L’histoire d’une balle perdue

© Olivier Weber
Un poste de combattants dans le nord de l’Irak. Les Kurdes ont un proverbe: «Nous avons les montagnes pour seuls amis». On pourrait y ajouter la kalachnikov.

A l'aube d'une nuit de cauchemars, le souvenir de cette balle qui était tout sauf égarée m'est brutalement revenu. Cette balle, c’est celle qui tue les Kurdes, qui brise leurs espoirs, qui balaie les soifs de liberté.

Le voyage avait pourtant bien commencé en ce jour d’été. Des conciliabules interminables autour du chai, le thé inévitable au Moyen-Orient, et de longues équipées en voiture dans les montagnes à la frontière iranienne puis dans la plaine, au nord de Bagdad. Le Kurdistan irakien, cette enclave qui transpire le mythe de Sisyphe à force de clamer sa volonté d’indépendance, étire ses vastes et nouvelles frontières, quasiment hermétiques, sauf au nord: monticules de terre, barrières de sable, chaînes de béton, promontoires sur la ligne de front.

En chalwar, le pantalon bouffant traditionnel, les yeux verts, cheveux en brosse qui laissent apparaître une cicatrice, l’éclat d’un obus qui lui est en partie resté dans le crâne, Rizgar m’accompagne une nouvelle fois entre Kirkouk et Bagdad, sur les premières lignes face aux combattants de l’Etat islamique. Tel un dengbêj volubile, un barde kurde, le peshmerga de toujours, «celui qui va au-devant de la mort», est intarissable sur ses escarmouches dans toute la contrée. «Là, on a tué quelques soldats irakiens; plus loin, on s’est fait allumer par un char de Saddam Hussein; ici, on a dû fuir en courant à travers la montagne, avec du pain sec que l’on a ramolli dans la neige, et là-bas, tu vois ces sommets, on s'est planqués avant d’être dénichés par les hélicoptères de Bagdad, un carnage dans nos rangs, mais on a répliqué.» 

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L’ancien peshmerga Rizgar Mustafa, héros de la résistance kurde et aujourd’hui directeur d’école à Souleimaniye, s’entretient avec Olivier Weber sur la ligne de front. © Olivier Weber

Rizgar Mustafa raconte ses batailles, ses faits d’armes qui sont connus dans une bonne partie du Kurdistan, mais qu’il n’évoque par pudeur qu'auprès de ses amis. Il a refusé des postes dans les partis politiques et dans l’embryon d’Etat kurde, celui qui germe sur ces terres à la fois fertiles et ingrates, riches en limon et en plomb, semées de ferraille et de poudre depuis des décennies telles des landes martiales. Des refus qui valent aujourd’hui au combattant une double aura, celle du résistant et celle de l’homme intègre qui a résisté aux prébendes.

Aux aguets, nous pénétrons dans une sorte de petit jardin, planté de palmiers et d'arbres fruitiers qui dansent au vent, une improbable oasis si près de la ligne de front, à vingt ou trente mètres, non loin de la ville de Hawijah. Sous les palmiers caressant le ciel, des combattantes kurdes aux cheveux noués en tresse, icônes de la lutte contre les djihadistes, se reposent, tandis que nous discutons avec la cheffe, Baran, qui approche la quarantaine. C’est une femme forte, dans tous les sens du terme, en treillis vert, courtaude et aux solides épaules. Membre du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, formation aux orientations marxistes et classée comme «organisation terroriste» par la Turquie, les Etats-Unis et l’Union Européenne, elle jure ses grands dieux que les djihadistes ne passeront pas. «Et je peux vous dire qu’ici ce sont les femmes qui commandent,» lance-t-elle d’une voix qui ne souffre aucun contre-ordre.

Un discours étonnant, à l’orée du champ de bataille avec l’Etat islamique semé de fortins enterrés, caravansérails de la liberté des Kurdes. En face se terrent des centaines de sbires de Daech, Irakiens, Syriens, Tchétchènes, Français, Tunisiens. Un ennemi invisible pour l’heure, jusqu’à la prochaine attaque, imminente, dans un vent de sable léger qui n’atténue en rien la chaleur de plomb. A quelques dizaines de mètres du poste, un Allemand converti à l’islam depuis quelques années et enrôlé dans les rangs de l’EI a été intercepté lors d’une contre-offensive et emmené vers une destination inconnue, sans doute pour y être interrogé.

En tenue de combat, la commandante Baran, cheveux courts et gestes secs, frappe du poing sur la table et les hommes s’exécutent, sursautent, acquiescent, armés ou non, l’un promenant une caméra sur le poste pour enregistrer ce qui se trame autour de la table sous les palmiers, l’autre surveillant la ligne de front à quelques mètres, au-delà du monticule de terre. L’oasis et l’enfer étrangement conjugués. Les femmes dans cette oasis perdue à l’orée de la guerre semblent avoir les pleins pouvoirs. Et elles le revendiquent! Au bout de la table, trois jeunes combattantes, âgées de vingt et vingt-cinq ans, des Kurdes de Turquie comme Baran et militantes du très doctrinaire PKK. Armées de kalachnikovs et venues prêter main-forte aux frères et sœurs d’Irak, elles écoutent sans ciller, les yeux plissés, le visage tendu, n’attendant qu’un seul ordre pour passer à l’attaque avec la dizaine d'autres jeunes femmes de leur unité qui patientent sous les palmiers, dont certains sont écrêtés par les tirs de roquettes. Je sens leur incroyable détermination à combattre pour la liberté et à représenter le premier barrage contre la barbarie de Daech. Splendides guerrières au regard droit, lionnes du Kurdistan qui n’ont jamais reculé devant l’adversité. Et c’est alors que le vacarme a repris, et c’est alors que le spectre de la balle perdue a resurgi. Des bruits assourdissants de mitrailleuses lourdes, un crépitement de fin du monde, à moins que ce ne soit la proximité de la ligne de front qui amplifie les sons. Et le cauchemar renaît. Celui du projectile qui me poursuit depuis vingt-six ans, depuis le printemps kurde de 1991 et dont j’ai toujours refoulé le souvenir.

