La Garde pontificale corse oubliée (5/6)

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Intérieur de la basilique San Crisogono dans le quartier de Trastevere à Rome.

Février 1664, le pape Alexandre VII signe le traité de Pise qui impose la dissolution de la séculaire Garde corse et l’érection d’une pyramide en marbre noir en triomphe de Louis XIV.

Miséricordieusement courbé sur son agenouilloir, le capitaine Savelli prenait la mesure de la puissance de la propagande d’un roi face à la piété d’un garde, fût-il du pape. La Madonna Fiumarola posait sur lui son regard à la commisération lénifiante, la tête, coiffée d’un diadème, discrètement inclinée sur la droite et les bras légèrement écartés, la paume des mains vers le sol en signe d’apaisement. La Vierge Marie n’était plus là qu’une statue à chérir en attendant la fin.

C’était officiel depuis le 12 février 1664, la séculaire Garde corse pontificale n’existait plus. Le traité de Pise avait fait des Corses l’objet de l’humiliation du pape Alexandre VII par le roi Louis XIV. Une pyramide en marbre noir édifiée devant le Palais Farnèse, non loin du lieu où le capitaine des gardes de l’ambassadeur de France avait reçu une balle mortelle, finissait de déshonorer les origines du capitaine Savelli. Il essayait désormais de reconstituer la chronologie qui les avait conduits à cette tragédie.

A l’impulsive réponse de sa compagnie s’était opposée rapidement la puissante propagande du royaume de France. Les heurts eurent leurs récits, échanges de missives, courriers et émissaires pour mettre les choses au clair. Et quant à la tournure des évènements, les explications, bien sûr, différaient. Celles du duc de Créquy et de son entourage effaceraient toutes les autres. 

Sa lettre au roi daté du 21 août était suivie de celles des cardinaux de la faction française, comme celle du cardinal Albizzi à Hugues de Lionne du 21 août aussi. Le duc de Créquy écrira lui-même dès le lendemain à cet important Hugues de Lionne, ministre d’Etat du roi Soleil, celui-là même qui négociait alors pour racheter Dunkerque aux Anglais. Treize jours après l’évènement du palais Farnèse, fut publiée une version des évènements qui s’imposera définitivement comme officielle dans les journaux du royaume, dont le très influent La Gazette. La désormais dite «affaire des gardes corses» devint un scandale public qui demandait réponse. Le roi Louis XIV n’avait pas gouté l’ambiguïté du rôle joué par les autorités romaines chargées du maintien de l’ordre. Mais affaiblir ce pape ne lui suffisait pas, car les auteurs des tirs appartenaient à la noblesse ou aux familles notables insulaires. 

De plus, depuis 1661 où il affirma entendre gouverner seul, le roi de France se devait de ne jamais mollir devant des incidents par lesquels il était toujours jaugé et jugé par sa cour. Déjà en octobre 1661, les ambassadeurs de France et d’Espagne s’étaient lourdement accrochés à Londres, et le roi Soleil avait obtenu, en mars 1662, des excuses officielles du représentant de Philippe II roi d’Espagne dans le grand cabinet du Louvre. Il lui en fallait plus cette fois. De son côté, le pape Alexandre VII mesurait bien le poids des Français à Rome en raison de leur clientèle composée de nobles, de barons romains, de cardinaux, ainsi que des familles Este et Farnese. Cependant, il se contentait dans un courrier au roi de lui faire part de son «grand déplaisir» que lui causait cette affaire. Une attitude que Louis XIV estimait alors «légère», exigeant des pendaisons et des mises aux galères en plus d’excuses publiques.

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Le pape Alexandre VII © DR

Une enquête ouverte à Rome voyait l’arrestation de Fabio d'Ajaccio et Paolo Maria Pozzo di Borgo le 29 août, puis de Pietro Ansaldi de Santa Reparata ainsi que de Mattéo et de Simone de Bastelica, le 26 septembre. Neuf Gardes étaient enfermés aux sordides prisons Carceri Nuove et mis à la torture extraordinaire. Mateo d'Ilario de Pietralba était torturé trois fois pour avoir tiré des coups d'arquebuse place Farnèse. Son corps se balançait au bout d’une corde devant le public réuni le 16 décembre 1662 sur la Piazza Campo dei Fiori. L’enquête close le 21 novembre l’accusait du meurtre du capitaine des gardes de l’ambassade. Mais les excuses du pape ne venaient pas et Louis XIV considérait le chef de la Garde pontificale, le frère du pape lui-même, et le gouverneur de Rome comme responsables de l’attentat. Déjà à la réception par Versailles des courriers du duc de Créquy et des cardinaux, un conseil de crise avait été réuni dont une majorité de membres souhaitaient embastiller le nonce apostolique à Paris, Celio Piccolomini. Mais la prison de la Bastille ne le compta pas parmi les détenus, car le roi préférait expulser de France l’envoyé du pape Alexandre VII, se mettant ainsi tout juste au point de rupture diplomatique.

Après avoir mandé de nombreux émissaires des plus prestigieux pour obtenir la clémence du souverain français pour sa Garde corse, le pape devant l’exploitation éditoriale de l’évènement dans toutes les gazettes du royaume de France choisissait le silence. La conquête de l’opinion marquait une indignation nationale, une réprobation populaire et l’exigence de sanctions. Florence échouait alors à mettre fin à la crise par un congrès d’où ne sortait aucun accord fin 1662. Le roi de France accentuait sa pression sur le Saint-Siège en renforçant par des troupes ses alliés de Parme et de Modène, concurrents inavoués de Rome. La cité des papes d’Avignon et le Comtat venaissin étaient alors rattachés au royaume de France puis, malgré les protestations du légat, annexés en juillet 1663 par le parlement d’Aix qui décrétait la cession de ces enclaves aux Etats pontificaux comme contraire au droit. Les soldats de Louis XIV remplaçaient alors par un gouverneur du roi le vice-légat qui se réfugiait à Nice.

L’Espagne et la République de Venise tentaient à Lyon de faire soupeser les prétentions et les revendications de chacun. Le Louvre considérait toujours qu’une protection était accordée par le pape aux coupables de l’attentat. Louis XIV posait un ultimatum par la promesse d’envoyer ses troupes sur Rome si aucun compromis n’était trouvé avant le 10 février 1664. Demande d’autorisation de traverser le territoire était même faite à Milan.

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Monument commémoratif de «l'affaire corse». © DR

Le 12 février 1664, à l’initiative de Madrid et de Florence, le traité de Pise imposait au pape Alexandre VII quinze articles, dont des excuses publiques à porter au Louvre par le cardinal-gouverneur de Rome, les excuses du frère du pape, la dissolution de la Garde corse et l’érection d’une pyramide en marbre noir en triomphe de Louis XIV. Des médailles étaient frappées pour célébrer l’évènement.

L’avanie suprême avait lieu le 29 juillet 1664 à Versailles lorsque le légat pontifical Flavio Chigi, le neveu du pape Alexandre VII, parti de Rome en mars de la même année venait présenter publiquement au roi Soleil les excuses du Saint-Siège en présence des princes et des grands officiers de la Couronne comme le représente une tapisserie, L’Audience du légat, aujourd’hui visible au Louvre. Un tableau de nos jours encore accroché dans la galerie des Glaces de Versailles représente une allégorie de l’évènement avec une louve allongée aux pieds de Louis XIV triomphant.

En cet été 1664, le capitaine Savelli encaissait chaque mot gravé d’or sur la pyramide de marbre noir racontant la fin de l’histoire: