La République proscrite (2/3)

En pleine guerre d'indépendance irlandaise, Joseph Kessel rencontre des membres influents du Sinn Féin - «nous-mêmes» en gaélique. A Dublin, il découvre un gouvernement secret et une armée clandestine composée de 150'000 hommes.

Kessel Irlande Kessel Irlande
Un régiment de la police royale irlandaise (RIC), qui participa aux cotés des loyalistes, de l'armée britannique et des Black and Tans (Noirs et Fauves, des militaires engagés par le gouvernement britannique) à la guerre d'indépendance irlandaise (1919-1921), quitte sa base à Limerick en 1920.© W. D. Hogan

Le truchement – toujours – de Desmond Fitzgerald, poète condamné à mort qui, grâce à sa bicyclette, remplit les fonctions de ministre à la Propagande au sein de la République irlandaise proscrite, m’a valu aujourd’hui un assez long entretien avec l’homme qui préside actuellement cette République: M. Arthur Griffith. La chose était d’importance. M. Arthur Griffith fait partie, en effet, d’un étonnant triumvirat, d’une trinité quasi sacrée ou mythologique pour les patriotes d’Irlande. Il y a Eamon de Valera, le prophète, le puritain, le fanatique. Celui qu’on nomme l’Invisible parce que très peu de gens l’approchent quand il se trouve en Irlande et que souvent il est ailleurs. Mais son esprit mathématique, rigoureux, son intransigeance acérée et lucide animent, inspirent tout, même de loin. Il y a Michael Collins, l’ardent et l’audacieux. Le chef des guérillas. Le héros des coups de main, des embuscades sous la bruine et au clair de lune. Il est fort et prompt. On le signale partout à la fois. Il est gai, généreux, bon vivant. Il prend les chances les plus folles, court aux risques les plus mortels, et s’en tire toujours en riant. La légende l’entoure déjà. On le chante en poèmes, en romances. Il a aussi un surnom: l’Insaisissable. Il y a enfin Arthur Griffith, le sage. Il a quarante-sept ans, ce qui paraît beaucoup aux jeunes hommes exaltés et hardis qui se battent pour la liberté irlandaise. Mais son âge ne leur inspire que respect et confiance. Car il a consacré depuis plus d’un quart de siècle toutes ses heures à la lutte pour l’indépendance. Et il l’a fait avec une telle habileté qu’il a su passer à travers les pièges les plus dangereux et les plus sournois de la justice anglaise, presque indemne. Les plus impatients admirent sa décision aussi inflexible que la leur, mais toujours méthodique, avisée et prudente. Ils le considèrent comme l’un des plus grands penseurs du Sinn Féin. Si bien que d’un mouvement naturel, spontané, M. Arthur Griffith a été choisi pour être, pendant l’absence de M. de Valera, le président réel de la République irlandaise.

Il en exerce les fonctions sans se cacher. Et son ingéniosité subtile a fait que, pour l’instant, il est encore libre. C’est pourquoi il m’a reçu ouvertement au bureau de Young Ireland, l’hebdomadaire de la République, dont il est aussi le directeur. Je me trouvai dans une pièce assez délabrée et triste, encombrée de classeurs, de tables, de dossiers, en face d’un homme de taille moyenne, trapu, modestement habillé. Une moustache rude semée de quelques poils gris bordait sa bouche ferme jusqu’à la dureté. Mais, derrière le lorgnon, souriaient des yeux pleins de malice et de finesse. Son attitude, tout le temps qu’il me parla, demeura sobre, réservée, presque timide. La voix sourde ne se hâtait jamais. Et jamais l’émotion n’intervenait dans l’exposé net et calme des faits et des idées. Ce fut seulement sur ma demande pressante que M. Griffith consentit à peindre en quelques mots sa carrière politique. 

Dès l’âge de dix-neuf ans, il fut au côté de Parnell, le grand leader parlementaire irlandais, et fit partie de son comité directeur. A la mort de Parnell, M. Griffith, désabusé du parlementarisme, émigra, vers 1895, en Afrique du Sud où, pendant deux ans, il travailla comme simple mineur. Il fut rappelé ensuite en Irlande pour devenir rédacteur en chef du journal séparatiste. Il écrivit dans plusieurs quotidiens qui furent supprimés régulièrement par les autorités britanniques. En 1904, il fit paraître un livre célèbre: La Résurrection de la Hongrie. C’était un habile procédé de pamphlétaire pour prôner la séparation de l’Irlande. Puis il devint l’un des chefs du mouvement insurrectionnel du Sinn Féin, qui débuta en 1905, et travailla à son développement.

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