Les cavaliers de la frontière

© Yann Renoult
Les karwanji se rendent en Iran en suivant des chemins tortueux à flanc de montagne.

A Zale, dans les montagnes du Kurdistan irakien, les habitants vivent au rythme des passeurs iraniens et de leurs mules qui transportent pneus, casseroles, alcool, essence, appareils électroniques, antennes satellites..., toute marchandise interdite ou introuvable au pays des mollahs.

Il est 10 heures. Les cimes enneigées des monts Zagros, la plus haute chaîne d'Irak, étincellent comme les cristaux d'un lustre sous le ciel azur de février. Dans un fracas de sabots, de hennissements et de vociférations, des cavaliers de tous âges vêtus du traditionnel pantalon bouffant en toile marron ou kaki, le chalwar, dévalent à bride abattue l'unique route de Zale. Ce petit village de 300 âmes, autrefois refuge et base des peshmerga qui luttaient contre le régime de Saddam Hussein, semble pris d'une frénésie qui donne le vertige. Bien que perché à plus de 2'000 mètres, ce n'est pas l'effet de l'altitude. Ni du froid piquant de l’hiver kurde. C'est l'heure du chargement. Des piles de pneus emballés, des ballots, des caisses attendent dans la boue poisseuse mêlée de neige et de glace. Cahiers à la main, les intermédiaires aboient et désignent du doigt les marchandises qui doivent être emportées. Personne ne traîne. La frontière iranienne, à deux pas, ferme à 14 heures.

Au milieu de cet apparent chaos, je peine à trouver ma place. Je finis par me réfugier sur un talus en pente où le flux et le reflux des hommes et des bêtes y sont moins confus. Au loin, je distingue, minuscules, des mules en file indienne sur les versants escarpés de la vallée qui se dirigent vers les bâtiments du poste-frontière. Physiquement, la frontière entre l'Irak et l'Iran se situe bien avant, indiquée par une simple borne en pierre en amont d'un petit pont enjambant un cours d'eau. Lointain souvenir d’un accord signé en 1639 entre l'Empire ottoman qui occupait alors l'Irak, et l'Empire perse, qui deviendra l’Iran. De l’autre côté, c’est le Rojhelat, une région étroitement surveillée par Téhéran où environ sept millions de personnes, kurdes elles aussi, vivent dans une extrême précarité. Je l’observe depuis le Bashur en Irak où la situation n'est guère meilleure malgré la création du gouvernement régional du Kurdistan, entité autonome au sein de l'Etat irakien. Et je me dis que mes hôtes, ce peuple sans Etat luttant tant bien que mal pour sa survie dans quatre pays différents, sont les grands perdants des brassages politiques successifs. Quoi qu’il arrive, quoi qu’ils fassent, quelles que soient les promesses qui leur sont faites, ils restent séparés par des frontières matérialisées par des avant-postes militaires, minoritaires, infériorisés, réprimés et asphyxiés économiquement là où ils vivent.

Dire qu’en 1920, à la suite de la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres aurait pu changer la donne. Les vainqueurs de l’Allemagne et de ses alliés prévoyaient de créer au Moyen-Orient des zones d'influence au profit des minorités kurdes et arméniennes. Idée rapidement contestée par Mustafa Kemal Atatürk, fondateur et premier président de la toute jeune République de Turquie. Idée finalement abandonnée trois ans plus tard dans le traité de Lausanne. Depuis, le peuple kurde s’étire sans espoir entre le sud-est de la Turquie (Kurdistan Nord, Bakur), deux petites régions au nord-est et au nord-ouest de la Syrie (Kurdistan Ouest, Rojava), le nord-est de l'Irak (Kurdistan Sud, Bashur) et le nord-ouest de l'Iran (Kurdistan Est, Rojhelat). Leurs habitants savent ce que crise économique, chômage, petits boulots et corruption signifient. Seules échappatoires pour les hommes de ces bouts de terre escarpés, à l’écart de tout développement économique: migrer vers les villes, s'engager dans les forces armées de leurs pays respectifs ou, en dernier recours, se lancer dans le transport périlleux de marchandises à travers les montagnes, à dos d'homme (kolber) ou de mule (karwanji). Parfois même au prix de leur vie.

C'est Rebin Rahmani, un exilé politique kurde d'Iran et membre de l'ONG Kurdistan Human Rights Network (KHRN) qui m’en a parlé pour la première fois. Nous buvions un café à Paris en mai 2016. «Tu connais les kolber?» m’a-t-il demandé. Je suis resté silencieux. Et Rebin de me raconter le sort pénible de ces milliers d'hommes qui, chaque jour, passent du Rojhelat au Bashur pour ensuite revenir en Iran chargés de marchandises. Le plus souvent illégalement, leur gouvernement n’octroyant des autorisations qu’au compte-goutte. Plus il me parlait de cette activité informelle, souvent réprimée par Téhéran, plus je m’imaginais partir à la rencontre de ces contrebandiers kurdes iraniens. Impossible cependant d'y aller seul, ne serait-ce que parce qu'il faut maîtriser le dialecte kurde local, le sorani. Je me suis donc retrouvé avec Renas, un Kurde irakien professeur d'anglais d'une trentaine d'années, au crâne dégarni et à la moustache fournie, rencontré grâce à des amis communs. Son engagement contre la corruption qui gangrène le Kurdistan irakien lui a valu des ennuis avec les autorités et une carrière stoppée prématurément. Considérant comme un devoir personnel de faire connaître le sort des travailleurs de la montagne, il a catégoriquement refusé tout dédommagement pour son aide, ne demandant qu'une seule chose: «Que soient rapportées fidèlement les paroles de ceux que nous rencontrerons.» Cheveux noir de jais tombant sur sa nuque, épaules carrées et grand sourire au milieu de son large visage, Saber, un reporter qui se rend régulièrement à Zale pour la chaîne de télévision locale kurde KNNC, sera notre sésame pour entrer dans le village où les journalistes ne sont pas vus d'un très bon œil depuis que plusieurs reportages ont monté en épingle le trafic d'alcool et de cigarettes, des activités somme toute marginales à l'aune de la quantité et de la diversité de biens qui transitent dans cette région. Cette exposition médiatique a valu à Zale une punition collective de la part des autorités iraniennes qui ont fermé la frontière pendant plusieurs jours, affamant les populations limitrophes privées de leur principale source de revenus. Méfiance oblige, j'ai dû à plusieurs reprises lors de mes différents séjours insister sur l'aspect documentaire de ma démarche et sur ma nationalité française. Je n'ai toutefois jamais pu tourner de vidéo ni enregistrer d'interviews.

Inutile de chercher Zale sur Google Maps, il n'y figure pas. Nous y sommes parvenus par une route étroite et tortueuse serpentant à flanc de montagne, dont je peine encore à croire qu'elle voit passer tous les jours des dizaines de camions chargés de produits. En chemin nous croisons l'un d'entre eux, arrêté sur le bas-côté, côté ravin. Seul un véhicule tout terrain comme celui de Saber peut franchir les plaques de glace qui s’étendent sur plusieurs mètres, les chauffeurs des 10 tonnes devront patienter qu'elles fondent pour reprendre leur route. Sur les hauteurs en face de nous, les tours de guet surmontées du drapeau iranien matérialisent la frontière. La zone est sensible. Quelques kilomètres avant le village, nous devons négocier pour franchir un checkpoint des forces de sécurité kurdes qui n'apprécient pas trop de voir des étrangers s'aventurer dans le coin. La promesse de Saber, qu'ils ont déjà vu, de ne pas nous approcher de la frontière nous libère. Nous pénétrons dans Zale. La route goudronnée laisse place à un chemin de boue et de neige. Après une petite mosquée blanche et bleue, une alignée de containers en parpaing s'étire le long du précipice jusqu'au poste-frontière irakien. Les plus hauts sont parfois surmontés d'une maisonnette.

