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Layla Salih dans les salles endommagées du musée de Mossoul.© Patrick Tombola

L’archéologue qui a défié Daech

En Irak, être une femme, musulmane sunnite et archéologue a toujours été un défi. Layla Salih a choisi de mettre sa vie privée entre parenthèses pour défendre et promouvoir l’identité culturelle de son pays.

Les avions survolent la ville à basse altitude. Les bombes explosent les unes après les autres, faisant vibrer l’air et trembler les bâtiments. Une épaisse fumée noire s’élève de la rive orientale du Tigre… A quelques centaines de mètres de là, Layla Salih, en équilibre sur un amas de gravats, contemple en silence ce spectacle macabre. Puis, sans prêter attention aux soldats qui insistent pour l’escorter, elle se dirige vers l’entrée du site. Trébuchant entre les colonnes et les chapiteaux effondrés sous ses pieds, elle passe sous une dernière arche, miraculeusement intacte, allume la lampe torche de son téléphone et descend lentement une volée de marches branlantes, à moitié enfouies sous les éboulis. La lumière vacillante révèle ce qui ressemble à la crypte d’un lieu saint. Le faisceau s’arrête sur des silhouettes de femmes, délicatement sculptées sur l’un des murs. 

Des larmes de joie coulent sur le visage de l’ancienne responsable du département du Patrimoine de la province de Ninive. «Je suis au septième ciel. Je n’aurais jamais pensé dire cela un jour, mais sans Daech (l’acronyme arabe du groupe Etat islamique), je n’aurais jamais pu découvrir cet endroit», murmure, émue, l’archéologue qui a renoncé à sa vie privée pour une carrière dédiée à la préservation de la culture et de l’identité irakiennes contre l'organisation terroriste Etat islamique (EI).

En juin 2014, les combattants de l'EI entraient dans Mossoul et s’y livraient à des actes d’une brutalité sauvage. L’héritage archéologique de ce lieu considéré comme le berceau de la civilisation occidentale n’a pas été épargné. Daech a mené une lutte sans merci contre toute représentation religieuse qui ne reflétait pas sa version radicale de l’islam, saccageant tout sur son passage. En arrivant au pied de cet escalier, Layla vient de pénétrer dans les décombres de la mosquée du prophète Nabi Younès, construite au XIVe siècle à l’emplacement d’une ancienne église chrétienne. Avant sa démolition par l'EI, le site avait été vénéré pendant des siècles, à la fois par les musulmans et par les chrétiens, qui croyaient que le prophète Nabi Younès (le Jonas de la Bible) y était enterré.

Sans perdre de temps, Layla s’engage dans un étroit tunnel creusé par l’EI sous la colline de la mosquée. Malgré les débris tombant du plafond et l’air raréfié empli de poussière, l’archéologue se déplace avec une telle aisance dans ce labyrinthe souterrain qu'il nous est difficile de la suivre. Soudain, elle s’arrête et pointe une inscription cunéiforme gravée dans le rocher. Le texte identifie ce site comme celui d’un palais assyrien, construit par le roi Assarhaddon au VIIe siècle av. J.-C. «Au lieu de le profaner, les combattants de l’EI l’ont laissé intact. Ils ont probablement compris sa valeur et ont décidé d’en tirer profit», explique l'experte de 43 ans avec un regard noir, en époussetant ses vêtements. D’après elle, l’EI a probablement détruit la mosquée située au-dessus du palais pour sortir clandestinement les antiquités camouflées dans les souterrains.

Layla ramasse quelques poteries abandonnées sur le sol et contemple, d'un air absorbé, leurs formes et motifs uniques. Comme si elle parcourait les pages d’un livre, elle commence le récit de la longue et triste histoire du palais enseveli. Les fouilles officielles ont débuté en 1852, sous l’autorité du gouverneur ottoman de l’époque. Mais ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du XXe siècle que les autorités irakiennes ont commencé à s’intéresser au sanctuaire de Nabi Younès, qui marque l’emplacement de la capitale du dernier empire assyrien de Ninive (Assurbanipal fut le dernier grand souverain de l'Assyrie antique, de 669 à environ 626 av. J.-C.) Dans les années 1980, les archéologues locaux ont découvert deux lamassus géants (créatures légendaires de la Mésopotamie antique à tête humaine avec un corps de taureau ou de lion et des ailes d'aigle, qui gardaient les temples et les palais) sur le côté de la colline. Ils ont alors réalisé qu’ils se trouvaient pile devant l’entrée du palais assyrien, mais impossible de poursuivre les fouilles, les autorités religieuses leur interdisant de creuser sous le lieu sacré.

