche et solide. «Bienvenue», me lance-t-il. Son épouse se glisse hors de la maison. Elle part en course. Et nous aussi. Nous avons une journée pour rencontrer huit Fribourgeois qui, comme Simon Rebetez, ont pris sur leur temps libre pour patiemment rassembler les milliers de documents officiels de l’affaire fribourgeoise des éoliennes. Des documents qu’ils ont obtenus le plus souvent grâce à la Loi sur la transparence alors que les administrations locales, cantonales et fédérales, qui auraient dû les leur transmettre sans autre forme de procès, n’ont cessé de leur mettre les bâtons dans les roues de leurs démarches citoyennes. Sans leur abnégation, sans leur patience, sans leur besoin de vérité, nous ne saurions rien ou presque de ce qu’ils appellent «les cachotteries de l’Etat et des électriciens».

«Je sais que vous avez peu de temps», ajoute ce retraité en réajustant ses lunettes et sa mèche rebelle, gris clair. Parlons peu, parlons donc bien. «Pourquoi, je m’investis dans ce dossier», s’interroge-t-il à haute voix après que je lui pose la question, à peine assis autour de la table de la cuisine. «Il y a tout d’abord, la conviction forte que nous devons préserver la nature et nos paysages. Je lutte pour la sauvegarde du climat, mais cela n’implique pas de détruire nature et paysage en prétendant les protéger. Et puis, j’ai eu la désagréable impression que les autorités nous ont menti. Et tant qu’ancien élu, je me dis que notre démocratie est en grand danger. Ça me fait mal.» Mal aussi de constater que l’Etat cantonal «a semblé, et semble encore, tout faire pour avancer main dans la main avec les promoteurs éoliens, en taisant volontairement de larges pans des manœuvres de ces derniers et en ne tenant aucun compte des avis des opposants», insiste-t-il. «De toute évidence, les autorités cantonales ne se placent pas "au-dessus de la mêlée", mais bien au sein des protagonistes comme en témoigne la présence de leurs représentants, conseiller d’Etat en tête, au conseil d’administration de Groupe E qui pilote ces projets.»

Pire, il donne surtout l’impression d’avoir peur de l’avis des citoyens des communes concernées par les projets éoliens et de l’avis de l’ensemble de la population fribourgeoise, poursuit l’habitant d’Essert qui a découvert, par hasard, le 26 juin 2009 que la société Schwyberg Energie SA détenue à 90% par le Groupe E Greenwatt et à 5% par chacune des communes de Planfayon et Plasselb a déposé une demande de permis de construire pour l’installation de neuf éoliennes mesurant chacune 140 mètres de hauteur sur les crêtes du Schwyberg. «Et cela sans préavis à la population de cette région du lac Noir et de nos Préalpes et sans discussion avec elle. Avec plusieurs amis singinois et des pieds du Cousimbert, j’ai pris part à la création et aux premiers pas de l’association Sauvez les Préalpes / Rettet die Voralpen que nous avons immédiatement fondée.» Une association qui a été rejointe depuis par une bonne demi-douzaine de mouvements locaux et régionaux, tous créés spontanément pour comprendre à quelle sauce ces communautés allaient être mangées.

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Simon Rebetez, Essert: «Si je m’investis dans l’affaire des éoliennes fribourgeoises, c’est parce que j’ai eu la désagréable impression que les autorités nous ont menti. Et tant qu’ancien élu, ça me fait mal.» © Manel Santiso

Simon Rebetez qui siège également au comité de la faîtière cantonale Paysage libre Fribourg dépose une dizaine de classeurs fédéraux rouges sur la table. «Des années d’échanges, de demandes, de procès-verbaux, de courriers, de copies d’articles, précise-t-il. C’est l’historique de notre combat qui n’est pas encore terminé contre les lobbys, comme Suisse Eole, qui, tout en bénéficiant d’un financement public confédéral, peuvent asséner fausses informations et approximations sans réelles contreparties de la part des médias officiels, mais aussi contre la culture du secret, de la dissimulation et du mensonge, notamment les fameux contrats "strictement confidentiels" des promoteurs Groupe E Greenwatt et Ennova avec certains conseils communaux. Cette opacité demeure. Malgré un arrêt rendu en notre faveur par le Tribunal cantonal genevois, les promoteurs cités refusent toujours de nous fournir les documents concernant le nébuleux rachat d’Ennova par les Services industriels genevois qui sont partie prenante du projet fribourgeois.»