L'air piquant de ce matin de février sent le crottin, le feu de bois et l'essence. Assis sur une caisse, les cheveux grisonnants sous son bonnet en velours et ses joues hâlées ombragées par une barbe naissante, Abbas nous interpelle jovialement pour nous inviter à boire le thé près de l'un de ces entrepôts où il bavarde tranquillement avec deux compagnons plus âgés, l’un d’eux s’appuyant sur une canne. Préparé comme en Iran, avec du thé du Sri Lanka, ce breuvage brûlant, rouge et parfumé, se sirote dans de petits verres, un morceau de gros sucre jaune au safran posé sur la langue qui fond lentement. Les anciens préfèrent verser leur thé dans une soucoupe pour qu'il refroidisse avant de l'aspirer à grand bruit. Agé de 47 ans, Abbas vient d'un petit village du côté iranien, dans la région de la ville de Serdesht, à une poignée de kilomètres de là de l'autre côté de la vallée. «Nos parents étaient déjà passeurs, certains même jusqu’à l’âge de 80 ans. Moi-même, j'ai commencé à 16 ans et mes enfants font la même chose. Des deux côtés de la frontière, on ne vit que de ça. Dans mon village, cela concerne quatre ou cinq familles sur quelques dizaines, les autres sont au chômage.» Les karwanji – il n'y a pas de kolber à proprement parler à Zale – sont engagés par les marchands en Iran. Six jours par semaine, aux alentours de 8 heures du matin, ils passent le poste-frontière tenu par des soldats kurdes des Forces fédérales irakiennes pour entrer dans Zale. Ensuite, c'est la course au chargement. «On travaille toute l'année et par tous les temps, sauf quand la frontière est fermée, poursuit Abbas. Une charge à dos de cheval (150 kg) permet de gagner 75'000 tomans (quelque 22 francs). Il faut compter deux heures de route environ pour rallier le point de déchargement en Iran et, à chaque passage, les douaniers iraniens inspectent les colis un par un. Les marchandises sont ensuite envoyées dans les bazars des grandes villes, Urmia, Tabriz, Téhéran même.» Abbas estime à 650 le nombre de chevaux qui franchissent chaque jour la frontière irakienne depuis Zale. «Plus de 1'000», assure un autre karwanji qui nous écoute.

Dans une tentative de contrôler cette économie parallèle, et surtout de la taxer, l'Iran a instauré en 2016 un certificat de travail obligatoire pour les passeurs. Pour l'obtenir, il faut, d’après Abbas, soit avoir fait son service militaire soit payer un exorbitant bakchich aux autorités. Les karwanji doivent ensuite le faire tamponner au poste-frontière iranien et ne sont autorisés à effectuer qu'un seul passage par semaine. «On loue alors des autorisations à ceux qui sont trop faibles pour travailler», complète Abbas. Et si les chargements dépassent 150 kg par monture, l'Iran saisit la marchandise «pour le bien des animaux, ironise un jeune homme grand et maigre d’une vingtaine d’années à peine. Par contre, ils n'en ont rien à faire de nous.» «Notre vie est pire que celle des cochons!» renchérit d'une voix forte un homme entre deux âges, moustache fière et air blagueur, assis sur une pile de cartons attendant d’être chargés, faisant rire les trois personnes à ses pieds qui s'affairent à arrimer un chargement sur une monture.

Alors que nous suivons les karwanji en direction de la frontière, un chargement tombe à terre manquant de peu d'écraser son passeur, un homme frêle d'une soixantaine d'années. La corde qui devait servir à sangler les paquets sur le poitrail de la bête était probablement mal serrée. Pestant et jurant, il tente en vain de remettre la marchandise sur le dos de l'animal qui se défile. Ses compagnons d'infortune le dépassent, le frôlant de leurs montures. Indifférents à sa peine. Ils doivent avancer coûte que coûte et rapidement. Nous ne pouvons rien faire pour lui, les gardes-frontières nous ont fixé une limite à ne pas franchir. Finalement, une âme charitable vient lui prêter main-forte pour qu'il puisse repartir. «Seules les montagnes sont nos amies» ont coutume de dire les Kurdes. Mais à Zale, elles aussi peuvent s’avérer cruelles. Outre les chutes et les accidents, l'hypothermie est une autre cause récurrente de mortalité chez les travailleurs de la montagne. En hiver, il neige abondamment et la température descend au-dessous des -20°C dans ces massifs qui culminent à plus de 4'000 mètres. Il arrive que certains cavaliers donnent à boire de la vodka à leurs montures pour qu'elles ne s'écroulent pas sous l'effort dans le froid, comme le montre le film du réalisateur iranien Bahman Ghobadi, Un temps pour l'ivresse des chevaux, primé au Festival de Cannes en 2000. 