Les trois jeunes femmes demeurent imperturbables, tournant le dos aux combats en cours, à quelques dizaines de mètres, au-delà du muret de terre haut de deux mètres. Elles soupirent, attendent les ordres de la cheffe. Et celle-ci laisse tomber le verdict: «D’abord, on prend le thé, ensuite on va tuer Daech.»

Imprévisible Kurdistan! Continuellement à la lisière de la bravade et de la certitude de pérenniser un Etat ou du moins un Etat en gestation. Entre le vieux rêve d’un pays indépendant, reconnu par la communauté internationale, loin de l'enclave éphémère, et l’angoisse obsédante des batailles qui sans cesse recommencent. «On n’a en fait jamais cessé de combattre», dit Rizgar en reposant sa tasse de thé, songeant à s’emparer d’une arme. Devenu depuis ses faits d’armes directeur d’une école à Souleimaniye, dans l’est du Kurdistan irakien. Rizgar Mustafa est à l’image de ce pays en devenir. Sur le qui-vive, inquiet des ambitions des voisins qui veulent dépecer le Kurdistan, guère rassuré sur les intentions des capitales occidentales, aux hypocrites promesses depuis le traité de Sèvres en 1920, lorsque les puissances victorieuses, qui se partagent les dépouilles de l’Empire ottoman, concèdent la création d’un Etat kurde autonome. Avant de revenir trois ans plus tard à Lausanne sur leurs engagements, à la suite des pressions exercées par la Turquie moderne aux mains du général Mustafa Kemal Atatürk. En Irak, les Britanniques n’hésitent pas alors à mater l’insurrection kurde avec la Royal Air Force, l’une des premières opérations de répression par l’aviation.

Le combattant Rizgar, c’est un peu le résumé de la saga des Kurdes, de leur résistance, de leurs aspirations, voire de leurs rêves fracassés. Une saga qui mélangerait comme dans une longue tragédie grecque l’héroïsme, la lutte fratricide, la trahison, la revanche et l’espoir souvent brisé, mais toujours renouvelé.

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Rizgar Mustafa passe en revue une unité de peshmerga au nord de Bagdad. Derrière lui, le docteur Alain Serrie, président-fondateur de DSF (Douleurs Sans Frontières) et membre de l’Académie française de médecine, en mission humanitaire en zone de guerre. © Olivier Weber

Je suis retourné avec Rizgar sur cette ligne de front, ou du moins aux alentours. Les filles ont disparu de l’endroit, sans doute promises à de nouveaux champs de bataille. Comme les autres lionnes du Kurdistan, elles font rempart de leur corps contre la menace de l’islamisme radical en Orient. Elles-mêmes l’affirment: «Quand c’est nous les femmes qui combattons, les islamistes ont peur, car ils ne veulent surtout pas être tués ou blessés par une femme. Ils n’iraient pas au paradis…» Et de s’esclaffer lorsqu’elles racontent les craintes des lâches, ceux qui ont tué et égorgé les civils, violé les femmes, mis les enfants en captivité, et qui redoutent la pugnacité de ces amazones.

La résistance des Kurdes m’a toujours fasciné, et cela dès les premiers jours, dès les premières aventures dans les années 1990 dans les maquis, les nids d’aigles, les citadelles perdues, les grottes nichées dans les montagnes. J’arrivais alors d’Afghanistan. Et les Kurdes dans leur lutte armée pour la liberté m’ont souvent rappelé le courage des Afghans. Le peuple d’Afghanistan, en lutte contre le régime prosoviétique de Kaboul puis les talibans, et le peuple kurde, en butte aux despotes orientaux, présentent maintes similitudes. Des tribus de montagnards, de résistants, en révolte contre les pouvoirs centraux, avec des combattants qui mettent l’accent autant sur la bravoure que sur la parole donnée. Le tout dans des décors de commencement du monde.

Quand Rizgar me raconte ses combats contre les troupes de Saddam Hussein, à un contre dix, alors que nous roulons dans les montagnes de Kara Dagh, au nord de Kirkouk, je ne peux m’empêcher de songer à ce que me disait le commandant Massoud retranché dans sa vallée du Panchir, ses récits d’escarmouches, ses tours pendables à l’ennemi, ses embuscades de la dernière chance. Alors que défilent les gorges aux parois ocre, les falaises pentues, les sommets rouges comme si les crêtes étaient enflammées, Rizgar n’en finit plus de détailler son art de la guérilla. Là, on a tapé sur la tourelle d’un char, juste en dessous, le point le plus sensible, le garrot. Et là-bas, tu vois, au-delà de la piste, au second lacet, on a brûlé deux véhicules ennemis, ils ont détalé comme des lapins, entre nous on en rit encore. Des paysans ont maintes fois sauvé la vie de Rizgar. Un villageois l’a caché dans un trou, au nez et à la barbe de la soldatesque de Bagdad, qui a tout brûlé sur les hauts plateaux. Il a eu froid, il a eu faim, il a pleuré, il a crié par-delà le bruit de ses blessures, autant pour se rassurer que pour conjurer le sort ou effrayer l’ennemi. A l’entendre, je pense au mot d’Aragon: «Un rebelle est un rebelle / Deux sanglots font un seul glas» (La Diane française1944). Et Rizgar, qui aime les détails, n’oublie pas de rappeler que le combat sera long encore, contre tous les ennemis que compte le Kurdistan, réel ou rêvé, des rives du Bosphore à celles du Tigre, de la Méditerranée au lac d’Urmieh en Iran. Et les Kurdes comme les Afghans ne pourront jamais être délogés de leurs montagnes, aux fondations profondes comme les siècles, même lorsque sonne le glas.

