La Garde pontificale corse oubliée (4/6)

© Jean-Christophe Benoist
La coupole de la basilique Saint-Pierre du Vatican.

Les archives du Vatican n'étant pas accessibles, c'est en Corse que les enquêteurs trouvent des documents attestant de l'existence de cohortes militaires corses et sardes au service de la Rome antique déjà.

Puisqu’ils n’ont pas vraiment accès aux archives du Vatican, Iviu Pasquali et les siens tirent le meilleur de celles de Bastia. Le docteur Mattei, un médecin corse du pape y a légué le siècle dernier sa riche bibliothèque et déjà quelques décennies plus tôt deux autres médecins passionnés d’histoire en avaient fait autant. Il y a aussi dans le petit village de Corbara, vers Calvi en Haute-Corse, derrière un enchevêtrement d’escaliers tout près de l’église d'A Nunziata, une petite flèche où a été peinte l’inscription «musée», qui mène aux collections privées de Guy Savelli, descendant du capitaine Savelli de la Garde corse du pape, dont huit hommes avaient déserté vers l’île de Beauté le 22 août 1662, deux jours après ce qui fût nommé «l’affaire des gardes corses».

La première lettre au roi Louis XIV du duc de Créquy raconte sur dix pages l’évènement et son contexte délétère. L’ambassadeur souligne le mépris du pape à son égard sans aller jusqu’à l’accuser de complicité avec ses gardes corses sur qui il fait entièrement peser la responsabilité de «l’assassinat» dont il assure avoir été victime. Dans le langage du Palais, «l’assassinat» désigne les «mauvais traitements et insultes qui ont été faits à quelqu'un à main armée, et avec avantage, quoy que la mort ne s'en soit pas ensuivie».

Guy Savelli possède aussi des courriers de son ancêtre, des échanges avec des émissaires du pape, des documents techniques et une multitude de pièces qui fourniront un puzzle d’autant plus complexe à assembler qu’il reste incomplet. Des documents ainsi regroupés ressortent quelques informations, dont la liste de quatre des huit déserteurs: Pietro de Montemaggiore, Carlo d’Ampugnano, Paolo Maria Pozzo di Borgo et Andrea Corvo. Curiosité généalogique, Andrea Corvo, l’auteur du coup de feu mortel sur le page Bertaud, est le quatrième aïeul de Napoléon Bonaparte. Son retour sur l’île pour fuir les Français mit sa lignée, quatre générations plus tard, sur la naissance d’un empereur français.

Devant l’intérêt croissant que prend la résurgence soudaine dans l’Histoire de cette Garde corse du pape, Paul Turchi Duriani, le porte-parole de l’Associu Guardia Corsa Papale a commencé en 2014 une thèse sur le sujet en collaboration avec l’Université de Corse. Les documents rassemblés montrent que les soldats de deux compagnies, celle de Savelli et celle de Franchi, avaient en moyenne 26 ans, le plus âgé ayant 40 ans et le plus jeune 19. La plupart d’entre eux savaient lire et écrire, certains étaient mariés et vivaient dans le Trastevere avec leur famille, dans des casernes. La caserne de la Trinité des Pèlerins, par exemple, a été construite par un marchand corse de Calvi, enrichi par le commerce avec les Indes. Un niveau d’organisation et un ancrage dans Rome (en comparaison, l’armée française ne s’encasernera là où elle sera déployée sur le royaume qu’en 1692) qui laisse penser à une présence très ancienne des Corses à Rome.

Et Paul Turchi Duriani les y retrouve dès l’Antiquité romaine. Des diplômes militaires datant de 88 et 96 après Jésus-Christ attestent de l’existence de deux cohortes composées de Corses et de Sardes: I gemina Sardorum et Corsorum, et II gemina Ligurum et Corsorum. Bons cavaliers, bons fantassins, les Corses étaient également d’excellents marins. La flotte de Misène près de Naples disposait de deux stations dans l'île, l'une à Aleria et l'autre à Mariana. Douze inscriptions différentes signalent des marins corses au service de Rome, certains à des postes de commandement. Au IVe siècle, la décadence de Rome livre la Corse aux pirates. Peu à peu, l'île se dépeuple. Les Vandales l’occupent suivis des Byzantins, puis des Ostrogoths et de nouveau les Byzantins pendant deux siècles. Les invasions barbares ruinent les réseaux d'échange par terre et par mer. C'est l’agonie des exploitations agricoles et industrielles. La plaine est petit à petit abandonnée.

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Panorama de la plaine corse. © Pierre Bona

Les populations côtières fuient vers l'intérieur des terres et trouvent refuge au sein de montagnes protectrices, mais exigeantes. La pauvreté de la Corse intérieure, qui perd son économie fondée sur l'élevage, la cueillette et la chasse, et la ruine des grands centres côtiers annoncent une longue période de misère. Apparaissent les premières migrations volontaires d’importance. Les Corses, afin de pratiquer le commerce ou la guerre, s’installent en Toscane, dans le giron de celui qui leur offre un abri: le Saint-Siège. Le Moyen Age renforce cette proximité. Saint Grégoire le Grand, dans ses correspondances à la fin du VIe siècle, s’érige en défenseur des insulaires. L’administration de Byzance est catastrophique. 

La fiscalité écrase la population locale et le Saint-Siège s’en inquiète. Grégoire le Grand avait pour souci de «christianiser» un peuple considéré comme menacé par des croyances impies et archaïques. La construction d’églises et de monastères est encouragée afin de propager la Parole du Christ et de l’Eglise romaine. Au VIIIe siècle, le pape Grégoire permet l’intégration effective de la Corse dans le patrimoine du Saint-Siège profitant de la perte de puissance de l’autorité lombarde et du dédain byzantin. La relation privilégiée entretenue entre la Corse et Rome commence. Cependant, les Sarrasins entre 712 et 739 harcèlent les côtes de la Corse alors qu’elle est sous la domination indifférente des Lombards. 

