Le paradis – bientôt perdu? - des Arabes des marais

Dans le sud de l’Irak, les marais de Mésopotamie font figure de jardin d’Eden: culture millénaire, nature prodigue et tranquillité à faire pâlir d’envie le reste du pays. Mais la géopolitique régionale de l’eau pourrait bien rayer de la carte cette oasis.

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Abbas pose avec son buffle d'eau, sur une route autrefois utilisée par les forces de Saddam Hussein. Ishan Gubba, marais central.© Emilienne Malfatto

Abbas est affalé sur le buffle d’eau. La disproportion entre l’enfant et l’énorme animal, noir et cornu, est presque effrayante. Pourtant le petit garçon traite le bestiau comme une grosse peluche, s’appuie sur son flanc, les doigts plongés dans ses longs poils un peu rêches, raidis de boue. Normal, Abbas est un Arabe des marais, un habitant des marais de Mésopotamie, dans le sud de l’Irak. Une région où les buffles vivent avec les hommes et sont ce qu'ils possèdent de plus précieux. Un capital et une assurance-vie, tout à la fois.

Selon la Bible, c’est ici, entre les deltas du Tigre et de l’Euphrate, que se situait le mythique jardin d’Eden. De l’eau à perte de vue, de hautes herbes et des roseaux au milieu desquels nagent les buffles d’eau, monstres paisibles que les enfants rejoignent en quelques brasses. Un lieu hors du monde et hors du temps, très loin des violences qui secouent le reste du pays, une oasis en plein désert, littéralement.

Un éden qui a bien failli disparaître. Lors de la guerre contre l'Iran (1980-1988), d'abord, les grands marais de l'Est ont été le théâtre de combats intenses obligeant leurs habitants à fuir. Dans les années 90, ensuite. La région, qui s’étendait jadis sur plus de 20'000 km², a été asséchée par Saddam Hussein pour punir un soulèvement chiite contre son régime et empêcher qu'elle serve de cachette aux rebelles. Entre fin 1991 et 1993, un demi-million de personnes ont été déplacées, le bétail massacré, les villages brûlés, les cours d’eau déviés et certains même empoisonnés. Le paradis est devenu un enfer, un désert truffé de mines. On ne défie pas impunément le parti baath...

Le «peuple des roseaux», contraint de s'exiler, est descendu jusqu’à Bassorah ou a emprunté la route du nord. Beaucoup ont échoué dans des camps de réfugiés en Iran. Seuls quelques privilégiés ont pu gagner l’Europe ou l’Amérique du Nord. Vingt-mille à peine sont restés. La famille de Mahmoud et Ali, aujourd’hui adultes, fait partie des rares qui ont refusé de quitter Chibayish, bourgade des marais posée au bord de l’Euphrate à 350 km au sud de Bagdad. Les deux frères avaient alors une dizaine d’années, mais, pour eux, l’enfance s’est arrêtée net le jour où il a fallu quitter l’école et vendre de l’eau au bord de la route pour ne pas mourir de faim. Ils ne s’attardent pas sur le sujet, les mauvais souvenirs font partie du passé, et puis… «Tout ça s’est plutôt bien terminé, non?» sourit Mahmoud.

L'invasion américaine de l’Irak en 2003, entraînant la chute de Saddam Hussein, sonne comme le signal du retour des exilés dans les marais. A la masse, à la pioche ou à mains nues, hommes et femmes démolissent les digues, les canaux et les barrages construits par l’ancien dictateur. L’eau afflue à nouveau, la vie aussi: au bout de quelques mois, les roseaux et les papyrus se remettent à pousser, les oiseaux reviennent, les humains tentent de reconstruire ce qui était. 

D’un pas nonchalant ou étalés sur le sol recouvert de bouse, de boue et d’herbes piétinées, les buffles prennent possession des routes militaires de Saddam. Les tribus des marais aussi, qui y ont bâti des maisons.

