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Une odeur de pourriture au pays des Massaïs

Les camions poubelles sont déchargés sous l'oeil vigilant des marabouts.   © Charles-André Habib

Au mukuru, des centaines de femmes, d'enfants et d'hommes fouillent les tonnes de déchets produits quotidiennement par les plus de quatre millions d'habitants de la capitale kenyane, Nairobi. Sous l'œil vigilant des gangs et des marabouts.

 24 minutes de lecture

Depuis une semaine, je photographie les rues de Nairobi avec Stanley, mon guide et chauffeur. Nous circulons dans son vieux bus Toyota qu’il loue avec ses services aux touristes de passage et à quelques journalistes pour financer ses études de gestion à l'Université. Ce matin, nous roulons sur le large périphérique qui mène à Dandora, un quartier situé à huit kilomètres au nord-est du centre. Le discret jeune homme y a habité de 2008 à 2012, quand il a quitté sa famille et la ville de Thika pour étudier. «Je t’emmène au mukuru, m’a-t-il annoncé une heure auparavant sur le parking de mon hôtel. C’est notre décharge municipale, la plus grande d’Afrique de l’Est. Quand tu l’auras vue, tu comprendras mieux comment fonctionne notre société.» Créé en 1985 par la municipalité sur une ancienne carrière de 12'000m2, entre les quartiers de Dandora et de Korogocho traversés par la rivière Nairobi, le mukuru, «décharge» en kiswahili, n'a cessé de se développer pour atteindre en 2016 une surface dix fois plus imposante: 125'000m2. Sur les 3'200 tonnes de déchets produits quotidiennement par les quatre millions et demi d'habitants de la capitale, 2'000 tonnes sont déversées dans le mukuru, sans aucune restriction. Et cela, malgré les risques sanitaires et environnementaux identifiés et dénoncés dès 2001.

Le soleil n’est pas encore levé et la brume tarde à se dissiper. J'observe, fasciné, les milliers de gens qui, comme dans toute l’Afrique, marchent depuis l'aube sur les bas-côtés de la route vers un but connu d’eux seuls. A mesure que nous nous éloignons du centre, les maisons de ciment font place à des baraques de tôle et de parpaing, les rues bitumées à des chemins boueux troués de profondes ornières remplies d'eau. Tout est brun-beige: les cahutes à moitié en ruine, le linge suspendu aux fenêtres, les égouts à ciel ouvert qui débordent, même le troupeau de chèvres et ses bergers qui nous bloquent sans le moindre complexe. 

Depuis plusieurs kilomètres, une odeur douceâtre et âcre agresse mes narines. D'abord, ce n’était que par intermittence, mais maintenant, elle me submerge en permanence. Une combinaison de fluides fermentés, de fruits pourris, de lait et de viande avariés. «La puanteur de la décharge recouvre tout le quartier, justifie Stanley face à mon malaise. Elle pénètre dans les appartements, les magasins... imprègne les vêtements, les draps, les linges, tu ne peux pas y échapper.» Au bout d’une vingtaine de minutes, nous débouchons dans une rue à peu près praticable et nous garons sur le parking d'une station-service qui jouxte une imposante église catholique de briques grises au style moderniste. Hormis l'odeur insoutenable et une file de camions poubelles, la décharge se dérobe à nos yeux tant les murs qui l'enserrent sont hauts. Mon chauffeur dépose ses clés, son portefeuille et sa carte d’identité dans la boîte à gants et m’invite à en faire de même, car le quartier est l’un des plus dangereux de Nairobi. «Attends-moi dans le bus, je vais chercher quelqu’un pour nous escorter, sinon c’est impossible de pénétrer dans mukuru.» Un quart d’heure plus tard, il revient et me fait signe de sortir: «J'ai trouvé notre escorte, ils veulent 3’000 shillings (30 francs), j’ai dit que c’était en ordre.» 

Nous rejoignons trois jeunes hommes qui attendent un peu plus loin. Dennis, 34 ans, le plus âgé, un grand mince au visage fin enveloppé de longues dreadlocks qui dépassent de sa casquette à damier. Sa combinaison de mécanicien bleue, beaucoup trop grande, disparaît dans des bottes en caoutchouc. Ouvert et amical, il sera mon interlocuteur privilégié durant ma visite de la décharge, me détaillant ce que je vois et attirant mon attention sur ce que je ne vois pas. A ses côtés, Mwangi, 26 ans, le visage rond et les yeux rouges, porte une vieille veste de motard en similicuir par-dessus une chemise autrefois blanche et un jean également protégé par des bottes. Tout sourire, toujours en mouvement, il se moque gentiment de moi en swahili et adore se faire photographier. Enfin, Monoeye, 20 ans, le plus petit et le plus maigre de la bande, un bandeau flanqué d'une tête de mort sur l’œil gauche. Je ne saurai jamais ce qui lui est arrivé, il esquivera toutes mes questions. Habillé d’une veste noire boutonnée jusqu'en haut du cou, une paire de sandales ouvertes sur ses pieds nus, il observe, mais ne parle pas. En cours de route, j'apprendrai qu’ils font partie des deux gangs qui assurent l’ordre sur le site que la police évite, organisent les tâches et extorquent une «taxe de protection» journalière aux quelque 3'000 personnes, enfants compris, qui travaillent dans la décharge. Les propriétaires des camions-bennes leur versent eux aussi une de «taxe de sécurité» à chaque déchargement. Bien que ces bandes rivales se soient partagé le territoire en 2013, après de violents combats qui ont fait huit morts, et le contrôlent, «les bagarres sont fréquentes, me confie Dennis. La plupart du temps, elles sont causées par des conflits de territoire ou des disputes dans les équipes de travail entre les nouveaux et les anciens.»

Charles Habib

par Charles Habib

Charles Habib, né en 1949 à Genève, est un photographe suisse spécialisé dans le photojournalisme et le documentaire. Il débute sa carrière en 1967, couvrant des événements majeurs tels que la guerre du Vietnam, le conflit en Irlande du Nord et la crise des réfugiés en Europe. Après une pause de 30 ans, il reprend la photographie en 2015, se concentrant sur des sujets sociaux contemporains. Ses œuvres ont été publiées dans des magazines internationaux comme Time, Newsweek et Paris Match.

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