A partir de 14 heures, le calme revient à Zale. Les transporteurs iraniens sont rentrés chez eux. On entend enfin le chant des oiseaux et le murmure d'un ruisseau, de temps à autre troublés par les pétarades des petites motos japonaises qui dévalent les chemins indécis de la région. Les femmes épluchent les légumes sur le pas de porte de leur maison. Les hommes trient et rangent les marchandises, réparent un quelconque dégât ou s'occupent de leurs bêtes. Engoncés dans leur doudoune, cartables sur le dos, les enfants sortis de l'école courent s'acheter des chips dans l'une des deux ou trois minuscules épiceries du village. Ils sont tout petits à côté des derniers chevaux qui les dépassent en se hâtant, naseaux dilatés et fumants, vers la frontière. C'est l'heure d'aller manger, avant que ne commence le bal des camions en provenance de Souleimaniye, deuxième ville du Kurdistan irakien, qui vont décharger dans les hangars leur remorque pleines de couches pour bébés, de pneus, de vêtements, d’électroménager… jusque tard dans la nuit.

Umit, propriétaire d'un entrepôt, nous propose de partager son repas. Sa maison traditionnelle au toit de paille, faite de pierres et de terre séchée, est solidement accrochée au flanc de la montagne. Quelques jouets d'enfants traînent sur les tapis de la pièce à vivre. Aux murs, des photos d'Umit et de son père décédé. Tandis que deux fillettes s'occupent de nourrir un bébé à la petite cuillère dans un coin, cinq employés d’Umit, assis en tailleur autour d'une nappe en plastique à même le sol, se préparent à déguster des plats aux saveurs iraniennes. Au menu: riz, poulet et l'indispensable salade d'oignons, tomates et concombres généreusement arrosée de sirop de grenade. «Ça fait sept mois que j'effectue ce travail, nous explique Umit. J’ai eu la permission de quitter les peshmerga (l'armée kurde irakienne) après 15 ans de service et j’ai repris l'activité que pratiquait déjà mon père, mort quand j’étais petit.» Il ne s'en plaint pas. Pour lui, les affaires sont florissantes. Il loue 1'000 dinars irakiens (1 franc) l'entreposage d'un carton dans son entrepôt aux marchands iraniens pour 24 heures. Pour un chargement entier, il gagne environ 100 francs.

Une fois le repas avalé, et après l'incontournable thé, il nous invite à visiter sa nouvelle demeure de ciment brut qu'il fait construire au-dessus de l'un de ses immenses hangars le long de l'unique route du village. Parmi les ouvriers qui ont partagé plus tôt notre repas, Phdar, 26 ans, professeur d'anglais devenu carreleur. «J’aimerais partir en Europe pour trouver un travail et gagner de l’argent, nous confie-t-il. Ici, il n'y a pas d’avenir.» Un constat que partagent de nombreux jeunes du coin. En attendant les camions, quelques dizaines d'hommes fument et discutent en petits groupes, assis sur des sacs ou autour du poêle d'une des microscopiques échoppes. L'arrivée du premier chargement rompt l’apparente tranquillité. A grand renfort de gestes, certains d'entre eux guident le chauffeur qui en désigne quelques-uns pour décharger sa cargaison, les autres retournent attendre. Le dos courbé sous les lourdes caisses, le visage déformé par l'effort, ils seront payés environ 6'000 dinars irakiens (6 francs). Certains d'entre eux gagnent ainsi jusqu'à 500'000 dinars irakiens (500 francs) par mois, soit l'équivalent du salaire d'un enseignant, mais deux fois moins que celui d'un policier. L'après-midi s'écoule lentement au ronron des moteurs diesel. Si en hiver l'activité est moins intense, elle se prolonge parfois jusqu'à 3 heures du matin quand les conditions météorologiques sont favorables.

«C’est un bon travail», affirme le longiligne Awat engoncé dans son K-Way bleu. Avant d'ajouter, amer: «De toute façon il n’y en a pas d’autre. Bien sûr, c'est difficile, mais ce sont nos frères iraniens qui sont le plus à plaindre.» Outre les dangers de la montagne, les kolber et les karwanji sans permis sont régulièrement la cible des gardes-frontières iraniens qui leur tirent dessus sans sommation, confisquent leurs bêtes et marchandises. Les plus chanceux sont capturés et jetés en prison. Depuis 2011, 439 passeurs auraient ainsi été tués, dont cinq durant le seul hiver 2016-2017, selon KHRN. S'ils ne meurent pas sous les balles de leurs concitoyens, les travailleurs de la montagne courent le risque de sauter sur une mine, vestige de la guerre Irak-Iran des années 80.

