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Kaliningrad ou le temps arrêté

Tiraillée entre son passé prussien et sa réalité russe, l'enclave de Kaliningrad, grande comme deux fois la Suisse romande, est le seul accès de la toute-puissante Russie à la mer Baltique.

 13 minutes de lecture
Kaliningrad ou le temps arrêté
Isthme de Courlande, jadis Kurische Nehrung. La «forêt dansante» est l'une des grandes attractions de l'isthme. Beaucoup de touristes se font photographier devant les arbres de cette forêt de pins aux formes très particulières. Les pins sont devenus si populaires qu'ils sont désormais protégés contre les déprédations causées par le tourisme de masse.  © Dmitri Leltschuk

Un petit lieu vous manque, et tout est dépeuplé... Au cours de ma carrière de réalisatrice, d’auteure et de photographe, j’en ai parcouru des verstes (ancienne unité de mesure itinéraire usitée en Russie à partir du XVIIIe siècle et valant 1,067 km, ndlr), du nord au sud de la Russie: «Mais qu’est-ce que tu lui trouves, à la vie en Russie… Vas-tu t’arrêter un jour?» Non. Car il me restait, entre autres choses, à découvrir, à l’image du «village gaulois en Armorique», l’oblast (la région) de Kaliningrad, cette minuscule et mythique enclave russe au cœur de l’Europe, la «petite Russie» d’Europe. Le plus simple eût été de prendre le train, 633 petits kilomètres en partant de Berlin, par la Pologne. Mais voilà… Même s’il est régulièrement question de la réouverture d’une ligne ferroviaire Berlin-Kaliningrad-Saint-Pétersbourg, la voyageuse que je suis, en partance pour l’enclave de Kaliningrad, se doit de s’y rendre soit en voiture, soit en avion, en transitant par Moscou ou par Minsk en Biélorussie, en signe d’allégeance, sentiment subjectif s’il en est, à la Bolchaïa Rossia (la Grande Russie), à la Russie continentale. 

Kaliningrad donc, une minuscule enclave russe en plein cœur de l’Union européenne (205 kilomètres d’ouest en est, 108 kilomètres du nord au sud), sise entre la mer Baltique, la Pologne et la Lituanie. Parce qu’en se proclamant indépendants en 1991, les pays Baltes ont de facto isolé la région de Kaliningrad du reste de la Fédération de Russie. Un million d’habitants, 15’000 kilomètres carrés de superficie, soit l’équivalent de deux fois la Suisse romande ou de la Franche-Comté. L’enclave de Kaliningrad est hantée par son passé allemand. Sous le nom de Königsberg, elle connut, comme sa capitale du même nom, les heures de gloire de la Prusse-Orientale. Lorsqu’en juillet 1946 Staline, vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, annexe la Prusse-Orientale, Königsberg est rebaptisée Kaliningrad du nom de Mikhaïl Kalinine, révolutionnaire, homme politique et dirigeant soviétique. Au pied du monument qui lui est dédié, sur la place enneigée de la gare de Kaliningrad, on me fait comprendre qu’il n’y a pas de quoi s’éterniser: on retient du bonhomme qu’il s’intéressait aux gamines, on tape des pieds dans la neige, on ajoute qu’à Moscou il était surnommé «grand-père Kalinine» et que ce n’est donc pas le nom d’un héros qu’a reçu l’ancienne Königsberg. Une fois n’est pas coutume.

«L’heure zéro», c’est ainsi que l’on nomme ce moment particulier de la défaite allemande: la reddition sans condition réclamée par les vainqueurs et, surtout, l’attente d’un sort inconcevable et imprévisible. L’heure zéro… Elle est là, dans mon objectif, ce matin de janvier, où le gel fige les vagues de la Baltique, au pied de ce qui fut un aéroport militaire allemand, à Baltiisk (jadis Pillau), au sud-ouest de l’enclave de Kaliningrad: une tour de briques rouges, et les aiguilles, absentes, d’une immense horloge. Le temps arrêté. Au cours des mois, et des saisons, que j’ai passés à parcourir la région de Kaliningrad, ce temps immobile, ce temps arrêté, s’est mille fois inscrit dans mon objectif et, à jamais, dans mon âme: sur une fillette qui lance son ballon au pied du mémorial dédié aux 3’000 femmes juives fusillées de Iantarny (alors Palmnicken); sur des villages où la guerre semble s’être terminée la veille; sur des églises allemandes en carcasses où seuls pointent les becs des cigognes; sur les immeubles 1900, décrépis et condamnés, de Sovietsk (ex-Tilsit) et de Tcherniakhovsk (ex-Insterburg); sur des publicités lacunaires d’avant 1939, des objets déterrés dans des décharges d’avant-guerre, flacons de pharmacie, bouchons de bière gravés du nom de Königsberg; sur les agrandissements photographiques omniprésents d’une Königsberg disparue, dont s’approprient les publicités qui jouent sur la nostalgie d’un temps révolu...