Layla a participé à des campagnes de fouilles en 2004 et 2005, mais elle non plus n’a jamais pu pénétrer dans ce palais à cause du veto des autorités sunnites puis du déclenchement de la guerre en 2006. «J’ai décidé de protéger les taureaux ailés en les recouvrant de terre, je ne pouvais pas prendre le risque qu’ils tombent entre de mauvaises mains, se souvient-elle en caressant une autre divinité à moitié enterrée, miraculeusement rescapée de la furie djihadiste. Mais les membres de Daech ont trouvé et volé le lamassu qui était en surface et ils ont continué à creuser pour dénicher d’autres trésors enfouis. Je suis très heureuse d’être ici, néanmoins je m’inquiète du sort des antiquités qui ont pu être sorties clandestinement.» L’arrivée d’un colonel, responsable de la sécurité des visiteurs du tunnel, l’interrompt. Notre interlocutrice ne lui laisse pas le temps de parler; consciente des risques que nous courons tous, elle se dirige en silence vers l’entrée du site.

Dans la voiture qui cahote le long des boulevards de Mossoul Est, l’intrépide archéologue cède la place à une femme plus encline aux émotions, prête à enlever sa carapace pour se révéler un peu. Layla est née en 1975 dans le district de Wada, à quelques pâtés de maisons de l’endroit où nous nous trouvons. Elle a grandi avec ses parents et ses douze frères et sœurs dans une belle maison avec un grand jardin. Mais ses souvenirs de cette période s’effacent, l’harmonie de la famille ayant très vite été brisée par la première d’une longue série de tragédies. En 1987, son frère aîné décède au cours de l’interminable guerre Iran-Irak. Ses parents n’arrivant pas à surmonter leur chagrin, ils décident de déménager vers une maison voisine, plus petite et sans jardin. C’est là que Layla a passé la majeure partie de sa vie, jusqu’en août 2014 et la fuite pour éviter la soldatesque de Daech… «Il y a quelques mois, j’y suis retournée pour voir si, après deux ans d’occupation, il restait encore quelque chose, confie-t-elle en regardant par la fenêtre de la voiture et en pointant un bâtiment à moitié effondré. Il ne restait rien. Ils avaient tout volé, tout brûlé.» 

A l'image des champs de ruines que nous traversons, désertés par les véhicules et les humains. «Arrêtez-vous ici», crie soudain Layla. Sans attendre que la voiture ne soit totalement immobilisée, elle se précipite dehors et reste comme figée. Devant elle se trouve l’Université de Mossoul, où, en 1996, la jeune femme de 21 ans avait pour la première fois converti sa passion pour l’archéologie en profession. Grâce à son père, sévère mais qui l’a toujours soutenue, elle s’était inscrite à la Faculté d’archéologie, tout juste inaugurée. En ce lieu même, où se dressent désormais des piles de gravats et de débris, l’EI a brûlé des milliers de livres et réduit en cendres l’avenir de plusieurs générations. 

Layla avait 14 ans lors de son tout premier contact avec l’archéologie, et en particulier avec l’histoire assyrienne. C’était au cours d’un voyage scolaire à Nimrod, capitale du royaume assyrien au IXe siècle avant notre ère. «Je me souviens moins de la visite du site que d’avoir couru partout avec les autres enfants, raconte-t-elle en riant. Je n’en reviens toujours pas d’avoir été, en novembre 2016, l’une des premières civiles à pouvoir retourner sur ce site, après la défaite de l’EI, pour évaluer les destructions.» Le groupe terroriste a entièrement rasé les anciennes murailles de la ville, dynamité le palais et détruit à coups de marteau presque tous les bas-reliefs qui recouvraient autrefois les murs de brique du palais. 