«Un soir de printemps en 2003, alors que je transportais du sucre en Iran, une patrouille de soldats m'a surpris et menacé de m'arrêter s’ils me revoyaient, nous raconte celui qui souhaite être appelé Apo, par crainte d'être reconnu par les autorités. Avec mon camarade, nous avons donc décidé de prendre un autre chemin pour rentrer au plus vite. Il était près de 20 heures quand, soudain, une explosion a déchiré le silence. Je suis tombé au sol et ma main s’est posée à côté d'une autre mine. A ce moment-là, j’ai voulu mourir, faire exploser la deuxième mine et en finir. Mais j’ai décidé de me battre pour mes cinq enfants en me disant que Dieu m’aiderait.» Apo, qui travaillait comme karwanji après avoir servi de longues années comme peshmerga, prend une gorgée du thé servi par sa femme avant de reprendre son histoire: «Mon camarade, légèrement blessé, a bandé ma jambe avec son keffieh et appelé à l'aide. Des gens nous ont emmenés dans un village proche d'un camp du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Là, les guérilleros m’ont soigné, fait un bandage et envoyé dans un hôpital. J'ai ensuite été transféré à Souleimaniye, à plus de trois heures de route d'ici où j’ai dû être amputé deux fois. On m’a mis une prothèse, mais je vais devoir subir une nouvelle amputation, car ma jambe redevient noire.» Sa voix tremble un peu. Il s'interrompt, l'air sombre... «Personne ne travaille dans la famille, mon fils aîné est étudiant. Comme j’étais peshmerga, je perçois une allocation du gouvernement versée tous les trois mois d'environ 1'200'000 dinars irakiens (un peu plus de 1'000 francs), mais elle va être réduite en raison des coupes budgétaires.»

Quand nous quittons la maison pauvre et exiguë d'Apo, dans le village de Shene, à dix minutes de Zale en descendant dans la vallée, l'obscurité est totale. Apo insiste pour nous raccompagner à notre voiture, refusant toute aide pour descendre les marches verglacées menant à la route malgré l’imposante béquille sur laquelle il doit s’appuyer. Le baromètre a chuté, il gèle à pierre fendre. Peu de camions se sont finalement aventurés sur la route, trop de risques de finir dans un ravin. Malgré le temps glacial, Zale s'anime à nouveau. Les contrebandiers qui n'ont pas de permis doivent franchir la frontière illégalement de nuit pour ne pas être vus. D'autres ont décidé de les suivre pour acheminer davantage de marchandises que la quantité autorisée par l'Iran ou pour passer des articles proscrits comme l'alcool, des antennes paraboliques, des vêtements «indécents»... L'ambiance est tendue. Dans la lumière crue des spots accrochés aux poteaux électriques, ils se hâtent, en silence. Il ne faut pas photographier les visages qui pourraient être identifiés par les autorités iraniennes. «J'ai dû quitter l'école pour subvenir aux besoins de ma famille, je suis le seul à travailler», témoigne, tout en équipant sa mule, un jeune homme mince, la capuche de son manteau doublé en laine remontée sur la tête et le cou entouré d'un épais keffieh qui masque en partie sa figure. Du haut de ses 17 ans, il nous assure n'avoir aucune autre perspective d'avenir avant de disparaître avec trois compagnons dans l'encre de la nuit piquetée des projecteurs des tours de garde disséminées le long des crêtes.

Il est minuit, nous décidons d'aller nous reposer. En marchant en direction de la maison de Kuxa, un ami de Saber qui a accepté de nous accueillir durant notre séjour, nous croisons deux hommes armés. Ce sont des villageois qui patrouillent pour décourager les éventuels voleurs. Agé de 35 ans, Kuxa gère lui aussi un entrepôt avec ses quatre frères et sa soeur depuis la mort de son père, mais affiche un optimisme plus modéré que celui d'Umit: «Ce travail nous a volé notre enfance, mais il n'y en a pas d'autre. Nous vivons à Zale et faisons ce commerce depuis des générations. Avant Ahmadinejab, au début des années 2000, c’était plus facile. Depuis, les conditions se sont durcies côté iranien. Et chaque année est pire.» Avec l'aide de son jeune frère, qui profite de la présence de Renas pour réviser son anglais, Kuxa finalise les transactions et prépare la journée du lendemain, tout en grignotant des noix qu’il casse avec une bûche de bois. Les tractations avec les négociants iraniens se font via l'application Telegram. Ce sont eux qui commandent la marchandise à l’étranger, souvent en Chine, la font venir à Souleimaniye et transporter en camion jusqu’au village. 