Méthodiquement, les autorités soviétiques de l’époque ont cherché à effacer toutes les traces de la présence historique allemande. Chaque ville, chaque village, chaque rue a été rebaptisé, les cimetières prussiens rasés. Cela n’empêche pas l’Allemagne de hanter les lieux: à Kaliningrad même, dans le quartier d’Amalienau par exemple, ou dans la rue Komsomolskaïa (anciennement Luisenstrasse), les riches villas néobaroques et Art nouveau vous transportent sur-le-champ dans le quartier huppé actuel de Berlin-Grünewald! Ailleurs, les quartiers ouvriers Vagonka et Oktiabrski, aux ruelles étroites, aux minuscules habitations colorées, évoquent l’avant-guerre des travailleurs allemands de la métallurgie. Ailleurs encore, les pavés des routes taillés main, inusables, et bien plus beaux que le bitume russe partout défoncé. Dans toute la région, dans toute l’oblast, d’immenses bâtiments de briques rouges ont traversé le temps, intacts mais décatis, aujourd’hui casernes, bâtiments administratifs, écoles, hôpitaux… Les autorités soviétiques ont fait main basse sur tout ce qu’il y avait de mieux pour s’installer dans le nouveau Kaliningrad. Il en résultait chaque jour pour moi un étrange sentiment, presque un dédoublement: j’étais dans un pays où l’on parlait le russe, donc sauf avis contraire je me trouvais bien en Russie, mais où l’histoire, l’architecture, les jeux de mots (comme le nom de la chaîne de boulangeries Königsbäcker), les thèmes récurrents dans la presse (allait-on rebaptiser Kaliningrad «Königsberg» ou renommer les rues à l’allemande) me renvoyaient constamment à l’Allemagne! A une Allemagne que je n’ai pas connue, la Prusse d’avant-guerre, la partie nord de la Prusse-Orientale en période de paix. Ce sont précisément ces interférences, ces courts-circuits temporels, qui m’ont rendu cette petite enclave de Kaliningrad si attachante, si surprenante et si digne d’intérêt, au point de vouloir partager cette découverte. Car chaque mètre que vous parcourez dans la région de Kaliningrad vous réserve une surprise, qu’elle soit d’ordre historique, géographique ou humain. J’ai ainsi eu la chance de me lier d’amitié avec un couple âgé, de ceux que l’on nomme les «premiers déplacés», car ils ont été déplacés de force de la Russie continentale vers la région de Kaliningrad en 1946. L’émotion aussi de découvrir la petite école de Waldwinkel (Au coin du bois), dans le village actuel d’Ilitchevo; l’école fut abandonnée à la hâte en janvier 1945, elle est aujourd’hui reconstituée avec soin (des poignées de craies ont été retrouvées sous les combles), les descendants, enfants et petits-enfants de celles et ceux qui furent chassés en 1945, y viennent en pèlerinage.

Dominique de Rivaz

par Dominique de Rivaz

Dominique de Rivaz est une réalisatrice, scénariste et écrivaine suisse. Elle a réalisé plusieurs films remarqués, dont Mein Name ist Bach, primé à Locarno. Également autrice, elle explore dans ses romans des thèmes intimes et historiques. Son œuvre est marquée par une sensibilité poétique et un attachement profond à la mémoire.
Dmitri Leltschuk

par Dmitri Leltschuk

Dmitri Leltschuk est un photographe biélorusse basé en Allemagne. Il travaille sur des projets documentaires au long cours, explorant les thèmes de la mémoire, de l'identité et de la transformation post-soviétique. Son approche sensible et engagée lui a valu une reconnaissance internationale et plusieurs expositions à travers l'Europe.

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