C'est encore Nimrod, au travers d'un livre, qui a conforté Layla dans son projet d'avenir professionnel, une détermination souvent tournée en dérision par ses voisins et connaissances. «L’archéologie suppose que l’on travaille dehors, avec des hommes; c’était donc très mal vu, précise cette musulmane sunnite pratiquante, fronçant les sourcils en signe de mépris. La plupart de mes voisins me disaient: "tu devrais plutôt te marier et avoir des enfants!" J’ai eu de la chance, parce que ni moi ni mon père n’avons jamais prêté attention à l’opinion des autres.» La jeune femme n’a passé qu’un an à l’Université de Mossoul. En 1998, elle part s'installer à Bagdad pour aider sa sœur aînée à s’occuper de ses enfants. C’est là qu’elle décroche sa licence en archéologie, puis est nommée, en 2000, conservatrice de la galerie assyrienne du musée de Mossoul. 

Elle venait tout juste d’entrer en fonctions lorsque l’administration de George W. Bush a commencé à préparer l’invasion de l’Irak. Anticipant l'effondrement du pouvoir, Layla et ses collègues s’activent trois jours durant à mettre dans des caisses des milliers d’objets précieux, avant de les envoyer à Bagdad pour qu’ils y soient gardés en sécurité. Le musée ferme ses portes juste avant le début des bombardements de la coalition menée par les Etats-Unis. De retour dans la capitale irakienne, Layla se fait discrète et reprend ses études. Elle obtient une maîtrise en archéologie, avant de pouvoir enfin regagner Mossoul et son musée.

Le cours du Tigre divise la ville en deux et les combats qui font rage entre l’EI et une large coalition de brigades et divisions armées empêchent de traverser directement d’une rive à l’autre. Le trajet, qui n'aurait pu durer que quelques minutes, se transforme en une épopée ponctuée de checkpoint contrôlés par la police, l’armée et différents groupes ethniques et religieux. Arrivés à destination, les soldats qui nous escortent sortent en premier de leur véhicule blindé pour inspecter la zone, des snipers sont toujours en embuscade. Layla ne semble pas s'en inquiéter le moins du monde, elle prend même le temps de saluer et de plaisanter avec chacun des soldats en faction devant le musée de Mossoul, son musée. Elle accepte leur aide pour se hisser dans le bâtiment à travers une brèche percée dans le mur. A l'intérieur, à l’exception de tas de poussière, de gravats et de restes de nourriture moisie, les galeries sont vides. Avant que l’EI ne s’empare des lieux, la plupart des 2'200 pièces d’antiquité des collections avaient été placées en sécurité, mais au moins 300 œuvres d’art ont disparu depuis.

Les soldats chargés de sa protection insistent pour que Layla marche exactement dans leurs traces, des explosifs ou des mines étant peut-être cachés sous les décombres. Mais l'archéologue n’écoute pas, elle a travaillé ici pendant neuf ans et connaît le bâtiment par cœur. Elle erre d’une pièce à l’autre, essayant de se souvenir à quoi ressemblait chacune d’entre elles avant ce chaos. A la place de son bureau s'élève désormais ce qui pourrait ressembler à une sculpture d’art moderne, un amas de chaises renversées, enchevêtrées, posées en équilibre précaire. L'administration est noircie par une explosion, des fragments de ce qui était peut-être une photocopieuse jonchent le plancher. Entre la galerie islamique et la salle assyrienne, dont elle a été la conservatrice pendant de nombreuses années, Layla s’arrête brusquement. «C’est la pièce où ils ont tourné cette célèbre vidéo qui les montre en train de détruire des statues assyriennes à coups de masse, enrage-t-elle en s’agenouillant au milieu des débris. Je connais ce lieu mieux que personne et je peux vous assurer qu’on n’y a pas trouvé le moindre fragment sur le sol. Cette vidéo n’était qu’un instrument de propagande. En fait, Daech a tout volé.»

