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Petit éloge de la contrebande (1/6)

Grande barque de contrebande, gravure, seconde moitié du XIXe siècle.  © S.C.

Il y eut parmi les contrebandiers de jadis une population poussée par la nécessité de survivre. On le doit à la vérité. Le recours à la fraude n’était pas encore politique et n’avait rien de littéraire. Il était simplement endémique.

 36 minutes de lecture

L’imagerie qui enlumine le décor de cette activité parallèle néglige volontairement l’origine de son histoire; elle brosse de cette ancienne communauté de criminels des portraits héroïques où la réalité n’affleure sous la légende que pour la rendre vraisemblable. Cette interprétation romantique répond au désir d’aventure et d’exotisme, d’amour et de justice que son image romantique colporte dans la conscience collective comme un recours du peuple asservi, un baroud d’honneur contre les puissants. Les lettres de noblesse du trafic interlope ne sont-elles pas induites dans sa définition? «On appelle Marchandises de Contrebande, Toutes celles qui sont venduës ou transportées contre les deffenses d’en négocier faites par le Prince», pouvait-on lire dans la première édition du Grand Dictionnaire de l’Académie françoise dédié au Roy, publiée en 1687. «La ballade de Pattie Lee» raconte cette histoire.

L’invention du commerce parallèle se confond avec l’histoire des hommes. En France, elle a pris un essor tout particulier sous le règne de Philippe VI de Valois qui, par une ordonnance royale de 1340, instaurait sur le sel un impôt devenu rapidement impopulaire, car il taxait une denrée de première nécessité. Le sel était alors une marchandise précieuse, qui devient même une monnaie d’échange dont le taux variait en fonction de sa rareté. Souvent provoqués par le mercantilisme naissant, ces écarts ont rapidement affamé toute une partie de la population qu’on payait en rations de sel. Les seigneurs locaux profiteront de cette contribution populaire pour s’enrichir aux dépens du Trésor public. C’est ainsi que l’on vit apparaître une concentration d’entrepôts surveillés par la maréchaussée; des greniers disséminés au gré des marais salants, que des convois autorisés pour l’approvisionnement du royaume conduisaient sous haute surveillance au fil des rivières. Car le vol de cette marchandise à forte valeur ajoutée commençait à prendre des proportions inquiétantes et pénalisait les levées d’impôt. L’unification du royaume permit une surveillance accrue des itinéraires du sel. Au XVIIe siècle, Colbert réorganisa le système fiscal en instituant un établissement financier pour gérer la gabelle: ce sera la Ferme générale, unanimement honnie en raison de ses abus et des injustices dont elle se rendra coupable. Dans chaque province, des contrôleurs dénommés «gabians» ou «gabelous» administraient leur circonscription sous la férule d’un Fermier général nommé par le pouvoir. L’indépendance de cette administration l’a conduite aux pires excès d’autorité, car la Ferme se remboursait librement des taxes forfaitaires qu’elle devait préalablement payer à l’Etat central. A charge pour les Fermiers généraux de se rembourser de leurs débours, sans aucun contrôle. Dans La folie des grandeurs, le réalisateur Gérard Oury – qui s’inspire librement du Ruy Blas de Victor Hugo – met en scène l’acteur Louis de Funès dans le rôle de don Salluste, ministre des Finances du roi d’Espagne. Le film, qui se déroule au milieu du XVIIe siècle, débute sur la perception des impôts que le commis véreux de la gabelle abandonne à son libre arbitre. Tel un contrôleur de la Ferme générale, il se rembourse sur le compte de ses administrés; riches et pauvres se font ainsi dépouiller par sa cupidité. Le monologue qui suit la récolte de l’impôt, a largement contribué au succès populaire de cette œuvre devenue culte: «Ça, c’est pour le roi… Ça, c’est pour moi!»