Depuis 1991 et le printemps kurde, qui s'était soldé à la fin de la guerre du Golfe par un exode massif des populations vers les montagnes, dans la boue et sous le glaive du choléra, le Kurdistan d’Irak jouit d’une indépendance de facto. Coupables dans l’âme après avoir attisé la rébellion, les Américains et leurs alliés occidentaux étaient intervenus. Depuis, malgré les luttes fratricides, malgré les coups de Jarnac, les tempêtes et l’ire des voisins, le Kurdistan survit. Drapeau, frontières, armée, revenus pétroliers: le Kurdistan d’Irak, peuplé de 6 millions d’âmes, plus 1,5 million de réfugiés et déplacés de l’intérieur, a tous les attributs d’un Etat. D’autant qu’il dispose de prodigieuses ressources pétrolières, autour de Kirkouk notamment. Et il représente une belle enclave démocratique avec ses partis, ses ONG, ses associations de droits de l’homme, sa presse qui bénéficie d’une réelle liberté, la protection des autres minorités, dont les yézidis et les chrétiens, le rôle important dévolu aux femmes dans la société. Une anomalie démocratique dans un Orient en feu, soumis à l’appétit des puissances, planétaires ou régionales, et la seule entité qui connaisse la stabilité dans la contrée.

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Deux gardes du PKK devant la base de Qandil, refuge du mouvement armé dans le nord de l’Irak. Ce mouvement de guérilla craint que des espions turcs dans cette région ne révèlent leurs positions et renseignent sur leur camp retranché. © Olivier Weber

Cette oasis, je l’ai vue naître, dans l’espoir et le feu. Dans le rêve fou d’une entité kurde autonome et dans la destruction programmée par les voisins, dont Bagdad, la capitale irakienne. J’étais rentré en 1991 par le Tigre, le fleuve frontalier, en provenance de la Syrie. Un petit village assoupi, Feysh Khabur, se réveillait brusquement à l’approche des combattants kurdes. J’étais fourbu par plusieurs jours de voyage puis d’attente, dont quatorze heures de voiture à travers la Syrie. On passe alors sur le fleuve en barge pour pénétrer dans un pays éphémère, l’enclave des Kurdes, avec l’impression de se jeter dans la gueule du loup tandis que les résistants scrutent l’autre rive bordée de roseaux. J’aperçois un panneau: «Bienvenue au Kurdistan libre». Devant moi, Jalal Talabani, grosses lunettes carrées, l’un des chefs de la rébellion, à la tête de l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan). Le vieux résistant bedonnant, entouré de dizaines de peshmerga armés jusqu’aux dents, est confiant sur la libération de sa terre. «Le prochain objectif, c’est Kirkouk puis Bagdad, se réjouit-il. Nous avons gagné, car nous sommes passés de la guérilla à l’insurrection populaire.»

L’euphorie sera de courte durée, quelques semaines tout au plus. Mam Jalal, «l’Oncle Jalal» comme l’appellent affectueusement ses fidèles, je le verrai ensuite à différentes reprises. Dans les meilleures des postures, lorsqu’il sera de 2005 à 2014 président de la République d’Irak, à la suite de Saddam Hussein, et les pires aussi. Quelques jours après ma traversée, je le croise dans la grande ferme d’un Kurde et nous partageons un plat de riz et de mouton grillé. Il est confiant sur la libération de son peuple, sur la défaite de l’armée de Saddam Hussein. L’Irak ne subit-il pas alors les bombardements de la coalition, ferraillant contre Bagdad lors de la première guerre du Golfe? Je grimpe dans la montagne, me rends jusqu’à l’est du pays kurde. Et là, au bout de plusieurs semaines d’euphorie, catastrophe, l’armée de Saddam lance une grande offensive. Une nuit, dans les collines d’Altun Kupri, j'aperçois des centaines de combattants kurdes, paysans, supplétifs, miliciens d’un soir, gueux à vieilles pétoires, villageois désireux de guerroyer, maquisards enturbannés, tous montant au casse-pipe, cinq par cinq, débarquant de voitures, de pick-up et même de tracteurs. Deux porteurs de lance-roquettes RPG-7, deux porteurs de munitions et un commandant prêt à en découdre. Le feu et la fureur. «Tu tires une seule fois avec le RPG-7, tu dois viser la tourelle et tu dois gagner, me dit alors le général Kosrat Rasul Ali, héros de la guerre des Kurdes qui deviendra bientôt le numéro deux de l’enclave. Si tu rates, tu es un homme mort, car le char se retourne et lui il ne te rate pas.»

L’espérance de vie du porteur de lance-roquettes n’est alors que de quelques semaines en moyenne. Puis un grand silence envahit les collines aux couleurs minérales, qui seront bientôt celles de la mort. A 21 h 30, Kosrat donne l’ordre de la bataille. Ce soir-là, je vois d’immenses feux d’artifice parcourir la montagne: les Katioucha, les fameux et terribles orgues de Staline, canons multitubes russes montés sur camions. La mitraille laboure les flancs des collines, traverse les champs, perfore les corps qui tombent comme des mouches, évince l’espoir. Balles traçantes, Douchka, mitrailleuses lourdes 12.7, mortiers, lance-roquettes. Sang mêlé à la terre, une fois de plus. Un goût d’apocalypse. Le ballet des lueurs dans l’obscurité brise les rêves. Tirs de barrage contre guérilleros en guenilles. Orgues de Staline contre armes dérisoires, à croire que les peshmerga ont ressorti les tirkevan, les antiques arcs de chasse de Mamé Alan, l’épopée courtoise du XIVe siècle qui évoque les amours folles entre Mam, le roi des Kurdes, et la princesse Botan.