A réception, Kuxa, Umit et les autres photographient les bordereaux puis envoient les clichés au marchand qui s'occupe de planifier le transport. Généralement, les marchandises ne sont pas stockées plus d'un jour, sauf pour les produits de contrebande qui peuvent être entreposés jusqu’à une semaine en attendant l'occasion d’être transférés. Après un dernier thé, des matelas et de grosses couvertures en laine sont étendus sur le sol, la maison s'endort.

De retour quelques mois plus tard au Kurdistan Sud pour terminer mon reportage, je reprends contact avec Renas et Saber afin qu'ils m'accompagnent à nouveau. Gêné, Renas finit par me dévoiler ce qu'il n'avait pas osé me dire lors de nos échanges à distance: par l'entremise de leurs informateurs omniprésents, les Asayish, services de renseignement kurdes, ont eu vent de notre présence à Zale. Comme ils n'aiment guère qu'un étranger s'aventure dans la zone, ils ont tenté de retrouver Renas pour l'interroger. Sans succès, heureusement. Je décide de demander de l’aide à un ancien peshmerga connu dans la région et, après quelques coups de fil, celui-ci me rassure et m'invite à me présenter au siège des services de sécurité de la zone, lequel se trouve justement dans la ville où habite Renas... En sa compagnie, je suis reçu par un officier en civil dans la trentaine, bien mis dans son costume malgré la chaleur, rasé de près et les cheveux soigneusement coiffés, sourire aux lèvres. Volubile, il nous parle de ses études à Barcelone et des bons souvenirs qu'il en a gardés. Bien que ce soit le ramadan, on nous sert à boire, et il se joint à nous. Ses sous-fifres désoeuvrés assistent à la conversation. Après cette sympathique entrée en matière, les questions sur mon projet commencent à fuser. Derrière son sourire de façade, le regard de l'officier se fait plus inquisiteur. Tranquillement, je lui explique vouloir réaliser un reportage sur les anciennes retraites des peshmerga comme Zale. Intrigué, il me demande comment je connais cette histoire. Heureusement mes réponses étaient prêtes, grâce aux récits des villageois lors de mon premier séjour. Il finit par me donner son accord, tout en insistant lourdement pour que nous soyons accompagnés par l'un de ses hommes: «C'est pour votre sécurité. Vous comprenez, c'est dangereux près de l'Iran.» Hors de question pour nous d'avoir un agent à nos basques, plus personne n'accepterait de nous parler. A force de pirouettes oratoires, arguant que nous devons partir très tôt le lendemain et en promettant de ne pas nous approcher de la frontière, nous réussissons à décliner son offre. De toute manière, il lui suffira de joindre ses informateurs pour savoir exactement ce que nous faisons.

A Zale, les cavalcades, les cris des transporteurs, rien n'a changé. Sauf la neige et la boue qui ont fait place à la poussière que soulèvent les sabots et cette odeur âcre de transpiration équine dont les cavaliers se protègent grâce à des foulards enroulés autour de leur visage ou même des masques. Le long de la route, les marchandises sont encore plus nombreuses en ce mois de juin. La maison d'Umit est achevée, et d'autres chantiers ont commencé. Nous retrouvons Kuxa et sa fratrie dans les champs. C'est la saison des moissons, les habitants ramassent le fourrage des bêtes. Le soleil brûle la peau. Tandis que nous déjeunons à l'ombre d'un arbre, Hassan, l'un de ses frères, me montre sur son téléphone des photos de lui en uniforme. Il y a quelques mois encore, il servait comme peshmerga. Saber doit justement réaliser un reportage télé sur la résistance kurde de Zale contre Saddam Hussein. Jamais occupé ni détruit par les troupes baasistes, le village est devenu une base de la guérilla kurde dès 1976. D’ailleurs, personne n’y parle arabe. Nous nous rendons dans un hameau sur les hauteurs, entouré de champs et de vignes, pour interroger Ahmad. Depuis la terrasse de sa grande maison surplombant la voie d'accès à Zale, on aperçoit au loin les neiges éternelles des monts Zagros. Sous sa tonnelle ombragée, l'eau fraîche et pure de la montagne est parfaite pour soulager les coups de soleil de l'étranger présomptueux qui a laissé ses bras nus. «Les anciens chefs kurdes nous avaient promis une statue en or pour notre aide pendant la résistance. Une fois au pouvoir, ils ne sont jamais revenus. Même pas pour construire une statue de fer», ironise cet ancien combattant, dégoûté par la corruption endémique qui règne au Kurdistan alors que des dizaines de milliers de femmes et d’hommes ont sacrifié leur vie pour la liberté de leur peuple. Et Ahmad de nous entraîner dans la montagne sur les sentiers empruntés illégalement la nuit par les karwanji.