Au début du XVIIIe siècle, on recensait en France deux cent cinquante-trois «magasins», répartis en «greniers de ports» donnant sur les fleuves et «greniers de terre» essaimant dans l’arrière-pays, pour la distribution du sel d’Etat. Le contrôle des convois nécessitant une lourde organisation, des bureaux sédentaires étaient établis sur le parcours des pataches qui remontaient le cours des rivières, afin que les bateliers s’acquittent des taxes de transport – appelées droit de trépas – ainsi que de l’impôt. Les fonctionnaires accrédités par la Ferme générale étaient également préposés à leur surveillance, car «l’or blanc» que transportaient les mariniers sur des milliers de kilomètres suscitait bien des convoitises. Les cochers d’eau étaient salariés de la Ferme et pouvaient s’organiser en flottilles pour des convoyages sécurisés. Afin de prévenir la fraude, «le sel était conditionné dans des sacs de chanvre d’une centaine de kilos chacun, estampillés de la fleur de lys, cousus à double couture et garnis de ficelles de plombs», précise Dominique Roger dans un livre consacré aux itinéraires historiques de la contrebande. Les richesses transportées par les sauniers du roi suscitaient naturellement la convoitise des trafiquants. Ce commerce, dit poétiquement «du sel de lune», évoque la fronde et le génie d’une population saignée par la gabelle. En 1717, le Fermier général Michel Lallemant déclarait: «Malgré les précautions que l’on prend, il s’échappe toujours quelques bateaux […]» Le temps de la révolte avait sonné, les abus de la Ferme générale en étaient la cause et les convois du sel constituaient une cible idéale pour les fraudeurs de l’impôt: pêcheurs, passeurs et voituriers d’eau connaissaient le pays mieux que les «affameurs publics», dont certains étaient devenus les complices intéressés des faux-sauniers. Dans ce contexte aux frontières indécises, tout le monde tirait quelque profit de ces activités illégales, mais lucratives… dont la Ferme générale était l’indispensable ferment. Des communautés entières ont ainsi bravé l’autorité: «Assez de faim, assez de larmes; paysan, prends les armes! Sus aux vautours, aux gabelous!» clamait un libelle distribué sous le manteau.

Sous l’Ancien Régime, de nombreuses marchandises, dont la forte consommation rapportait d’inestimables revenus à l’Etat, furent à leur tour lourdement taxées. En conséquence, les prix élevés que leur imposait le marché suscitèrent l’intérêt des contrebandiers. Les chansons que les mariniers entonnaient aux escales des fleuves et des rivières, sur les gabares qui les remontaient «chargées à pleins bords» en donnent ici la liste non exhaustive: la chaux, le tuffeau, les ardoises, les étoffes et le vin notamment, «qui met le cœur à l’aise». Ainsi que le tabac. Depuis que Jean Nicot eut introduit «l’or vert» dans le royaume au cours de la seconde moitié du XVIe siècle, la consommation du tabac n’avait cessé de croître. Qu’on le prisât, qu’on le chiquât, qu’on le fumât, le «pétun» avait les faveurs du public. A telle enseigne que Molière en consignait déjà les habitudes en 1665. Dès le premier acte de Dom Juan, Sganarelle en fait ainsi l’éloge: «Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac: c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme.» Et comme on s’était mis à le cultiver en France, il devint un monopole d’Etat fortement taxé à l’importation. En 1681, une ordonnance royale en réglementa strictement la production et donnait à La Ferme générale toute autorité pour en faire respecter le commerce exclusif; de fortes amendes pénalisaient les contrevenants. Les historiens Marc et Muriel Vigié stipulent dans leur ouvrage sur les Amateurs de tabac, fermiers généraux et contrebandiers sous l’Ancien Régime, qu’en répondant aux nécessités de l’Etat – en lui épargnant l’entretien d’une administration onéreuse et l’impopularité de l’impôt – la délégation des prélèvements fiscaux lui assurait «des rentrées fixes et prévisibles». Malgré son prix de vente élevé, le tabac était très fortement ancré dans les usages d’une société avide de plaisirs, une nécessité artificiellement promue de première nécessité, reconnue comme telle au nom de l’économie nationale et par des observateurs avisés tels que Vigneul de Marville. Dans ses Mélanges d’histoire et de littérature publiés en 1700, il peut affirmer à son tour: «Le tabac attire dans les coffres du roi plus d’or et d’argent qu’il n’en pourrait tirer des mines les plus riches.» La mainmise de l’Etat était si conséquente que le fermage du tabac était devenu la cible des trafiquants, auxquels se joignit bientôt la fronde des philosophes. On ne tolérait plus le financement des guerres et des révolutions étrangères par le biais de l’impôt, et l’on refusait d’en être comptable contre son gré. A la fin du XVIIIe siècle, plus d’un tiers des usagers du tabac n’en payaient plus la taxe, car ils s’approvisionnaient directement auprès des fraudeurs; ce qui a fait dire au ministre Necker dans son traité sur l’Administration des finances de la France en 1784, que «les bénéfices de la contrebande représent[ai]ent l’équivalent d’un impôt levé par l’étranger». Cette amère déconvenue de l’impôt se lit en creux chez le romantique Pétrus Borel, qui dans les Rhapsodies de 1832 confirmait ainsi l’engouement des Français pour les plaisirs «endocriniens»: «Heureusement qu’il nous reste l’adultère… et le tabac de Maryland!» Le tabac dit «officiel» subissait de plein fouet les pénalités excessives assujetties à sa consommation et, comme pour le sel, son approvisionnement profitait des techniques de séculaires éprouvées par les faux-sauniers. Marc et Muriel Vigié soulignent encore que l’acheminement clandestin du tabac posait les mêmes problèmes que les autres formes de trafic. Avant d’ajouter: «Parce qu’elle concernait un produit qui ne correspondait à aucune nécessité économique fondamentale, parce qu’elle n’était qu’un élément indispensable dans un nouvel art de vivre, elle résumait jusqu’à l’absurde ses incohérences et ses contradictions.» Voltaire, qui en avait pris conscience, avait vainement proposé de la libérer de toute interdiction et de poursuites, moyennant une indemnité annuelle forfaitaire à la Ferme générale. Il avait compris qu’un monopole ne peut survivre longtemps à la démocratisation d’un bien de consommation populaire, et qu’il serait profitable à l’Etat de libéraliser la diffusion des produits exclusivement liés au plaisir.