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Des enfants yézidis dans le camp de réfugiés d’Arbat, au nord-est de l’Irak. Les yézidis, qui forment l'une des plus vieilles communautés monothéistes au monde, ont été l’une des premières cibles de Daech en Irak. © Olivier Weber

Talabani ne m’avait-il pas confié qu’il craignait une contre-attaque très violente de Bagdad? Dans les collines d’Altun Kupri, c’est l’anarchie la plus complète. «Ne tirez pas sur les autres peshmerga!» hurle un commandant à quelques dizaines de mètres de moi, laissant entendre qu’il a subi des pertes dues à des «tirs amis», comme on dit dans les états-majors. En face de moi, à quelques centaines de mètres, sur le flanc gauche de la colline, j’aperçois la tête blonde de Jim Hill, le reporter de CNN. Avec son cameraman et son preneur de son, il se cache, tente d’échapper à la pluie d’acier. Je perds ensuite sa trace et ne le retrouverai que dix jours plus tard. Il est maître-nageur comme moi, et nous avons travaillé plus jeunes dans des secours en mer, lui aux Etats-Unis, moi en Méditerranée. Pour plaisanter, on s'était lancé comme une bravade quelques jours plus tôt, coincés pendant quinze heures dans un minibus, que cela nous servirait bien un jour si nous devions traverser une rivière en cas d’attaque de Bagdad. Jim et moi, on ne croyait pas si bien dire…

Je vois des hommes fracassés, des jambes en sang, des ventres ouverts. Là, une traînée d’or jaune qui zèbre le ciel. Plus loin, une voiture qui explose, des hommes qui tombent, certains avec des râles, d’autres sans bruit. C’est étrange, le concert de sons sur un champ de bataille, qui engendre l’effroi et qui vous indique en même temps la porte de sortie de ce grand théâtre, quand elle existe. Crépitement trompeur des mitrailleuses face aux blindés, illusion des fusils contre les dinosaures d’acier qui dévorent tout sur leur passage et fauchent les vies comme les espérances. Une jambe sectionnée vient frapper sur un rocher. Une tête se décroche. Le sang coule dans les champs et sur les flancs de la colline. Je me relève du sol détrempé, j’attends le prochain sifflement qui déchirera la nuit avec un bruit sec et métallique et je plonge puis me relève encore. On s'écorche les genoux, ils sont en sang, mais on ne va pas se plaindre car on est en vie, et c’est quand même l’essentiel, même si l’on n’arrive plus à prendre de notes, le pantalon en loques, les chaussures recouvertes de sang, et j’en ris un instant par réflexe de survie, puis je peste, un rictus aux lèvres qui m’échappe et que je ne peux réprimer, je maugrée parce que tout cela ne fait que recommencer, car la guerre n’est qu’un éternel recommencement et la guerre au Kurdistan encore plus. Dans trois ou quatre heures, je prendrai un maigre repas de pain et un thé avec les survivants, qui feront comme si de rien n’était malgré la débâcle. Je note dans mes carnets: «Les Kurdes sont-ils condamnés à jamais à ne pas avoir d’Etat?»

J’assiste à une boucherie sans nom, comme j’en verrai encore beaucoup dans la contrée et dans tout le Moyen-Orient, civils et militaires mélangés. Depuis 1945, 95% des victimes de tous les conflits au monde sont des civils. Une proportion qui augmente encore depuis quelques années, à se demander si les armées qui se battent ne veulent pas éviter à tout prix de faire des victimes parmi les militaires ennemis. Les soldats meurent peu dans les guerres d’aujourd’hui, tandis que l’on massacre les innocents.

La nuit a recouvert très vite ce décor de fin du monde comme des ténèbres opportunes. A chaque départ d’obus, nous plongeons vers le sol, dans des semblants de tranchée. Tonnerre d’illuminations tandis que les gerbes de poudre jettent des éclairs sur le paysage meurtri. J’assiste alors à une scène incroyable, une scène que j’ai rarement vue, après avoir couvert une vingtaine de conflits et séjourné avec une quinzaine de mouvements de guérilla. Brusquement, peu après minuit, dans une unité de combattants, un peshmerga se dispute avec un autre: - Il ne faut pas y aller!
- Comment ça? Tu as peur?
- On va au casse-pipe. Si on descend maintenant dans la plaine, on est morts dans une heure.
- Allez, un peu de courage!

Le ton monte. Pour un peu, les deux hommes s’étriperaient. Je crains un nouveau tir ami, tout aussi meurtrier. Un autre peshmerga, Osman, avec qui je passe une partie de la nuit sur le champ de bataille, préfère en rire:
- Que veux-tu, c'est comme ça, on veut se mettre d’accord dans un groupe, même avant de mourir. Tu ne trouves pas que c’est vraiment démocratique?

Façon de voir les choses, j’avoue. «Quel est le prix courant de la bravoure?» s'interrogeait Hemingway en 1923, au retour de la guerre de Smyrne, sur les ruines de l’Empire ottoman. 

Le feu reprend aussitôt, un peu plus bas. Osman me confie que les pertes sont énormes - plusieurs centaines de morts. J’aperçois des corps que l’on charge dans les voitures, sur des banquettes ensanglantées, et qui repartent aussi vite sur des pistes improbables, phares éteints, à la lueur de la lune et des explosions. Le Kurdistan semble ce jour-là saigner de tous ses pores. Les Irakiens gagnent la bataille. Dans les yeux du commandant Kader, je lis toute la tragédie du peuple kurde.

Je remonte bien vite dans la montagne et croise Massoud Barzani dans sa citadelle de Salaheddin, l’une des anciennes stations climatiques de Saddam Hussein que les rebelles ont récupérée et qui domine la plaine d’Erbil en contrebas d’une route à lacets hautement gardée. L’œil alerte, constamment en dialogue à voix basse avec l’un de ses lieutenants, des hommes lourdement armés à quelques pas, Kak Massoud, comme on l’appelle, Frère Massoud, la tête coiffée d’un turban rouge et blanc, semble inquiet. «Saddam Hussein a perdu contre les Américains, alors il veut se venger contre nous les Kurdes», me souffle le vieux combattant Ahmet Omar, 60 ans dont la moitié à guerroyer dans les montagnes, pour 25 dinars irakiens par mois, une misère, lorsque la solde est versée. Je n'ai plus aucune nouvelle de l’autre chef de la résistance, Jalal Talabani, qui deviendra bien vite le rival de Massoud. Assis sur une chaise et sous un arbre, à 1'000 mètres d’altitude, celui-ci répond à mes questions, tendu. Barzani ne parle plus de victoire et semble sans cesse regarder vers les montagnes sur sa gauche, comme s’il attendait quelqu’un.