Des constructions simples, à l'image de celle de la famille d'Abbas: des arches de roseaux pour la structure et, à l'intérieur, des tapis à fleurs très kitsch. Dans un coin de l'unique pièce, le réchaud à kérosène échoue à contrer le froid humide qui pénètre sous les vêtements et glace les os. Dans quelques mois, la température deviendra infernale – plus de 50°C -, mais, pour le moment, l’hiver fait valoir ses droits. Pour couper le vent, on a rabattu sur les murs de roseaux ajourés une bâche fuchsia qui donne l’impression d’être assis dans une fraise Tagada géante.

Hana, la maman d’Abbas, fait passer du thé trop sucré. Elle habite depuis un an au coeur du marais, à trente minutes en bateau de Chibayish, avec son mari et ses quatre enfants. Ils font partie des nouveaux Arabes des marais, ceux qui n’y résidaient pas avant l’assèchement de la région par Saddam et qui sont venus y chercher une vie meilleure après l’invasion américaine. Agée de 27 ans, Hana est originaire de Bassorah. «Il est plus simple de vivre dans les marais, malgré l'absence d’électricité, d’eau courante et d’école, dit-elle tout net, son hijab noir laissant apercevoir quelques cheveux, la base de son cou et un décolleté timide. Les femmes y sont bien plus libres qu’en ville, elles peuvent se déplacer ou parler à des inconnus.» Quand elle se rend à Chibayish, Hana revêt une abaya, sorte d’immense manteau noir qui masque totalement son corps, «sinon les gens vont cancaner».

En Irak, la bourgade et ses environs font figure de havre de paix. Daech ne s’aventure pas dans ces zones totalement chiites. Même les Hachd al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire, une coalition paramilitaire de milices en majorité chiites formée en 2014 pendant la deuxième guerre civile irakienne) présentes dans la région laissent la zone tranquille. Une quiétude qui tiendrait à un nom, Beni Asad, celui d'une tribu puissante et très respectée par les chiites pour avoir enterré le corps d'Hussein Ibn Ali, petit-fils du prophète Mahomet décapité en 680 lors de la bataille de Kerbala.

Tous les jours, jusqu’à midi environ, quiconque peut rencontrer son chef, le cheikh Loubnan Abdulrazaq al-Khaiwan, dans son mudhif, sorte de maison communale entièrement faite de roseaux. La scène est digne de Tintin au pays de l’or noir. Autour de lui, assis côte à côte sur des tapis, des dizaines de cheikhs en tenue traditionnelle, longue disdasha et keffieh sur la tête. Le bruissement des misbaha – les chapelets – se mêle à la rumeur des conversations. On discute des affaires courantes dans les vapeurs de thé et de cigarette.

La soixantaine élégante, le port altier, le regard franc et affichant des opinions plutôt progressistes, le cheikh Loubnan Abdulrazaq préside aux débats et rend à l’occasion la justice. «Dans les marais, les femmes travaillent avec les hommes, cela contribue à l'ouverture de la société, assure-t-il en jouant avec son chapelet d’ambre. Et puis, nous avons pris l’habitude de côtoyer des gens différents.» Dans les années 1960 et 1970 notamment, la faune, la flore sauvage et la proximité de sites archéologiques sumériens attiraient en effet dans cette région des visiteurs venus du reste de l’Irak et de l’étranger.

Sous les arches imposantes du mudhif, les vieux cheikhs sont plutôt heureux d’être interrompus par une journaliste. «Il faut que la presse parle du problème, lâche l'un d'entre eux, le visage tanné, le regard pris dans un maillage serré de rides. Parce que l’eau, ici, c’est la vie.» Murmures d’approbation autour de lui: le «problème» inquiète tout le monde. Car si l'eau est revenue en 2003, ce n'est plus comme avant, ni en quantité ni en qualité. De leur étendue historique, seuls 38% des marais d'Irak, parmi les plus importantes zones humides du monde, ont été restaurés, estimait en 2011 un rapport des Nations Unies. Par deux fois, en 2008 puis en 2015, ceux-ci se sont presque à nouveau totalement asséchés. La faute au changement climatique, aux dommages irréversibles engendrés par le drainage des années 90, mais, surtout, à la diminution du volume du Tigre et de l’Euphrate du fait des barrages.