Ce discours, nous allons l’entendre à Bouloz, à Vuisternens-devant-Romont, à Lieffrens, à Sommentier ou encore à Villargiroud. A chaque fois, les personnes interrogées reprennent les grandes lignes du témoignage de Simon Rebetez. Elles confirment toutes avoir été mises devant le fait accompli et avoir appris par la bande qu’il se tramait quelque chose. Dès lors, elles ont fait jouer la Loi sur la transparence qu’elles ne connaissaient pas avant de l’actionner. Loi qui permet de forcer les serrures les plus rouillées de l’Etat de Fribourg ou de ses anciennes régies et de faire réapparaître des preuves pourtant bien cachées dans le marigot administratif. Elles ont ensuite créé des collectifs telle l’association Vents contraires fondée en 2015 en Veveyse. C’est d’ailleurs ce groupe, présidé par Clotilde Medana Schlageter, de Bouloz, qui a mis à la main sur les documents confidentiels que les communes ont signés afin de lancer le processus d’implantation des éoliennes. Totalement secrètement. «C’est même écrit noir sur blanc sur l’engagement que les exécutifs devaient accepter. Un comble. Quand on y repense, on se dit qu'on a été complètement naïfs, tout comme nos élus qui pensaient que ce stratagème secret allait fonctionner», sourit Clotilde Medana Schlageter en étalant ses preuves sur la table de son living, des feuilles A4. «Nous avons également mis la main sur les procès-verbaux des séances de l’exécutif communal où l’on peut constater que les conseillers sont empruntés. Ils savent qu’ils devraient exposer la situation aux citoyens et en même temps, ils sont tenus par le secret. Il y avait pas mal d’amateurisme et de manque de connaissance. Ce n’était pas le cas des énergéticiens et employés de l’Etat qui savent très bien ce qu’ils font. Ce sont eux les vrais responsables de ce chaos. Ils nous ont menti. Personnellement, je ne leur fais plus confiance.»

«D’autant que les conflits d’intérêts sont évidents», renchérit Sidonia Heldstab, qui s’est lancée dans la bataille après avoir reçu dans sa boîte aux lettres la brochure officielle envoyée aux citoyens à la fin du mois de novembre 2020. «De la promotion pure», s’enflamme l’habitante de Sommentier, sur le territoire communal de Vuisternens-devant-Romont. «Elle était accompagnée d'une lettre signée du syndic et de Greenwatt Groupe E. Lors de l'assemblée communale qui a suivi, plusieurs personnes ont exigé une vraie séance d'information. J’étais presque vexée. J’avais vraiment l’impression que ces gens me prenaient pour une enfant.» D’autant qu’elle apprend par la suite que le vice-syndic de sa commune, à l’époque, travaille pour Groupe E. «Trop, c’était trop…» Un sentiment que partagent Mary-France et Jean-René Gonthier, retraités habitant à Sommentier. «Nous étions choqués nous aussi. Tout avait l'air organisé, ficelé. On nous annonçait un parc d'attractions, avec des hélices. De notre côté, nous sommes intervenus auprès du préfet pour lui faire part de notre inquiétude. C’est lui qui nous a conseillé de faire des demandes de documents en utilisant la Loi sur la transparence. Nous ne la connaissions pas auparavant.»

«C’est en tout cas cette communication de la commune de Vuisternens-devant-Romont qui a mis le feu aux poudres et réveillé la démocratie locale», souligne Sidonia Heldstab qui, Zurichoise d’origine, a enseigné l’allemand au Collège du Sud, à Bulle, et qui, insiste-t-elle, est une «écologiste dans l’âme». «Depuis, nous sommes plus soudés. Nous avons compris aussi que nous devons prendre soin de notre coin de pays. Nous avons créé un jardin commun. J'ai aussi pris conscience que la démocratie est quelque chose de fragile. Si elle n'est pas alimentée, défendue et protégée en permanence par une participation citoyenne active, elle subit des abus de pouvoir et d'intérêts financiers. La démocratie suisse n'échappe pas à ce mécanisme.»

