Pour tout l’art du monde (1/2)

Le «roi du pétrole» du XXe siècle, Jean Paul Getty, était aussi un collectionneur avare et compulsif. Son petit-fils, enlevé en 1973 par la ndrangheta, la mafia calabraise, en a peut-être doublement fait les frais.

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Jean Paul Getty (1892-1976).© Keystone / Camera Press / David Farrell

Il n’est pas présent, le soir du 16 janvier 1974. Prisonnier d’une phobie de l’avion, il est resté en Angleterre, à Sutton Place, dans le sud de Londres. Ceux qui sont là espéraient pourtant le croiser entre les pins et les cyprès odorants de sa lubie, une demeure romaine reconstruite à l’identique et après quatre ans de travaux sur autant d’hectares, à Pacific Palisades, un quartier huppé de Los Angeles. La villa des Papyrus, ensevelie par les laves du Vésuve en 79 av. J.-C., est réapparue sous le soleil californien par la seule volonté de l’Oilman J. Paul Getty, pour reprendre la une du Time de 1958. Déjà consacré homme le plus riche du monde par le magazine Fortune en 1957, son rêve s’élève au-dessus d’un péristyle aussi long qu’un terrain de rugby, bordé de sculptures antiques et creusé d’une piscine somptueusement bleue. Cinq cents invités s’y sont précipités pour découvrir une partie des œuvres accumulées sur un demi-siècle par le grand absent de la soirée. Le monde des arts a fait le déplacement: Anne Johnson, Kenneth Donahue, Herb Cole, Peter et Kacey McCoy, Harleigh Johnson, Mary et Bob Humpheys et même, venu spécialement de New York avec son épouse, le directeur du Metropolitan Museum (Met), Thomas Hoving, bien qu’empêtré depuis des mois dans une querelle qui l’oppose à l’Italie au sujet d’une céramique grecque d’une splendeur divine. Non loin de lui, Jiri Frel, passé de la côte Est à la côte Ouest de façon définitive, convaincu par le roi du pétrole de quitter le Met et Big Apple pour faire partie de son aventure à 25 millions de dollars. Hoving et Frel le savent pertinemment, ce bâtiment aux murs peints en trompe-l’œil n’est pas l’œuvre d’un philanthrope. Les avocats de son propriétaire lui ont en effet indiqué comment, en exposant ses toiles de maître (Rubens, Rembrandt, Titien et autres), son art décoratif français rococo ainsi que ses sculptures antiques – soit les trois niveaux de son musée iconoclaste – l’Etat américain lui accorderait de fructueuses déductions fiscales. Et s’il s’interroge, parfois, sur le fait qu’il pourrait être la réincarnation de l’empereur romain Hadrien, Jean Paul Getty se montre en revanche très sûr de son choix architectural, lorsqu’il défend la villa sise au pied de son ranch: «Je refuse de payer pour l’une de ces structures de type bunker en béton à la mode parmi les architectes de musée ou pour un monstre de verre teinté et d’acier inoxydable.»

Au lendemain de l’inauguration de cette copie d’une villa d’Herculanum, dont les plans remontent à des fouilles du XVIIIe siècle, le New York Times avance pourtant des avis contrastés la concernant. «On peut dire que c’est quelque chose que les gens de L.A. vont aimer», estime l'un des visiteurs. «C’est un Disneyland pour intellectuels», ajoute un autre avec un certain sens de l’ambiguïté. Un critique d’art, dont le nom n’est pas dévoilé, voit dans cette demeure patricienne un peu trop colorée un monument de «mauvais goût, coûteux et agressif, culturellement prétentieux (…)» Le Los Angeles Times, dont les reporters ont eu droit dix jours plus tôt à une visite privée, opte pour une impression plus terre à terre: «Le meilleur menu d’inauguration de musée» qu’il ait été donné à son interlocuteur de connaître. Les journalistes ont pu suivre Jiri Frel – le transfuge du Met devenu conservateur du Getty Museum – dans les galeries dédiées aux bustes romains, aux statues de Vénus, à la Coré de Lord Elgin, au fils de Niobé percé par une flèche ou encore à un Marsyas écorché, une copie d’un original grec, parmi tant d’autres. L’archéologue, qui a fui Prague après l’invasion soviétique de 1968, leur a décrit cette section antique, écrivent-ils, avec un «enthousiasme d’écolier passionné»; il n’a certes pas encore fait toutes ses classes, mais il apprendra vite: il achètera, trois ans plus tard, une œuvre attribuée au sculpteur grec Lysippe (le portraitiste d’Alexandre le Grand), l'une des principales attractions du musée, au point que l’œuvre, appelée le Jeune vainqueur, sera aussi connue sous le nom de «Getty bronze». Une appropriation que la Cour de cassation italienne a pourtant remise en question, le 4 décembre 2018, en décidant que l’œuvre de Lysippe appartenait au Jardin de l’Europe – où il fut repêché, en 1964, au large de Fano, une ville côtière des Marches, sur l’Adriatique. 

L’homme qui a livré bataille pour l’Etat transalpin, l’avocat Maurizio Fiorilli, nous explique comment, avant d’engager «l’écolier» Jiri Frel, J. Paul Getty s’approvisionnait en Italie: «Getty était propriétaire d'une île à la Gaïola, près de Naples, et il avait acquis un château à Ladispoli. Il possédait aussi un bateau de haute mer. Quand il achetait des pièces aux clandestins de Cerveteri, il les amenait sur son île avec son hors-bord et puis, de là, aux Etats-Unis». Le «château» de Ladispoli, près de Rome, est en réalité la dépendance du palais Orsini voisin, La Posta Vecchia, achetée par Getty en 1960 et transformée depuis 1990 en hôtel à 500 euros la nuit, en basse saison. Posée sur le site de l'ancienne colonie d'Alsium et les restes d’une villa romaine, cette propriété se trouve à dix kilomètres des nécropoles de Cerveteri pillées par une armée de tombaroli, ces excavateurs de tombeaux qui ont fait la fortune des marchands d’art clandestins. L’autre villa du magnat se situe, elle, au bord du site archéologique de Pausilippe, en face du Vésuve. Achetée en 1968 à la famille Agnelli, les propriétaires de Fiat et de Ferrari, ses ruines et l’héliport qui couvre une partie de la seconde île ne reçoivent plus de visites aujourd’hui que de quelques goélands intrigués.

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