A la Révolution française, les débats sur l’impôt furent souvent moins économiques que politiques; et la condamnation de l’affermage renvoyait à une idéologie, à une morale qui se voulait républicaine et démocratique. Les Fermiers généraux, désignés comme «sangsues publiques» par le député Marat, devaient être guillotinés, et leur disparition fermer le ban de la monarchie selon les députés les plus extrémistes de la Convention. En 1791, l’Assemblée nationale supprima cette institution séculaire par décret, et le 16 floréal an II (5 mai 1794), le député Dupin lut devant ses pairs un rapport qui concluait au renvoi des Fermiers généraux devant le Tribunal révolutionnaire. Il les accusait «de s’être alloué des intérêts qui excédaient ceux qui leur étaient légalement octroyés par les baux, d’avoir falsifié leurs comptes pour obtenir des traités avantageux, d’avoir trafiqué le tabac pour accroître leurs gains au préjudice de la santé publique, d’avoir accordé sans raison des gratifications et retardé le paiement de leurs avances à l’Etat.» Son réquisitoire était caricatural pour le dernier carré des Girondins. S’il résonnait alors comme une revanche, il passe aujourd’hui pour un simulacre de justice et non pour un acquis révolutionnaire. Par la suite, la Ferme générale fut remplacée par une Régie d’Etat qui ne fit qu’entériner le diabolique impôt. Le consommateur n’y trouvera jamais son compte et continuera de se tourner vers les produits de illégaux en faisant le bonheur des trafiquants. Depuis lors, les fraudeurs ne se départiront plus du rôle de justicier virtuel que leur avaient attribué les préceptes de la Révolution. Et c’est sur ce modèle presque exclusif qu’ils investiront l’imagerie populaire, comme une chanson de geste exaltant les récits de leurs exploits. Tournées de manière à lui attribuer le rôle du redresseur de torts, d’homme en lutte contre l’iniquité, leurs expéditions «honteuses» qu’admirait secrètement l’exalté Prosper Mérimée, baignent désormais dans le formol de l’Histoire. Elles représentent une caricature de justice et défient l’imaginaire de l’homme moderne.

Gérard A. Jaeger

par Gérard A. Jaeger

Gérard A. Jaeger, né en 1952 à Fribourg, est un historien, écrivain et grand reporter suisse. Spécialiste de l’histoire maritime et des figures hors normes, il est l’auteur de nombreux ouvrages mêlant biographies, récits d’aventure et enquêtes historiques. Parmi ses titres phares figurent Les Amazones des sept mers, Il était une fois le Titanic et Henry Dunant, l’homme qui inventa le droit humanitaire. Son œuvre, nourrie de voyages et d’archives, explore les marges de l’histoire avec une plume vivante et engagée.

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