Charles Phillot, fondateur et président du groupe Sauvez les forêts du Gibloux, a lui aussi été heurté par la situation. «Vous savez, je ne suis pas un révolutionnaire et je pense qu’aucun d’entre nous ne l’est. Mais là, nos autorités ont poussé le bouchon trop loin», tonne celui qui est à la retraite après avoir dirigé des entreprises et présidé la Chambre de commerce et d'industrie du canton de Fribourg. Imaginer des bulldozers en train de défricher la forêt toute proche ou des camions déversant des tonnes de béton lui a paru d’emblée totalement déraisonnable. «Je suis ingénieur électricien de formation et je me suis aussi très rapidement penché sur la rentabilité d’une telle opération. A mon sens, c’est trop aléatoire, trop cher et nous n’avons pas assez de vent pour faire tourner des moulins même de 230 mètres. Un non-sens économique alors que je n’ai rien contre les énergies renouvelables. Personnellement, je parierais plus sur le solaire dans notre pays.»

Et combien de temps ont-ils investi dans leur croisade, nos huit lanceurs d’alerte qui ont lancé, avec d’autres, la contre-offensive? «Nous sommes bien incapables de vous répondre, reconnaît Carole Pittet, propriétaire d’une maison d’hôtes à Lieffrens. «Mais cela fait un paquet d’heures. Entre les lettres de lecteurs que nous écrivons et qui sont souvent refusées par les médias locaux, entre les séances diverses de notre groupe, les courriers de demande ou les rencontres avec les administrations, nous n’avons pas le temps de nous ennuyer. Mon investissement est à la hauteur de mon énervement. J’avais une confiance aveugle dans nos autorités. J’étais vraiment dans le monde des bisounours. Après tout ce que nous avons découvert, j’ai été déstabilisée. En soi, je n’ai pas de problème avec l’idée des éoliennes. Ce que je ne supporte pas, c’est qu’on nous ait tout caché. En grande partie à cause des millions que ces aérogénérateurs peuvent rapporter aux communes, canton et aux propriétaires des terrains. Pour être précis, un bon million net par machine sur 20 ans. Une vraie fortune qui justifie, je suppose, ces mensonges.»

Une course à l’argent qui fait bondir la cantatrice Marie-Claude Chappuis, qui se produit sur les plus prestigieuses scènes de la planète: «Implanter des machines de plus de 200 mètres de hauteur installées à 300 mètres de nos maisons dans une région de plaine peu ventée est une aberration écologique et économique totale ainsi qu’une mise en danger de la santé des habitants et l’anéantissement de toute qualité de vie. Imaginez cette belle région métamorphosée en zone industrielle, ces petites routes de campagnes en autoroutes, ces forêts bétonnées, les bruits de ces monstres tournants, les clignotements et éclairages nocturnes. L’œil instinctivement attiré par ce qui bouge ne verrait plus que cela. Et je ne parle pas des vibrations et des infrasons. Je voyage suffisamment pour voir, par exemple, à quoi les régions allemandes transformées en parcs éoliens ressemblent. C’est terrifiant de jour comme de nuit.»

Quant à l’attitude du gouvernement dans cette affaire, elle en désarçonne plus d’un. Clotilde Medana Schlageter: «Pour nous, le Conseil d’Etat a fait tout faux. Il a tardé à répondre aux questions déposées par des parlementaires. Il fait traîner les procédures, reporte toujours à plus tard, ne reconnaît jamais ses torts et ne se remet absolument pas en question malgré les documents que nous avons découverts et qui prouvent notamment qu’il a collaboré avec les promoteurs de l’éolien, tout en le niant officiellement. Je me dis qu’il devrait y avoir des sanctions. Un blâme ou autre chose. Cette situation nous surprend, nous déçoit et nous questionne sur sa manière de gérer les affaires du canton. Nous finissons par nous demander si la démocratie ne s’arrête pas finalement aux portes du Conseil d’Etat.»