La valise à un million et demi de dollars (5/7)

Durant son séjour en Suisse, en 1967, Svetlana Allilouyeva signe un contrat d’édition pour son manuscrit Vingt lettres à un ami. Près de 1,5 million de dollars lui ont été donné en liquide à Fribourg. Mais l’origine et la destination de cet argent demeurent confuses.

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Photo tirée de l'article de Paris Match du 2 septembre 1967. Svetlana Allilouyeva obtient son visa pour l'Amérique après six semaines passées en Suisse.© Jean-Christophe Emmenegger

Le 29 mars 1967 est une journée capitale pour la fille de Staline. C'est sa destinée qui se joue quand elle rencontre deux avocats américains, Edward Greenbaum et Alan Schwartz, assistés de deux avocats suisses, Willy Staehelin et Peter Hafter, pour signer des documents juridiques importants relatifs à l’édition de son manuscrit et aux démarches pour être accueillie dans un pays bien disposé à son encontre. Seul Peter Hafter, qui avait rejoint dans les années 60 le cabinet Staehelin & Giezendanner, l'un des plus gros de Zurich devenu plus tard Lenz & Staehlin, a pu être contacté, Willy Staehelin étant décédé. Prenant soin de ne divulguer aucune information qui, selon lui, pourrait être «protégée», invoquant le secret professionnel, les défaillances de sa mémoire et une documentation lacunaire, l'avocat retraité n'est pas entré dans les détails: «J’ai rencontré plusieurs fois Mme Allilouyeva en Suisse durant son séjour en 1967. Je l’ai vue une dernière fois à Princeton, aux Etats-Unis, en 1969 ou 1970. Ensuite, nous n’avons plus eu que des échanges épistolaires. Après ma retraite en 2009, et après la mort de Mme Allilouyeva en 2011, j’ai détruit tous mes dossiers vieux de plus de dix ans, dont tous ceux qui la concernaient. Je pensais que plus personne ne s’intéresserait à cette histoire.» 

Peter Hafter, connu par ailleurs pour avoir été l’orfèvre en optimisation fiscale de quelques-unes des plus grosses fortunes du monde (d'après l’affaire des Offshore Leaks révélée en 2013), n'a pas davantage souhaité commenter les documents d’archives que nous avons retrouvés, où son nom figure en toutes lettres en lien avec l’affaire Svetlana Allilouyeva. Heureusement, grâce à un épais dossier déclassifié en 2011 aux Archives fédérales suisses (AFS), il est néanmoins possible de reconstituer en grande partie le volet juridique de cette affaire. 

Deux jours avant la signature de ces fameux documents, le 27 mars 1967, le professeur Kennan quitte la Suisse et rejoint les Etats-Unis en passant incognito par Milan. Il «briefe les avocats américains Greenbaum et Schwartz qu’il croise à l’aéroport de Milan», note Antonino Janner. Dans son autobiographie (Une seule annéeAlbin Michel, 1971, p. 193), Svetlana Allilouyeva rapporte qu'à cette date du 27 mars, elle rencontre déjà ces avocats américains venus de New York pour elle. Ils lui parlent de contrat d’édition, des droits d’auteur importants que rapporterait la publication de son manuscrit Vingt lettres à un ami. Le 29 mars a lieu la rencontre décisive entre Svetlana Allilouyeva et ses avocats américains et suisses. C’est une affaire privée, mais le Conseil fédéral a tenu à donner ses instructions à Janner, qu’il est chargé de faire respecter par les avocats, à savoir Svetlana Allilouyeva a le droit de négocier avec les éditeurs de son choix et de signer les contrats qu’elle veut, à condition que son livre ne soit pas publié en Suisse et qu’aucune publication n’intervienne avant son départ de Suisse. Pour le reste, le Conseil fédéral s’en tient à la ligne déjà définie plus tôt: Svetlana Allilouyeva ne doit pas entrer en contact avec la presse, aucune publicité pour le moment. 

Elle racontera plus tard des détails truculents de cette soirée: «Nouvelle entrevue. Cette fois, deux avocats suisses, William Stechelin [sic] et Peter Hafter y assistent. Comme les deux Américains, l’un est assez âgé, corpulent, propriétaire de l’étude, l’autre – son jeune collègue. Je comprends mieux les deux jeunes – Hafter et Schwartz – mais c’est quand même très compliqué. Cette sorte d’activité n’existe pas en URSS et j’ai du mal à m’y faire. C’est une grande journée d’affaires. Je signe divers documents, remettant entre les mains des avocats toutes les questions concernant la publication du livre, l’argent, le visa. Le livre va paraître dans de nombreux pays, et son éditeur américain sera Harper & Row. Ce nom – comme celui du traducteur – ne me dit rien […] Je me suis totalement livrée aux gens venus à mon secours dans un moment difficile.» (Une seule année, Albin Michel, 1971, p. 194)

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