La Garde pontificale corse oubliée (3/6)

© Andrea Gennari
Intérieur du palais Farnèse.

En août 1662, le Palais Farnèse, siège de l'ambassade de France à Rome, est le théâtre de violents combats entre les gardes corses et français.

Ballotée dans son carrosse luxueux, alors qu’aux heures nocturnes et sans lumières de la campagne romaine la route chaotique s’étirait jusqu’à Rome dans le bourdonnement sinistre des nuits d’été, et alors que les détrousseurs s’embusquaient parfois en bordure des murs de la ville dans des bosquets touffus ou à la sortie d’un pont, que les chats furtifs bien maigres aux épaules saillantes rappelaient ces temps de disette propices aux révoltes paysannes, en ces routes pavées de mauvaises intentions où l’indispensable totale vigilance épuise les escortes, nul ne somnolait hormis la duchesse Anne de Créquy sous l’oeil bienveillant de son page, que tous appelaient de son seul nom, Bertaud, appliqué et fidèle comme quand on a 20 ans.

L’épouse de l’ambassadeur de France accusait la fatigue d’une journée ennuyeuse passée à visiter des églises. Elle s’agaçait surtout de ne pas encore bénéficier de ce rôle de premier plan dans la vie romaine, de ne pas avoir reçu du pape les honneurs dignes de son rang, fille du seigneur de Lansac et femme du lieutenant-général des armées du roi de France, mais aussi de n’avoir toujours pas eu l’occasion d’organiser enfin une fastueuse et coûteuse fête publique au coeur du splendide palais Farnèse, prêté par le duc de Parme à la France et dont elle était la maîtresse de maison depuis quelques semaines. 

Ces tiraillements diplomatiques avec le Saint-Siège revenaient à ses oreilles chaque jour quand l’un de ses gentilshommes racontait la dernière escarmouche avec des gardes corses du pape. Des soldats rugueux qui vivaient juste en face, à deux pas du palais Farnèse. Elle s’en approchait d’ailleurs à presque 23 heures ce 20 août 1662, indisposée par les quelques petites nausées causées par une grossesse qui se devinait à peine.

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Vue de la place et du palais Farnèse à Rome. © DR

Andréa Crovero et les siens ne se laisseraient pas transpercer une deuxième fois. Celui qui avait pris la direction de l’opération punitive contre les soldats français sentait qu’il avait été trop tendre moins d’une heure auparavant, quand leur barrage n’avait pu couper la course d’un carrosse entrant dans le palais Farnèse. La marquise de Créquy, soeur de la duchesse Anne de Créquy donc belle-soeur de ce satané ambassadeur français, n’avait reçu qu’une volée de pierres et d’insultes n’entravant en rien sa trajectoire vers l’ambassade de France. 

Cette fois, les arquebuses avaient eu leurs rations de poudre noire et les billes d’acier allaient encore transpercer les chaires. Comme il y a quelques minutes, quand les soldats du duc de Créquy avaient tenté une sortie pour repousser la vingtaine de gardes corses déployés dans les avenues du palais de Farnèse. Un gentilhomme du Royaume de France venait d’y trouver la mort d’une ogive précise. Sûr de l’aura de son rang, le duc de Créquy s’était solennellement présenté à la fenêtre pour éteindre la révolte. Ses laquais le tiraient à l’intérieur quand les premiers impacts sur la façade éclataient la pierre autour de lui. Huit tirs comme une promesse de mort. En moins d’une minute sur le pavé, les arquebuses chaudes étaient rechargées et mises en joue, appuyées sur leurs fourquins au coin de chaque rue, prêtes cette fois à faire mouche.

Une odeur de poudre noire accueillait une dizaine de sbires, arquebusiers de la police romaine qui venait prêter main-forte aux Corses avec ordre de tirer sur les Français, un ordre dont on ne sut jamais l’origine. Le palais Farnèse était assiégé, un barrage humain en bloquait l’entrée. Comme au spectacle, un portefaix s’était assis sur ses caisses pour regarder les échauffourées pendant qu’un mendiant aveugle pensait trouver là de quoi récolter un peu d’argent dans l’indifférence des insurgés. Aux portes comme aux fenêtres, des employés de commerce satisfaisaient leur curiosité. Le son sourd de sabots de chevaux et le vrombissement d’un carrosse sur le pavé rebondissaient de mur en mur jusqu’aux oreilles d’Andréa Crovero. Qui que ce soit, ils ne passeront pas.

Bertaud vit le premier le barrage à la sortie d’un porche et hurla l’ordre de faire demi-tour. Sans hésitation le cocher claqua ses rênes de cuirs, puis tira complètement celui de gauche tout en évitant l’emballement des bêtes. Plusieurs détonations percèrent la nuit, des tirs groupés, comme ordonnés. Pourtant le capitaine de Franchi, commandant d’une compagnie de la Garde corse comme Savelli, exigeait de cesser-le-feu depuis plusieurs minutes. Le carrosse de la duchesse Anne de Créquy entama sa retraite quand Andréa Crovero qui n’avait pas encore tiré prit le temps de viser. A la portière, Bertaud n’eut pas l’honneur d’être blessé. Mort, directement. La duchesse trouva refuge chez le cardinal d’Este où était soigné l’un de ses laquais touché d’une bille de plomb. Le cardinal écrira plus tard de la duchesse qu’elle était «à demi-morte».

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© DR

L’assaut de l’ambassade fut immédiatement donné par les Corses accompagnés des sbires, une trentaine en tout. Des fenêtres du palais Farnèse répondaient les arquebuses des gardes de l’ambassadeur commandés par le capitaine Antoine Duboys. On ne sait pas quand exactement s’effondrèrent le mendiant aveugle, le portefaix, un garçon libraire et deux boulangers, mais tous comptaient parmi les morts de ces affrontements de rue. 

Ignorant le rappel des tambours du capitaine de Franchi, Andréa Crovero profita du temps de chargement des arquebuses ennemies pour repartir à l’assaut du palais d’où sortaient Antoine Duboys et ses hommes. Un sbire toucha au ventre le capitaine des gardes français qui en mourut dans la nuit. Les soldats du duc de Créquy comptaient encore un laquais blessé, mais repoussaient les assaillants. 

Du vacarme surgit le marquis Frangipani accompagné d’une colonne de soldats allemands pour défendre le palais Farnèse. Des balles sifflaient à leurs oreilles. Puis le calme revint avec le départ des Corses. Très tard dans la nuit, la duchesse rentra au palais Farnèse avec une escorte de trois cents épées éclairées de deux cents flambeaux. Dans son bureau, sous un portrait grandiose de Jules César, le duc Charles III de Créquy commençait l’écriture d’une longue lettre au roi de France.