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Massoud Barzani, au centre, ancien président du Kurdistan irakien. Il a démissionné en octobre 2017 après l’organisation du référendum sur l’indépendance, source d’une nouvelle épreuve de force avec le régime irakien, l’Iran et la Turquie. © Olivier Weber

Surgissent alors derrière lui, sur la colline et sous les arbres, deux hommes en pantalon bouffant, le visage émacié, le souffle court. Je pense un instant à deux gardes du corps ou deux combattants de retour du front, mais l’un est étonnamment blond. Je connais le second, un journaliste français, Xavier. L’autre est un photographe américain, Kostas, qui parle toutes les langues de la région ou presque et qui me permettra de sortir du piège dans lequel nous allons nous fourrer. Ils débarquent tous les deux d’un long trajet à pied, par les montagnes, avec les rebelles du PKK. Ils ont été arrêtés par la police turque, relâchés puis interrogés dans la montagne par la rébellion avant de pouvoir passer la frontière. Leur itinéraire n’est qu’une répétition de ce qu’il nous arrivera dans quelques jours aux trois frontières, entre l’Irak, la Syrie et la Turquie.

Barzani lui est sur ses gardes. Il répond encore à quelques-unes de mes questions puis se lève brusquement pour filer vers le nord. Je ne le reverrai pas avant longtemps. Je me retourne. Les combattants deviennent fébriles, les chauffeurs des voitures et des camions s’activent puis des guetteurs donnent le signal du départ. «Les Irakiens sont en bas! hurle un combattant. On dégage!»

Les rues se vident soudainement. En quelques minutes, me voilà détalant avec les combattants dans un pick-up surchargé. On roule vers le nord, par des vallées enclavées et des sommets improbables, la boue dans les roues, la mitraille dans le dos, la chasse de Saddam dans les cieux. Les combats redoublent d'intensité et sont tout proche, dans les lacets, à l’entrée de la petite ville de Salaheddin, paisible jusque-là, heureuse de connaître elle aussi, fut-ce le temps d’une saison, le printemps kurde et un parfum de liberté. Les hélicoptères de Bagdad grondent au-dessus de nos têtes. Je songe le soir même au roman de Kessel, Une Balle perdue, qui se déroule à Barcelone pendant la guerre d’Espagne. «La balle partit vers le ciel, mais la cour se vida soudain de badauds. La panique gagna la rue.» 

Barzani s’attarde un peu dans le village de Chaqlawa, où survient une importante bataille avec les Irakiens durant laquelle plusieurs blindés ennemis sont détruits. Puis il est exfiltré par les montagnes vers l’Iran. Des peshmerga tirent des balles traçantes en l’air, geste habituel en cas de victoire. C’est en fait le signal de la défaite, voire de la débâcle. Talabani pendant ce temps se terre dans une maison à moitié détruite, survolée par la chasse irakienne, accompagné de mon ami Ahmad Bamarni qui fut restaurateur à Paris. Un homme fin, intelligent, courageux, et pour qui la parole donnée a un sens. Ils n’ont que peu de munitions, vaines de toute façon pour contrer la puissance de feu de Saddam Hussein. Mais Talabani est un guérillero rusé et parvient avec Ahmad à semer ses poursuivants, comme il me le racontera plus tard. Celui-ci deviendra ambassadeur d’Irak en Suède. Nos chemins se croiseront à nouveau à plusieurs reprises, mais sur des terrains plus diplomatiques et feutrés, à l’ONU et ailleurs.

Sur la piste, je vois les villages qui se vident, les montagnes qui se remplissent de paysans, familles, vieillards, tous terrorisés, à pied, à dos de mulet, en tracteurs, dans des camions. Un incroyable vent de panique souffle sur les montagnes. Elles sont parcourues de frissons, elles sont habitées par la peur, elles transpirent la hantise de la grande répression, de la grande faucheuse qui s’abat à nouveau sur les âmes et les corps. Tous les drames de ce peuple d’Orient défilent sous mes yeux. J’en suis triste pour eux. Le printemps kurde s’achève dans le fracas. Les cimetières d’Orient sont peuplés de rêves anéantis. Et les demeures du Kurdistan ressemblent à un musée des espoirs disparus.

Je change à plusieurs reprises de véhicule, camion, minibus, voiture tout terrain, talonné par les forces de Saddam Hussein. Je longe à plusieurs reprises des précipices et le chauffeur prie pour que le bord ne s’affaisse pas. A la fin, je monte dans un minibus. Les passagers sont nerveux. Si nous continuons sur Zakho, à la frontière turque, nous serons rattrapés par les soldats irakiens, dont les blindés ont emprunté la grande route d’Erbil. Un passager s’empare alors d’un pistolet et menace le chauffeur, qui ne veut surtout pas occuper la grande route. Il y est contraint et le minibus file plein ouest, en direction des trois frontières. L’un des occupants de la cabine, Ako, nous conseille alors de nous cacher dans les marais, à quelques kilomètres de là. On abandonne le bus. Deux combattants m'accompagnent. Lorsque je me réfugie dans une maison en ruines et ouverte à tous les vents, ils me suivent. En face, la montagne couverte d’arbustes et parsemée de rocs blanchâtres semble calme. Mais une balle me frôle un instant plus tard, à quelques dizaines de centimètres sur ma droite. Un bruit mat, qui traverse l’atmosphère et qui résonne encore à mes oreilles. Une balle perdue et sans être perdue, destinée à tout le peuple kurde, une balle qui a fendu des cœurs, fracassé des têtes, balayé les espoirs, écrasé les rêves. Nulle troupe pourtant à l’horizon dans ce que les militaires turcs appellent «les Montagnes mauvaises». Aurais-je rêvé? Sans doute s’agit-il d’un sniper caché dans les arbres sur le versant ou dans une autre ruine. Derrière nous, à quelques kilomètres, s’étend la frontière turque, entre la ville de Zakho déjà aux mains des Irakiens et la frontière syrienne, à la confluence du fleuve Khabur et du Tigre.