Après avoir grimpé une pente si raide que nous en perdons notre souffle, nous découvrons, au bout d'un petit promontoire, des ruines surplombant toute la vallée du côté iranien. C'est là que résidaient Nechirwan Mustafa et Mam Khalil, les chefs de la guérilla kurde de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK). Plus tard, elles ont été occupées par le PKK, ce qui leur a valu d'être bombardées par l'armée turque. Alors que l'ombre commence à s'étendre, le claquement régulier et caractéristique des sabots se fait entendre au loin. Sur le chemin zigzaguant apparaît, minuscule, un cavalier. Un peu effrayé d'abord à la vue de notre groupe, le jeune homme d'une vingtaine d'années à peine, apparemment rassuré par les caméras, nous salue d'un grand geste sans s'arrêter. Un peu plus tard, un deuxième arrivera par le même chemin tandis que nous profitons du paysage grandiose et du calme. En redescendant, dérapant sur les cailloux et la terre sèche, nous apercevons deux silhouettes, kalachnikov à l'épaule. Ce sont des combattants du PKK quelque peu interloqués de croiser dans ces contrées deux étrangers, a fortiori un Occidental. Nous les saluons d’un merhaba heval («bonjour camarade» en kurde) enjoué d'usage au sein du PKK, ce qui achève de les décontenancer. Tandis que Renas leur explique qui nous sommes, je commence à parler en turc avec l'un d'eux. L'atmosphère devient très vite chaleureuse au point qu'ils nous proposent de les retrouver plus tard dans leur camp dissimulé à l'écart des zones habitées pour ne pas mettre les villageois en danger en cas d'attaque. Pour cette raison aussi, les combattants du PKK ne se mêlent que rarement aux villageois, lesquels ne parlent jamais d'eux par peur des représailles. Car, même si la frontière turque est bien loin, cela n'a pas empêché l'Etat turc de punir le village de Zale de la présence des combattants kurdes dans ses parages en le rasant sous les bombes en 1993.

A la lueur de la lune et des étoiles, nous nous rendons au campement en suivant les indications sommaires données par les combattants. A travers les herbes hautes, un petit chemin de terre creusé de profonds sillons laissés par les chevaux nous y mène. Au loin, du côté iranien, de faibles lumières orangées révèlent la présence d'un village et des taches plus claires celles des projecteurs des avant-postes militaires. Soudain, des silhouettes surgissent de derrière un arbre. Une poignée de combattants du PKK s’est installée ici pour collecter un impôt sur les marchandises qui transitent clandestinement. Une source de revenus importante pour le parti kurde, comme me l’explique leur commandant originaire de Turquie, un homme d’une quarantaine d’années au visage glabre, de grosses lunettes posées sur son nez. Pendant que Renas s'entretient avec lui, j’entame la conversation dans un mélange de turc, d’allemand et d’anglais avec un combattant plus jeune, petit et trapu, né en Allemagne. «Pour nous, le métier de passeurs est un exemple de l'oppression qu'exercent les Etats-Nations sur les Kurdes, récite-t-il. C’est contre elle que nous luttons. Nous voulons que les Kurdes puissent être autonomes, dans un système de communes démocratiques.» Après une heure à échanger sur leur vie dans la montagne et sur leur combat politique et militaire, à engloutir des verres de thé noir et fort sans voir aucun transporteur passer, les guérilleros nous font poliment comprendre qu’il est temps de partir.

Au retour, malgré l'heure tardive, il est minuit passé, nous croisons encore des caravanes, étranges cortèges que la lumière des phares des camions fige une fraction de seconde avant de les renvoyer dans les ténèbres avec pour seuls témoins de leur calvaire les hautes cimes décharnées du Kurdistan.