L'experte arpente les couloirs tragiquement déserts avec fébrilité. De temps à autre, elle demande aux jeunes militaires de l’aider à déplacer ou recouvrir de tuiles les rares objets de valeur qui se trouvent encore là. Bien qu'apparemment impressionnés par cette femme qu’ils ont souvent vue sillonner seule la ville déchirée par les combats, ils l'exhortent à ne pas s'attarder. C'est trop risqué, le musée est situé à quelques centaines de mètres à peine de la ligne de front. Même l’archéologue réputée pour sa bravoure sait que les soldats ont raison. Appuyée sur l’un d’entre eux pour franchir à nouveau l’orifice par lequel elle était entrée, un sentiment de malaise l’envahit. «Daech est la pire chose qui nous soit jamais arrivée», murmure-t-elle une fois dans la voiture, comme si elle se parlait à elle-même.

Avant l’occupation de la ville par les combattants de l’EI, sa famille avait déjà subi leurs foudres. Une voiture piégée a tué l’un de ses frères en 2007 et deux militants ont abattu sa sœur Khawlah, responsable du logement au gouvernement, en février 2011. De nombreux drames se sont succédé par la suite, mais l’archéologue se souvient encore très clairement du meurtre de sa sœur. Comme si c’était arrivé la veille. Ce jour-là, elle se préparait à partir travailler quand elle a entendu des coups de feu près de la maison. C’était souvent le cas, à l’époque. Quelques minutes plus tard, le chauffeur de Khawlah l'a appelée pour lui annoncer que sa soeur avait été abattue, assassinée par Al-Qaïda parce qu’elle refusait que les maisons des chrétiens soient données aux djihadistes. «Quand l’EI est arrivé, le 5 juin 2014, je savais pertinemment qu’il s’agissait des mêmes personnes qui se cachaient sous un nom différent. Alors quand l’un de mes collègues m’a téléphoné au travail pour me dire de rentrer immédiatement chez moi, j’ai traversé la rivière à pied et passé cinq jours enfermée avec ma famille, sans sortir, continue-t-elle, visiblement troublée. Après tout ce que nous avions déjà subi, nous avons décidé de ne pas rester à Mossoul.»

Juste après la fête religieuse musulmane de l’Aïd, tous les membres de la famille fuient donc la ville. Ils espéraient s'établir au Kurdistan, mais, à l’époque, les autorités kurdes refusaient l'asile aux réfugiés arabes sunnites. Layla se rend alors avec son clan à Kirkouk, avant de s'installer avec l’une de ses sœurs à Bagdad. Employée au ministère de la Culture, elle ne peut, dans un premier temps, que surveiller à distance le musée de Mossoul et les sites historiques par Facebook et téléphone interposés. Mais quand l’EI coupe les lignes téléphoniques et châtie ceux qui utilisent un portable, elle perd tout contact avec ses collègues restés derrière les lignes ennemies à Mossoul Ouest.

En mai 2016, dès que les Kurdes assouplissent leurs restrictions sur l’entrée des sunnites, elle déménage à Erbil, la capitale kurde, où le reste de la famille la rejoint rapidement. Elle propose ses services au gouverneur de la province de Ninive, un ami de la famille qui a établi une administration en exil après l’occupation de Mossoul. Il lui offre un poste sans savoir que Layla détient, en plus de ceux en archéologie, un diplôme d’anglais. Un atout linguistique qui, rapidement, la consacre comme la personne la plus qualifiée pour parler au nom du gouverneur dans les réunions et conférences organisées à l’étranger. 

Quand l’armée irakienne et la coalition libèrent Nimrod en novembre 2016, Layla est en Jordanie. Avec l’aval de l’Unesco, le gouverneur la dépêche immédiatement sur le site historique pour évaluer les dommages. Il faut dire que presque tous ses collègues sont piégés dans Mossoul. L’archéologue s'adapte facilement à ses nouvelles fonctions: «Je connaissais bien la ville, j’y avais passé 17 ans au département des antiquités», sourit-elle, le nez collé à la fenêtre de la voiture. Je n’avais peur ni des mines, ni des tunnels, ni des combattants.»