Cette balle, nul doute qu’elle m’était destinée. Les deux peshmerga sont formels. Un miracle qu’elle m'ait épargné. Et pourtant, pendant des années, je vais l’oublier. Je vais la refouler, sûrement parce que je serai le témoin d’autres tragédies en chemin, sur des champs de bataille en Orient, dans les maquis d’Afrique, dans les vallées afghanes avec le commandant Massoud, le Lion du Panchir, et d’autres résistants. Je vais oublier le bruit mat de la balle se fichant dans le mur de la maisonnée en ruines, avec si peu de poussière, je vais oublier le sifflement rapide, sournois, qui avertit au dernier moment, lorsqu’il est déjà trop tard. Il est vrai que l’on n’entend jamais la balle qui vous frappe. «Si vous les entendez, c’est parce qu’elles sont déjà passées», commentait Hemingway dans l’une de ses dépêches sur la guerre d’Espagne. Le souvenir de cette balle qui était tout sauf égarée me reviendra brutalement, à l’aube d’une nuit de cauchemars sur des guerres que l’on dit oubliées, peuplées d’enfants solitaires, de familles disloquées, de frontières surmontées de barbelés. Et cette balle, c’est celle qui tue les Kurdes, qui brise leurs espoirs, qui balaie les soifs de liberté. Un tir qui était autant destiné au voyageur de passage qu’à tout le peuple du Kurdistan.

Quelques heures plus tard, je plonge dans un petit bois, des taillis plutôt, face à la frontière turque, infranchissable en raison d’un champ de mines qui entoure l’endroit et des combats qui font rage aux alentours. Je déniche un abri près d’une casemate détruite, mais les obus pleuvent aussitôt. J’attends que la nuit tombe pour profiter de l’obscurité et rejoindre un bois plus fourni. Les deux peshmerga qui m'accompagnent haussent les épaules en avouant qu’ils s'en moquent désormais: il leur reste deux balles chacun et veulent se suicider le soir même. Je pense alors au mot de Dos Passos lorsqu’il tente de s’aventurer en pays kurde, depuis la frontière iranienne: «Le véhicule est reparti et je suis resté seul avec les mouches.»

Les hélicoptères nous survolent. Je compte quatre passages. «Plus beaucoup d’espoir», écris-je dans mes carnets. Je tente un passage côté turc, au-delà de la rivière glacée Khabur, mais impossible: les soldats de l’autre rive tirent eux aussi. Et le champ de mines, lui, n’a pas bougé… Je passe trois jours dans l’eau, avec pour toute nourriture une orange que je dévore, écorce comprise. Je n’ai plus rien à boire depuis deux jours et l’eau des marais est totalement saumâtre. Pour tromper la faim et la peur, j’écoute les peshmerga à mes côtés en me souvenant du vers du poète kurde: «Si tu ne peux offrir du pain de blé, offre au moins des paroles suaves.»

Dans ce no man’s land improbable, Jim, le reporter de CNN, et Kostas, le photographe de Newsweek, me rejoignent. Ensemble, durant des heures, nous concoctons un plan pour nous tirer de cette nasse: le premier, Jim, est maître-nageur comme moi; le second parle le turc. Nous dépassons le bois, parvenons à marcher sur le champ de mines sans déclencher aucune explosion, les jambes flageolantes lors de cette roulette russe, à l’abri néanmoins des angles de tir irakiens. Puis nous déployons une banderole sur laquelle nous résumons notre situation en grosses lettres, en passant au stylo sur chacun des caractères des centaines de fois afin de les grossir et qu’ils se voient de loin. «Traversez le fleuve et nous vous tirons dessus», hurle alors un soldat turc dans un haut-parleur.

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Razak, combattant kurde, sur la ligne de front de Hawija, au nord de Bagdad. Les combattants de Daech sont retranchés à quelques centaines de mètres et se livrent régulièrement à des attaques-suicides. © Olivier Weber

On s’aventure un peu plus loin, en évitant les mines semées des deux côtés du fleuve en crue. Le lendemain matin, avant même le lever du jour, deux commandos turcs en civil viennent nous chercher sur un semblant de radeau, un grossier assemblage de palettes de bois, de quatre bidons et de vieux câbles de télévision. Avec Jim et Kostas, nous nageons dans une eau à 2°C et poussons le radeau. Nos membres sont gelés. Qu’importe! La rive approche, malgré la dérive due au courant. Nous sommes sauvés. Transis, mais en vie. Les Irakiens bombardent encore la grève puis le côté turc et s’arrêtent lorsque la petite garnison de la frontière se met à répliquer. Je regarde en arrière ce Kurdistan en feu, proie à nouveau, comme depuis des siècles, de l’appétit des empires. La cité de sable se fond dans des horizons de légendes. J’ai déjà oublié la balle qui m’était destinée. La liberté n’est souvent qu’un mirage meurtrier.

