Un sampan nommé Vengeance

© Mathilde Rives

Tran Li-hué, sans doute la plus sanguinaire des femmes que la mer ait porté de mémoire de marin, ne dépouillait personne. Elle abandonnait ses proies dans l'unique espoir qu'elles témoignent de son forfait.

Au mois de mars 1975, le président Nguyen Van Thieu avait décrété la mobilisation générale devant le déferlement des troupes venues du Nord. Le 30, Da Nang, ville portuaire mythique, tombait entre les mains des communistes. La réunification des deux Viêtnam pouvait commencer. Or, pour les anciens alliés de l'Amérique, cette défaite annonçait une revanche et le Viêt-cong en était la cible. Il y a plus d' un quart de siècle de cela, et le Viêtnam, depuis lors, a pris quelques distances avec son histoire. Les Etats-Unis, qui s'y étaient embourbés pendant plus de dix ans, ont tenté de se concilier les nouvelles générations et le tourisme se développe désormais dans la baie d'Along, où hier encore, des hommes, des femmes et des enfants s'étaient enfuis sur des embarcations de fortune à destination de nulle part:
– Parce que c'était toujours mieux que d'affronter la haine et la persécution de nos frères du Nord, confieront tous les réfugiés qui ont eu la chance de tromper la vigilance de la police politique et d'échapper à la piraterie dont la défaite et l'exode ont accéléré la recrudescence! 

Tous ceux qui n'avaient pas pu fuir le territoire en 1975, en même temps que les derniers ressortissants américains, étaient la cible privilégiée des autorités communistes. Il fallait alors qu'ils partent, quels que soient le prix et les humiliations consentis. Plusieurs années après la réunification du pays, la situation s'était considérablement aggravée. Bernard Kouchner en témoignait après que Médecins sans frontières eut affrété L’Ile de lumière pour venir en aide aux naufragés du désespoir: «L'exode enrichissait le régime communiste. Les autorités de Hanoï encourageaient les Sino-Vietnamiens à fuir, profitant de l'argent recueilli et des biens que ces familles laissaient derrière elles. Des trafiquants les acheminaient à prix d'or sur les plages de la Malaisie musulmane, après avoir soudoyé des marins et des fonctionnaires vietnamiens de province. Attaqué par les pirates, dépouillé, violé, un fuyard sur deux arrivait en Malaisie, en Indonésie, en Thaïlande, où on l'enfermait dans de véritables camps de concentration.»

Depuis cette nuit-là, Tran recherchait sa rédemption dans la revanche, non seulement contre ses bourreaux mais contre la Terre entière: parce qu'elle portait en elle, désormais, la violence et la haine des âges farouches que dix mille ans de civilisation ne pouvaient plus contenir. Il fallait qu'elle tue pour survivre à ses fantômes, qu'elle redevienne un fauve instinctif et brutal pour qu'un jour, peut-être, un être humain se réveille en elle. Souvent, la nuit, seule au bord du fleuve, elle criait comme un loup solitaire et l'écho de sa voix ricochait jusqu'à la mer. Le bain de sang auquel elle rêvait allait être à la mesure de ses souffrances et de ses humiliations. Elle maudissait l'humanité tout entière et c'est sur l'océan qu'elle allait apaiser sa douleur. Elle attendait son heure et son heure allait bientôt sonner. L'exode des populations, dans les provinces du Sud réunifiées, conduisait des milliers de personnes sur les plages en quête d'embarcations de fortune. Le soir venu, des familles entières se réunissaient en partance pour l'exil ou pour la mort. Car si l'on espérait gagner, sains et saufs, des rivages plus accueillants que ceux de la dictature sauvage des nouveaux maîtres de Saigon, chacun craignait la rencontre des pirates bien plus que la tempête et les requins. Les pirates! Personne, pourtant, n'osait évoquer leur existence, mais la rumeur amplifiait de jour en jour. Des bateaux entiers n'atteignaient jamais Hong Kong, Phuket ou Singapour... Mais en dépit de tous ces dangers, la nécessité, l'obligation de fuir poussaient la population dans les retranchements du destin: le flot des exilés ne cessait de croître et les embarcations improvisées, toujours plus frêles et plus chargées, continuaient de quitter le pays. L'hémorragie fut telle qu'au fil des années d'autres drames commencèrent à se profiler dans la longue nuit de l'exil, pour tous ceux que l'océan avait épargnés. Au bout de la nuit, quand on était parvenu à s'enfuir, l'indifférence ou la peur des pays d'accueil avaient dressé des murs et des barbelés, fermé les frontières et construit des camps d'internement qui ressemblaient à s'y méprendre au pays que l'on avait quitté!

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