«Quand ils laissent passer l’eau, on en a», résume le cheikh Loubnan Abdulrazaq. «Ils», ce sont les autorités d’Ankara. Le Tigre et l’Euphrate prennent en effet leur source en Turquie avant de traverser la Syrie et l’Irak pour enfin alimenter les marais. Depuis les années 1950, la Turquie n'a cessé de construire des barrages hydroélectriques, parfois titanesques, sur ces cours d’eau, 635 ouvrages au total. L’intensification de cette politique dans les décennies suivantes fut telle que le volume annuel des deux fleuves avait déjà diminué de 30% entre les années 1970 et 1990, selon des chercheurs des Universités de Waterloo et Bassorah. Dans leur rapport de 2011, les Nations Unies estiment que «le flux du Tigre et de l’Euphrate devrait encore se réduire d’ici 2025, l’Euphrate perdant plus de 50% et le Tigre plus de 25%». Malgré des accords internationaux sur le partage des eaux, les pays situés en aval subissent la politique hydraulique d’Ankara, plus d’une fois accusée d’attiser les tensions régionales avec une «guerre de l’eau» larvée.

L'Irak devrait en particulier souffrir d'une réduction de 47% de sa quantité d'eau annuelle avec la mise en activité dès 2018 du barrage sur le Tigre hautement controversé Illisu, du nom d'un village de la région du sud-est turc, selon l’ONG Iraq Civil Society, qui mène campagne contre cette structure monumentale. A cette menace s'ajoutent des pratiques agricoles d'irrigation intensive et clientéliste. «Si le ministre des Ressources en eau est, par exemple, originaire de Najaf, alors il allouera davantage d’eau à Najaf, moins à nous», râle un habitant de Chibayish qui souhaite garder l'anonymat. «Quand j’étais enfant, on était heureux, les gens buvaient l’eau des marais, elle était douce et propre. Aujourd’hui, il y en a trop peu, elle est polluée et salée, tempête un pêcheur moustachu dans la force de l'âge. L’Unesco a inscrit les marais sur sa liste du Patrimoine mondial en juillet 2016, ça a changé quoi pour nous?» Car l’eau n’est pas seulement insuffisante, elle est de piètre qualité. «La salinité de l'eau des marais a doublé ces dernières années, son alcalinité est altérée, tout comme son pH, par de nombreux polluants domestiques et industriels», notait déjà en 2011 le rapport des Nations Unies.

En 2015, c'est un excès de sel justement qui a décimé près de la moitié du bétail de la région, généré par la diminution des volumes d'eau ajoutée à l'incursion de courants marins en provenance du golfe Persique. «Avant que Saddam n'assèche les marais, la salinité ne dépassait pas 200 ppm (parties par million, ndlr), développe Jasim al-Asadi, ingénieur auprès de l’ONG Nature Iraq qui lutte notamment pour la sauvegarde de la région. En novembre 2016, une moyenne de 2'500 ppm a été enregistrée. Même si ce taux est encore acceptable, les pics à 7'000 ppm sont beaucoup plus inquiétants.» Ce que confirme Ahmad Fares, vétérinaire établi à Chibayish depuis 2007: «Si la salinité dépasse 3'000 ppm, les buffles qui la boivent en meurent.»

En 2015 justement, la salinité a atteint 20'000 ppm dans certaines zones du marais, tuant plantes et buffles en nombre. «En moyenne, les éleveurs ont perdu plus d’un tiers de leur bétail», estime Jasim al-Asadi. «Une fois mortes, on ne pouvait même pas manger nos bêtes parce qu’il était évident qu’elles étaient intoxiquées», se lamente Ali Murad, un jeune éleveur, grand et mince, au visage brun, qui a perdu 15 de ses 50 têtes de bétail lors de cette sécheresse. Ali soupire, une ride d’inquiétude entre ses yeux de velours. Il a résisté en 2015, il n’est pas parti. Mais si l’eau baisse encore, il sait qu’il n’aura plus le choix.