Depuis, je suis maintes fois retourné au Kurdistan pour rendre visite aux Kurdes ou à Jalal Talabani. Manque de chance pour le peuple kurde, des combats fratricides opposent lors de l’un de ces voyages les deux chefs Barzani et Talabani. Des combats qui vont durer trois ans, de 1994 à 1997, et causer la mort de milliers de Kurdes. Une question de partage des royalties du pétrole sur les camions bourrés d’or noir qui se rendent en Turquie. La bagatelle de 50’000 dollars de taxes par jour est ainsi collectée par le seul parti de Barzani au poste de Zakho. Robert Baer, un agent spécial de la CIA et qui démissionnera deux ans plus tard, est dépêché sur le terrain pour apaiser la querelle entre les chefs, en vain. L’un de mes amis, Jafar Guli, représentant de la résistance kurde, sera même assassiné à Paris, dans une tour du XIIIe arrondissement et dans d’horribles circonstances, pour ces mêmes questions de partage du gâteau. Je me souviens encore de ce qu’il me disait quelques mois plus tôt, à la frontière entre l’Irak et la Turquie, tandis que défilaient les camions de la contrebande: «A chaque fois que la résistance s’est divisée, le peuple kurde a dû subir une oppression encore plus barbare que la précédente.»

Les combats fratricides cette fois-ci sont très graves. On compte des centaines de morts. Le général Kosrat, l’homme avec qui j’avais participé à la bataille d’Altun Kupri, doit battre en retraite et abandonner la ville d’Erbil, la mort dans l’âme. Barzani a bénéficié de l’appui de Bagdad pour nettoyer l’enclave de la présence de son rival et de ses troupes. Un carnage. Au bout d’une semaine de voyage au Kurdistan, je parviens à négocier un passage sur la ligne de front, entre les deux belligérants, les partisans de Barzani et du PDK (Parti démocratique du Kurdistan), et les combattants de Talabani et de sa formation, l’UPK (Union patriotique du Kurdistan). Je tiens à ce qu’un général de Barzani me signe un sauf-conduit pour être sûr de pouvoir revenir. Drapeau blanc. Les canons se taisent quelques instants. Tandis que je franchis la ligne de front sans être sûr de pouvoir revenir, chicanes, rochers, tranchées sur la route de la frontière iranienne, je sens la tension dans le camp de Barzani. Mon accompagnateur me dira le lendemain: «Tu as vu le commandant qui a contresigné ton visa? Je l’ai entendu dire à ses hommes qu’il voulait t’emmener dans les bois, te casser les jambes et piquer ton fric…»

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A la frontière iranienne, camions de pétrole. La route de Panjwin est très fréquentée par les contrebandiers. © Olivier Weber

Charmante entrée en matière, ou plutôt sortie du camp de Barzani, à présent contesté pour son manque de clairvoyance face aux visées de Bagdad. A l’automne 2017, au lendemain du référendum sur l’indépendance qui s’est traduit par une contre-attaque de l’armée irakienne, les combats interkurdes ont bien failli à nouveau verser dans la tragédie, après quelques sanglantes escarmouches. Et l’enclave autonome a perdu en quelques jours Kirkouk et ses immenses champs de pétrole, garants de sa survie financière. Une catastrophe pour nombre de Kurdes. Je roule encore, bien au-delà de la ligne de front, et je parviens dans un vallon à trois mille mètres d’altitude, près de Zalé. L’Iran n’est plus qu’à 500 mètres. Dans la vallée adjacente sévissent maints trafiquants, des passeurs entre l’Irak et l’Iran, des contrebandiers convoyant des pneus, de l’alcool, des animaux, de la drogue, des êtres humains, à cheval ou à pied. 

Il pleut. J’aperçois un groupe d’hommes qui plantent des bouts de bois et déploient des bâches en plastique transparentes, qui seront vite trouées. L’un d’eux est Jalal Talabani en personne, marteau en main, qui monte sa petite tente avec sa femme Hero, comme un simple combattant en campagne. Le résistant est acculé, trahi par les siens. Il pleut et lui pleure, les pieds dans la boue, l’uniforme kaki détrempé, comme si le rêve de liberté était une nouvelle fois brisé. Il accuse de tous les maux son ancien associé de maquis, Massoud Barzani, «un petit Pétain», me dit-il, et surtout de trahison. Il est d’autant plus amer que c’est ici, dans ce bout de vallée d’altitude, que la rébellion a été lancée en 1977. Retour au point de départ, en quelque sorte, à cause d’une déloyauté et de la lutte fratricide. Il a perdu cette bataille quelques années après le printemps kurde, et il s’en souviendra longtemps. Le peuple kurde aussi, avec cette nouvelle brèche en son sein qui démontre une fois de plus que les capitales et les tyrans peuvent manipuler les uns et les autres. Ce sont cette fois-ci les chars iraniens qui sauveront Talabani, chars que j’apercevrai dans les montagnes à plusieurs reprises, soigneusement cachés.

Des montagnes très fréquentées par les gens de la CIA et d’autres services secrets. Maintes fois je les ai croisés. Il y a là des humanitaires déguisés, des anciens dissidents de Saddam Hussein, des agents iraniens. Je cherche à les éviter, mais à plusieurs reprises je tombe sur eux au détour d’un sentier ou je les retrouve dans un petit hôtel où les soirées sont longues. L’un d’eux me racontera son histoire. Les erreurs aussi de la CIA, qui a misé sur un escroc. Cet escroc, je le connais bien pour l’avoir croisé dans les maquis. Opposant à Saddam Hussein, à la tête du Congrès national irakien, Ahmed Chalabi est un brillant mathématicien irakien qui a longtemps enseigné au prestigieux MIT de Boston. Brillant et adorateur des chiffres, à tel point qu’il a maintes fois rajouté des zéros sur son compte bancaire. Il est déjà condamné en Jordanie à 20 ans de prison par contumace pour fraude bancaire. Il n’empêche! Les Américains veulent l’utiliser et le placer à la tête d’un gouvernement à Bagdad lorsque Saddam tombera. Ce qui est fait dès le printemps 2002. Mais les Américains mettront deux ans à s'apercevoir ce que tout le monde savait dans les maquis: Chalabi est un agent iranien.

