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«Dans ce monde libre, je n’ai pas connu une seule journée de liberté» (7/7)

Comme un havre inaccessible, la Suisse est restée présente dans l'esprit de Svetlana Allillouyeva. Plusieurs lettres écrites à ses amis français et suisses entre les années 1960 et 1980 témoignent de ce rêve.

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«Dans ce monde libre, je n’ai pas connu une seule journée de liberté» (7/7)
Parties de l'enquête parue dans le Ladie's Home Journal (en haut) et de l'article de Paris Match (en bas).  © Jean-Christophe Emmenegger

A peine arrivée aux Etats-Unis, Svetlana Allilouyeva apprend une triste nouvelle: ses hôtes en Suisse, Claude et Bertrande Blancpain, ont été victimes d’un terrible accident de la route. Claude Blancpain est gravement blessé, son épouse n’a pas survécu. Svetlana envoie un télégramme de condoléances le 24 avril 1967 au rescapé: «Je suis bouleversée par cette terrible nouvelle. Suis de tout cœur avec vous et vos enfants. Impossible à croire. Svetlana». Quelques jours plus tard, le 7 mai, elle lui écrit une lettre pleine de compassion, traversée par ce cri du cœur: «Pourquoi n’est-ce pas plutôt mon avion qui est tombé ce même jour? Ma vie ici est, et sera, inutile». Claude Blancpain lui répond le 30 juin, depuis son lit d’hôpital, pour lui évoquer les souvenirs heureux; il prévoit son retour à Fribourg: «Lorsque vous reviendrez, nous irons prier sur la tombe de Bertrande». Six mois plus tard, le 19 janvier 1968, il lui écrit encore: «Je suis un peu triste d’être sans nouvelles de vous […] Je commence à me remettre de mes blessures. […] Quand revenez-vous en Suisse? Ma maison vous sera toujours ouverte et je serais très heureux de vous y accueillir». Puis la correspondance s’interrompt pendant une quinzaine d’années. Svetlana Allilouyeva ne répondra qu’en 1981.

Parallèlement, une autre correspondance s’instaure entre la fille de Staline et Jean-Annet d’Astier de la Vigerie, frère de Bertrande Blancpain et neveu d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Elle lui écrit le 12 mai 1967 une longue lettre dans laquelle s’expriment le désir d’une relation plus étroite et la frustration de n’y être parvenue: «Je voulais vous dire beaucoup plus de belles choses que je n’ai fait. Mais la vie est stupide – les gens doivent se hâter et partir au moment où ils rencontrent quelqu’un avec qui ils se sentent si bien». Faut-il attribuer cette proximité sentimentale à celle de deux personnes du même âge? A tout le moins, un puissant sentiment religieux se dégage de ce texte, à la limite de l’effusion mystique et sensuelle, comme dans les Demeures de sainte Thérèse d’Avila. «Prenez soin de vous, mon cher Jean-Annet. Peut-être que personne ne comprend mieux que moi à quel point vous avez besoin de soin et d’attention, – je vous donne toujours la main affectueusement, reposez-vous sur mon épaule, vous vous sentirez mieux […] Savez-vous prier, Jean-Annet? Essayez de prier pour elle, et peut-être que cela vous apportera une étrange joie, – cela arrive parfois. Ne soyez pas effrayé par les larmes, – parfois on trouve une grande joie dans les larmes, et c’est très difficile de ne pas pouvoir pleurer. Les larmes emportent loin le lourd fardeau du cœur, mon cher Jean-Annet. Je suis avec vous, je suis tout près de vous, Jean-Annet, donnez-moi vos mains, reposez-vous sur mon épaule, laissons-nous pleurer ensemble, – vous comprenez que j’aimais Bertrande autant que vous, – je l’ai vue deux fois, mais j’ai tout compris de sa vie et de sa nature. Je l’aimais, comme on peut aimer au bout de seulement deux heures de conversation. (J’ai aimé ainsi mon dernier mari – au bout de deux heures de conversation je connaissais tout de lui, et je ne me suis jamais trompée)» 

Dans une seconde missive datée du 23 juin 1967, elle évoque son installation douloureuse aux Etats-Unis: «Ma vie est devenue un enfer et ma seule consolation, ce sont mes chers amis où qu’ils se trouvent – en Suisse, à Paris, et ici aussi». Puis, la correspondance avec Jean-Annet d’Astier cesse aussi. Ces quelques lettres de l’année 1967 à Claude Blancpain et à Jean-Annet d’Astier révèlent deux choses: Svetlana Allilouyeva se languit de ses amis européens, mais elle a aussi une conscience claire de l’adversité qui l’empêche de revenir sur le Vieux Continent. Dorénavant, la Russe doit s’acclimater à sa nouvelle vie aux Etats-Unis.

Jean-Christophe Emmenegger

par Jean-Christophe Emmenegger

Jean-Christophe Emmenegger est historien et journaliste. Spécialiste des migrations et des politiques de sécurité, il collabore régulièrement à des revues scientifiques et médias suisses.

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