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Capturé puis vendu au marché aux esclaves (2/5)

William Mawwin, né Manyuol Mawuein au Sud Soudan, a connu des années de souffrance et de peur. Il est un tout jeune garçon de 6 ans quand sa vie bascule. Deuxième épisode de son histoire.

 11 minutes de lecture
Capturé puis vendu au marché aux esclaves (2/5)
William Mawwin, 2009. © DR

Dans l’impossibilité de payer ses factures, William a quitté l’Université pour trouver un travail de gardien de banque à Phoenix. En apprenant cela de la bouche de son ami Ed, j’ai eu peur que William ne s’effondre sous le poids des ennuis financiers, sacrifiant tout espoir d’éducation à une lutte monotone pour survivre. Un matin avant l’aube, j’ai été tirée de mon sommeil par une «voix» – c’est l’une des choses les plus étranges qui me soient arrivées – quasiment impossible à décrire, et cette voix était un commandement. Elle venait de moi, mais sans être «moi», et son propos était clair: je devais payer la scolarité de William, ses droits d’inscription et ses livres. D’où qu’elle provienne, il n’était pas envisageable d’ignorer cette voix. J’ai appelé William ce jour-là et je suis allée droit au but: «informe-toi du montant des frais de ta scolarité et de tes livres pour le prochain semestre, puis fais m’en part. Tu dois retourner étudier, tu dois obtenir ton diplôme.» Ayant peine à croire en ce soudain retour de chance, William a démissionné de son poste de gardien et s’est inscrit aux cours. Ses frais de scolarité et ses livres payés, il n’a jamais manqué un autre semestre. Jusqu’à présent, avec chacun de ses petits boulots, il essayait de mettre un peu d’argent de côté pour payer les frais d’un ou deux cours à l’Université, à commencer par les cours d’anglais en seconde langue. Lorsqu’il a demandé un aménagement d’horaires en fonction de ses cours à son job de l’aéroport, il a été licencié. Chaque mois devenait un calvaire pour parvenir à joindre les deux bouts. D’une certaine manière, la vie de William aux Etats-Unis s’est révélée creuse dans les faits, ses rêves piétinés par la pauvreté. Quant à moi, obéir à cette voix a été l’une des choses les plus irrationnelles, les moins sensées et les plus belles que j’aie faites dans ma vie.

Peu de temps après, William a commencé à m’appeler «maman». Il était impossible pour moi d’en faire autant, de l’appeler mon fils. Cela sonnait faux, cela ne convenait pas. Et quand il lançait à la légère qu’un jour je pourrais écrire son histoire, je restais poliment vague à ce propos. Réticente, même. Mais au printemps dernier, après un genre d’événement similaire à «la voix», j’ai instinctivement, bien que moins mystiquement, senti que le moment était venu pour moi de raconter cette histoire. William est venu chez moi pendant trois semaines. Chaque après-midi, nous nous asseyions dans la chambre d’amis du fond, les volets tirés, la pénombre créant une sorte de crépuscule rassurant qui, je l’espérais, l’aiderait à se sentir à l’aise. Je m’asseyais en face de lui dans un petit canapé blanc, faisant de mon mieux pour ne pas ressembler à une caricature de journaliste ou de psychologue lorsque je posais mes questions et que je prenais furtivement note de chaque mot composant ses réponses. Les heures passaient, William était étendu dans un fauteuil blanc profond et me parlait. Son fauteuil et mon canapé, blancs et massifs dans la demi-obscurité, ne nous sécurisaient pas pour autant. Lorsqu’il se remémorait les détails de sa capture et sa détention en esclavage, il lui arrivait de craquer et de se mettre à pleurer, ce qu’il essaie de ne jamais faire en temps normal. Cependant, à chaque fois qu’il quittait la maison, il avait le pas plus léger, plus gai, comme s’il s’était réellement délesté du poids d’un bagage dans le sanctuaire ombragé de la pièce.

Pour se rendre chez moi tous les jours, William empruntait le taxi de son ami. De temps à autre au cours de nos entretiens, il devait répondre à un coup de téléphone, ses mots passant rapidement de l’anglais à l’arabe et au dinka, en fonction de l’interlocuteur. Il restait bref durant ces échanges téléphoniques ou, de plus en plus fréquemment, il éteignait carrément son téléphone. Nous avons tous deux lâché prise sur le présent et remonté le temps, et nous avons commencé par ce matin d’hiver où l’enfance d’un petit garçon, William, a irrévocablement basculé. Une intimité simple s’est tissée entre nous durant ces après-midis. Un jour, assise en face de lui dans cette pièce sombre pendant qu’il parlait, me confiant ses souvenirs terribles, et parfois aussi agréables, j’ai commencé à trouver naturel, par fierté autant que par tendresse, de l’appeler mon «fils».

Melissa Pritchard

par Melissa Pritchard

Essayiste, écrivain, journaliste, Melissa Pritchard enseigne l'anglais à l'université d'État de l'Arizona.

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