L’homme de Téhéran est démis de ses fonctions en juin 2005, au lendemain d’une perquisition par une centaine de soldats américains et policiers irakiens, après avoir notamment livré des secrets américains à la mollarchie persane. Entre temps, le mathématicien-malandrin a empoché des dizaines de millions de dollars - jusqu’à 60 millions! - de la part du Congrès américain. Un Congrès qu’il a pourtant contribué à désinformer en exagérant la menace des armes de destruction massive et les relations supposées de Bagdad avec Al-Qaïda. Le plus grand fiasco de la CIA depuis 1945, titre alors le Washington Post. Les Américains commencent à douter de cette sale guerre, qui leur coûtera 700 milliards de dollars au bas mot, selon les chiffres officiels, et causera la mort de plus d’un million de personnes. On songe à Camus qui écrivait dans ses carnets: «La guerre apprend à tout perdre, et à devenir ce qu'on n'était pas.»

Au Kurdistan, on profite en revanche du chaos à Bagdad. Sans s’apercevoir que les anciens empires aiguisent leurs armes et veulent fondre sur la proie kurde. La Turquie? Elle entend reprendre pied dans les anciennes satrapies de l’Empire ottoman et le fait savoir. La Russie redevient expansionniste, vers le sud. Et l’Iran lorgne son occident, l’Irak dans un premier temps puis la Syrie. La reconstitution des régimes d’hier est une catastrophe pour le peuple kurde.

Comme Hemingway, qui est encore à cette époque son ami, Dos Passos s'est aventuré sur les ruines de l’Empire ottoman et a filé ensuite vers la Mésopotamie, pour écrire le superbe Orient-Express. A se pencher sur les cartes de la région et la disposition très versatile des frontières, l’écrivain et grand reporter en a le tournis. «Les petits drapeaux avancent et reculent. Plus animé que les échecs. Et puis la carte des services secrets. Une habileté extraordinaire. On va exploiter la religion A pour qu’elle se batte contre B; on va acheter les hommes de D pour qu’ils attaquent A par l’arrière; et quand ils ne pourront plus se relever, on découpera soigneusement la carte.»

Sur la ligne de front qui s'étire encore aujourd’hui sur des dizaines de kilomètres entre les Kurdes et les islamistes de Daech, avec ses murs de terre, ses tranchées, ses bastions défendus tant bien que mal, Rizgar se prend à rêver de nouvelles frontières. Référendum sur l’indépendance voulu par le président du Kurdistan irakien ou pas, l’enclave kurde jouit déjà d’une belle autonomie, au grand dam des voisins. Et le Kurdistan syrien, le Rojava, lui emboîte le pas, sous le regard belliqueux du président turc Recep Tayyip Erdogan. Mais Rizgar n’en a cure, comme nombre de ses compatriotes. Il croit dur comme fer en l'avenir du peuple kurde, de vingt-cinq à trente millions d’âmes, le plus grand peuple sans Etat, balloté par l’Histoire et en proie au cynisme des nations.

Grâce à Rizgar, je retrouve à Souleimaniye, à plusieurs heures de route de là, l’homme qui m’a sauvé la vie, Ako Ghareb, le peintre, celui qui m’a guidé vers les marais entre Zakho et la frontière syrienne, voilà bien des années… Affable, la moustache en constante agitation, Ako est toujours aussi loquace dans ses récits et prolixe dans ses peintures, dont certaines ont été brûlées. Dans cette ville aux larges rues, aux grands jardins et qui paraît si paisible, malgré la proximité des combats avec l’EI qui ne sont jamais bien loin dans la poche kurde, je lui raconte l’épisode de la balle perdue. Il me dit que j’ai eu de la chance, comme lui a eu de la chance aussi, lors des batailles, des trahisons, des franchissements de frontières de l’exil, et que l’escapade aux trois frontières lui a permis de se sortir d’un mauvais pas, et de prolonger ainsi son séjour au pays des vivants. «Au pays des Kurdes, on a tous une balle qui nous attend, dit le peintre-directeur de musée et sauveur de vies. Le tout, c’est de l’éviter, de baisser la tête ou d’esquiver, avant d’aller chercher le sniper et de lui renvoyer la balle.» 

Ami de la bande de Charlie Hebdo, il avait rendu visite aux journalistes de la revue un mois avant les attentats. Lui-même caricaturiste, créateur de la première revue satirique irakienne, Sekhurma, il se sait menacé. Mais il estime que les Kurdes seront toujours en lutte, toujours en butte à des frontières iniques. Nous parlons du droit des minorités et de la «question kurde», la possibilité aussi pour ce peuple de prendre rendez-vous avec l’Histoire, un siècle après les promesses de 1920 à Sèvres. Celui qui ferraille désormais avec ses pinceaux et ses fusains désigne le musée qu’il dirige, Amna Suraka, «la Prison rouge», qui fut le centre de torture des agents de Saddam Hussein et où maints Kurdes ont disparu. Dans son bureau de directeur, il continue de peindre, les êtres et les décors, et ses peintures égrènent une œuvre singulière, de feu et d’espoirs, de rêves brisés, mais sans cesse recommencés. Des œuvres qui ont remplacé les graffiti des agonisants dans les cellules en contrebas. Quelquefois des visages emplis de bonheur, souvent des familles endeuillées, des armes aussi, dans une enclave entre clandestinité et combat. Pour qui sonne le glas, sinon pour les barbares, semblent murmurer les personnages sur les toiles de l’artiste. Une manière de préserver la mémoire de ce pseudo-Etat, trou noir de la logique des puissances dans l’attente de l’indépendance formelle, malgré les menaces des voisins, l’ire de Washington et les erreurs des vieux chefs sur un échiquier il est vrai compliqué. L’artiste Ako me rappelle alors le vieux dicton de son peuple: «Les Kurdes n’ont pour amis que les montagnes.»

Et brusquement je revois la balle perdue qui ne l’était pas, le projectile descendu des montagnes et qui m’a frôlé dans la maison en ruines, tandis que mes deux peshmerga pensaient à en finir le soir même. L’enclave éphémère, elle, a survécu, dans le bruit, la fureur de l’Orient et la solitude. Les balles ne sont jamais perdues. Elles ne font que perforer les espérances sans pour autant les briser.