A cet instant, elle interrompt son récit pour demander au chauffeur de faire un détour par Qaraqosh, l’un des villages chrétiens situés à l’est de Mossoul, vidé de sa population, pillé et incendié par l’EI. Plusieurs de ses amis et collègues vivaient ici avant le cauchemar djihadiste qui les a contraints à fuir vers le nord de l’Irak. Après le massacre, Layla avait été l’une des premières à se porter volontaire pour inspecter ce village et les autres villes chrétiennes. 

La voiture s’arrête devant la cathédrale. Layla descend. Le silence, étrangement perturbé par le grincement de la porte de l'église, confère au lieu une atmosphère irréelle. L’édifice est intact, à l’exception de la cloche que les membres de l’EI ont fait exploser. Le sol en revanche est recouvert de douilles et de mannequins criblés de balles, preuve que l’EI avait transformé ce lieu en stand de tir. Au milieu des stigmates de cette occupation brutale, un autel à moitié en ruine se dresse encore sur le côté droit. A la surprise générale, c’est vers lui que se dirige Layla. «Ne me regardez pas comme ça, dit-elle sans grand succès, en ajustant le hidjab fleuri dont elle est si fière. Je suis musulmane, mais cela ne signifie pas que je ne vais pas à l’église de temps en temps.» 

Après avoir allumé une bougie dans ce qui reste du petit sanctuaire, elle ajoute à voix basse: «Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin d’espoir. Daech a monté les chrétiens, les sunnites, les chiites les uns contre les autres, mais nous devons faire l’effort de vivre à nouveau ensemble.» S'ensuivent quelques minutes de silence contemplatif, puis Layla sort de la nef, perdue dans ses pensées.

Dans les mois qui ont suivi notre reportage à Mossoul, d'avril à juin 2017, la bataille a fait rage, immeuble par immeuble, jusqu’à ce que le Premier ministre irakien Haider al-Abadi proclame la libération de la ville, le 10 juillet 2017. Layla a suivi cette délivrance depuis Amelia, en Italie, à une heure de route au nord de Rome. Avec une douzaine d’archéologues et d'écologistes venus du monde entier, elle participait à une réunion de l’Association pour la recherche sur les crimes contre l’art (ARCA), un groupe de recherche et de réflexion interdisciplinaires. 

A son retour en Irak, elle était censée travailler à plein temps pour la province de Ninive, recenser les destructions de la vieille ville de Mossoul et concevoir un plan d’urgence pour préserver les églises détruites des communautés chrétiennes de la province. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Sitôt la défaite de l'EI officiellement annoncée, les relations entre groupes ethniques et religieux se sont à nouveau tendues. Et ce sont des personnes comme Layla, toujours restée fidèle à ses convictions tout en méprisant ceux qui jouaient la carte du sectarisme, qui en ont payé le prix. Peu de temps après son arrivée, son chef a été démis de ses fonctions et Layla a perdu son poste. «Etre une femme et une archéologue en Irak a toujours été un défi», nous rappelle-t-elle via Skype.

Atteindre de tels postes à responsabilité avait permis à Layla de s'imposer comme une archéologue professionnelle. Pourtant, dans cette société patriarcale et machiste irakienne, cela n’a jamais été chose aisée. Avant l’EI, les hommes ne voulaient pas qu’elle travaille sur le terrain et, bien qu’elle fut leur supérieure hiérarchique, refusaient de lui adresser la parole. Pendant l’occupation de l’EI, en tant que femme sunnite voilée, elle était souvent vilipendée par les milices chiites et kurdes, subissant de nombreuses attaques verbales et provocations. Aujourd’hui, elle est une fois encore victime du système clientéliste irakien. Bien qu’elle affronte un énième défi, Layla essaie de rester optimiste. «Mon père m’a encouragée à étudier l’archéologie parce qu’il pensait que les gens avaient constamment besoin qu’on leur rappelle leurs origines et identités communes, au-delà de leurs petites différences, précise-t-elle en esquissant un sourire. Nous n’avons pas réussi à nous rassembler autour d’un pays, l’Irak, ou d’une foi, l’islam. Un jour viendra, peut-être, où notre héritage archéologique commun réussira là où d’autres ont échoué.»