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L’hydre de l’or
Rivière à Prestea, au sud-ouest du Ghana, non loin d'un site d’exploitation aurifère d’une grande compagnie canadienne.© Agnès Faivre

L’hydre de l’or

Au Ghana, l'or abonde, tant dans les alluvions des rivières que dans les filons de roche. Le développement anarchique des mines artisanales a poussé le gouvernement à légiférer en faveur de l'environnement et de la santé. Une politique inédite en Afrique qui a privé le tiers de la population de ses revenus et fragilisé ses relations avec son premier partenaire commercial, la Chine.

 37 minutes de lecture

A travers les interstices, je ne distingue qu'une vague lueur tremblotante au fond d'un trou étroit. «Regarde bien, quelqu’un remonte», me souffle-t-on à l'oreille depuis l'extérieur d'une cabane en bois dissimulée au milieu d'une colline de bananiers. A l'intérieur, trois matelas, une trentaine de sacs à dos et ce trou noir: une mine d’or artisanale en plein cœur de la petite ville de Tarkwa, 300 kilomètres à l’ouest d’Accra. L’homme qui tente péniblement de s'en extraire, en cet après-midi pluvieux d'octobre 2018, revient des galeries qui serpentent à plus cent mètres de profondeur. Il est à bout de force. Ses haltes se multiplient. Une main saisit bientôt le dernier barreau de l’échelle de bois, et le voilà qui se hisse enfin à la surface. Depuis quand ce corps sec aux épaules surdimensionnées et à la peau blanchie par l’argile n'a-t-il pas vu la lumière du jour? Ses collègues ne savent plus trop. Deux jours, peut-être trois. Le mineur d'une vingtaine d’années dépose sur le sol de terre battue ses cailloux grisâtres, puis ôte ses vêtements qu’il essore machinalement. «Cette eau, elle ne vient pas d’en bas, elle vient du stress, commente Salif*, le superviseur planté à l’entrée de la cabane, aussi placide que méfiant. C’est un métier très dur. Tu descends avec un marteau, un burin, une lampe. Le reste n'est que force humaine. Tu dois creuser, creuser. Tu ne peux pas revenir les mains vides.»

Pour quelques grammes d’or, ils sont des milliers comme Kobi* à s’enfoncer sous terre, la peur au ventre. Peur d’être enseveli. Peur aussi de se faire épingler par les forces de l'ordre. Depuis que le gouvernement ghanéen a instauré, en avril 2017, un moratoire sur l’exploitation aurifère artisanale, il traque les mineurs illégaux avec une force spéciale de 400 soldats et policiers (Opération Vanguard). Deux mille personnes ont déjà été arrêtées, mais plus nombreuses encore sont celles qui continuent à braver l’interdiction. A moins d’un kilomètre de la cabane, dans une mini-ville de bric et de broc, nous croisons des travailleurs affairés autour d’une autre mine d’or souterraine. Leurs regards sont glaçants. «Allez-vous-en!» scande un groupe d’hommes en nous barrant la route. «Les militaires sont intervenus juste en face, nous explique sur un ton plus amène, Joe*, 66 ans, leur patron. Ils pourraient débarquer.» Autour de lui, un ballet continu d'hommes suintants et voûtés évacue à la hâte des sacs de riz de 50 kg chargés de gravats, sous l'oeil attentif d'une dizaine de gardes informés par téléphone des mouvements de Vanguard. Ce site emploie 3'000 personnes et fonctionne non-stop, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Sur le plateau surplombant l’entrée du tunnel ont été construits un restaurant et de spartiates salles de repos. Malgré son appréhension, Joe, chapeau détrempé, regard fatigué, nous invite à nous asseoir avec lui sur un banc. «Depuis le moratoire, il n’y a plus d’argent, soutient-il. Ici, l’Etat ne t’aide pas, tu dois trouver toi-même les solutions. Cette mine, c’est tout ce qu’on a pour s’en sortir. Elle a été ouverte par les Britanniques pendant la colonisation. C’est avec cet or qu’ils ont construit la ville de Londres. Et de l’or, il y en a encore plein à l’intérieur!» Quant à la sauvegarde de l’environnement, au nom de laquelle les autorités ghanéennes ont décidé de suspendre l’exploitation d’or artisanale, il ne se sent pas concerné. «Qu’est-ce qu’on abîme? On est sous terre. On ne pompe pas d’eau, comme ceux qui exploitent l’or dans les rivières ou les forêts. Et pourtant...» s’épanche Joe, tandis que trois gaillards le pressent d’abréger.

Déjà démantelé deux fois la semaine précédente par Vanguard, le centre de traitement de l’or que gère Kwame*, en contrebas de la mine, est aussi sur le qui-vive. Dans cette baraque de tôles branlantes, les fragments de roche extraits par les creuseurs sont d'abord concassés, puis broyés dans des moulins avant d'être acheminés dans une seconde cahute à peine dissimulée en bordure de route, où ils sont lavés pour séparer l’or des autres éléments minéraux. Pour Kwame, qui suit les opérations à l’abri d’un ample parapluie transparent, la journée n’est pas mauvaise. «Là, on a du 24 carats, la meilleure qualité, sourit ce trentenaire roublard en exhibant un sachet de sable noir et de paillettes d’or guère plus gros qu’un pouce. On peut en tirer environ 3'000 dollars (quasi équivalent en francs, ndlr).»

Agnès Faivre

par Agnès Faivre

Depuis 2017, Agnès Faivre enquête sur l’exploitation minière en Afrique sous l’angle local. Elle explore l’impact humain, environnemental et politique de l’extraction des matières premières, tout en observant attentivement les rivalités géopolitiques associées. Ses enquêtes paraissent notamment dans Libération, Le Point Afrique et sur France Inter.

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