La papauté réaffirme ses droits sur l’île qu’elle tient de la donation de Constantin. Pépin le Bref en 754 et son fils Charlemagne en 784 expliciteront encore ces droits du Saint-Siège. Et en 807, Charlemagne décide d’établir un défenseur de l’île, le connétable Buchard, l’un de ses meilleurs chefs de guerre. Mais en 809, les Annales de Saint-Bertin parlent de l’invasion de la Corse par les Maures, ainsi que de la destruction d’une ville dont seuls l’évêque et quelques vieillards réchappent. Les cités du littoral Mariana et Aleria constituent alors des pôles de défense contre les envahisseurs grâce aux évêques. Mais cela n'empêchera pas une migration massive de Corses vers Rome, qui s’installeront d’abord dans le quartier d’Ostie et à Fiumicino, bâti à la demande de l'empereur Claude autour du premier siècle après Jésus-Christ.

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Site archéologique d'Aleria en Haute-Corse. © DR

Entre 846 et 852, le pape Léon IV fait fortifier la colline du Vatican et accueille un groupe de colons corses. Le pontife, afin de protéger la cité romaine des Sarrasins, y fait construire un quartier sur le modèle d’une forteresse, entouré d’un mur d’enceinte: A Cità Leonina. Les Annales des papes situent aux environs de 850 le déplacement de 4’000 familles corses (chiffre certainement exagéré considère Paul Turchi Duriani) fuyant l’invasion des Maures et recherchant la protection du Saint-Siège. Les livres pontificaux racontent, avec force lyrisme, la joie qui s’exprima le jour de l’accueil des insulaires et le sentiment du pape à la réception de ces réfugiés: «… qui tales illi tansmisit homines…» («... remerciait Dieu de lui avoir envoyé de tels hommes...»)

Il reçoit les Corses en ces termes: «Si vous êtes fidèles, ainsi que vous l’avez déclaré à vos promesses envers Nous et envers Nos successeurs, Nous avons assez de beaux territoires où vous pourrez habiter. La ville que Nous vous destinons est fortement défendue. Nous y avons, Dieu aidant, tout remis en état. S’il vous plaira d’y vivre, vous trouverez alentour des vignes et des prés, que Nous vous concédons afin que vous soyez à l’abri de toute disette. Nous vous donnons en outre tout ce qui vous sera nécessaire pour vivre largement avec vos femmes et vos fils: des bœufs, des chevaux, et autres animaux. Mais toujours à la condition que vous restiez fidèles à vos promesses!» 

Les Corses possédaient donc la charge de l’occupation des lieux tant au niveau agricole que militaire et devaient en assurer la défense. La raison de l’installation des Corses dans ces zones est une volonté claire du Saint-Siège: faire occuper les terres difficilement cultivables par des réfugiés provenant d’une région agropastorale rompue à l’agriculture dans des conditions difficiles et, en même temps, qui puissent assurer une défense militaire et stratégique de la cité romaine puisque les Corses sont alors réputés pour leur habileté aux choses de la guerre. Le bénéfice est ainsi double.

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Le mur d'enceinte de la cité du Vatican construit sous le règne du pape Léon IV. © DR

A XIVe siècle, les Corses entretiennent un commerce régulier avec Rome et ses environs. Le vin produit dans le Cap corse et dans la Pieve di Lota ainsi que le blé de la plaine orientale constituent des denrées prisées par les Romains, leur région n’en produisant pas. En retour, l’île reçoit du textile et de la céramique. Sur les marchés, les Corses sont en concurrence avec les Ligures. On trouve des traces de ce commerce à l’Archivio di Stato di Roma, ainsi que la liste des ancrages pour les patrons corses dans le port de Civitavecchia. Les migrations corses restent alors importantes vers Rome.

Les Corses réputés et reconnus pour être d’excellents militaires se font souvent mercenaires au service de tel ou tel prince ou condottiere. Mais pour Rome, ils se font soldats du pape. Officiers et soldats de la Garde corse pontificale sont tous des insulaires des pieve (église) de la partie montagneuse de l'En-Deçà-des-Monts. Les gens du littoral et des villes s'y trouvent en minorité. Les officiers proviennent des familles nobles ou notables, et recrutent leur compagnie dans leur pieve d’origine. 

Entre 1468 et 1471, quatre compagnies de gens d'armes (cavalerie lourde) corses sont entretenues et soldées à Rome. Plus tard, sous les pontificats d’Alexandre VI (1493-1503) et Jules II (1503-1513), ces compagnies sont multipliées. Avec Jules II, l'armée pontificale atteint le chiffre de 12’000 hommes de toutes provenances, de toutes nationalités, de différentes confessions religieuses, ainsi qu’une flotte de treize galères.

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Statue de la Madonna Fiumarola visible, basilique de San Crisogono. © DR

Après la déroute de Lautrec devant Naples en 1528, les débris de l'armée française remontent vers le nord à travers les Etats de l'Eglise. Parmi eux, les bandes corses au service de France, soit 3’000 hommes. 600 d’entre eux s'arrêtent à Rome et y prennent du service à la solde de Clément VII (1523-1534). Parmi ces troupes, les compagnies des capitaines Sampiero Corso et Raffaelo Corso. Des membres de cette lignée sont enterrés à San Crisogono.

Une statue de la Vierge découverte par des pêcheurs corses dans le Tevere en 1505 avait été transportée dans cette église de San Crisogono. Où étaient effectuées les cérémonies funéraires et adressées les prières à la Madonna Fiumarola. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui.