Les «hommes d’honneur» (1/9)

Mais quelle est cette «chose» indéfinie qui serait, à elle seule, susceptible de mettre un terme aux maux de ce bas monde? C’est ce que Tommaso Buscetta découvre ce jour de 1948 en prononçant le serment de la Cosa Nostra.

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Le 12 décembre 1972, Tommaso Buscetta (image) entra à la prison de l’Ucciardone à Palerme. Enfer et paradis des hommes d'honneur, cet établissement était alors l'endroit où se scellaient les amitiés les plus profondes.© DR/montage sept.info

Coincée entre une avenue qui se donne des airs de rocade et des rangées de HLM, face au port, les pavillons tendus vers le nord, la prison palermitaine de l'Ucciardone n'a rien perdu de sa misère. Ici, rien de changé depuis le temps des Bourbons. Derrière les hauts murs se dressent trois quartiers de détention aussi insalubres que possible; au milieu de la cour centrale, les ruines d'une statue de la Madone, encadrées par des figuiers négligés depuis des siècles, achèvent de conférer à l'ensemble une impression de désolation.

A l'époque, on pouvait diviser les mille vingt-cinq détenus de l'Ucciardone en deux catégories complémentaires: la majorité, des sous-hommes, des quaraquaquà, masse d'illettrés s'entassant à cinq ou six dans des cellules prévues pour deux, tandis qu'une petite poignée d'hommes semblaient avoir tous les droits: quand ils le souhaitaient, ils logeaient dans des cellules individuelles, leurs gardes du corps-secrétaires se chargeaient quotidiennement de faire leurs lits et de réceptionner leurs repas confectionnés par le meilleur restaurateur de la ville.

L'homme qui rejoignit la colonie pénitentiaire de l'Ucciardone le 12 décembre 1972 appartenait visiblement à la seconde catégorie de détenus. Tout en lui trahissait une sûreté de soi qui confinait parfois à la suffisance. L'âpreté de ses traits, son nez — refait maladroitement par un chirurgien esthétique de Mexico — lui donnaient des airs d'Indio mexicain que venait confirmer une peau tannée par le soleil et la mer. La quarantaine arrogante, l'homme aimait à afficher une fulgurante réussite sociale qui se voyait d'abord dans le choix de ses vêtements. Si ses chemises bariolées n'étaient pas toujours d'un goût sûr, elles n'en étaient pas moins tissées de fils de soie; si ses blue-jeans ne tombaient pas toujours à merveille sur ses jambes, ils portaient toujours les griffes des tailleurs les plus en vue. Eau de toilette, after-shave, savonnette, dentifrice: l'homme avait le même souci de qualité quand il s'agissait de son hygiène personnelle. Ses codétenus s'en souviennent encore: il avait l'habitude de leur offrir royalement ses flacons et ses savons à moitié entamés et toujours renouvelés par des admirateurs anonymes ou des parents attentifs. Mais ce n'était pas en raison de ses largesses que les autres détenus respectaient, et redoutaient Tommaso Buscetta, qui venait d'être condamné à plus de dix ans de réclusion principalement à cause de son appartenance à la mafia.

«Ma personnalité forte et orgueilleuse, explique Buscetta, a créé autour de moi un mythe de trafiquant international de stupéfiants et de boss mafioso violent et cruel qui ne correspond en rien à la réalité. Ce qu'il y a de plus incroyable c'est que ce mythe influençait non seulement la presse et les policiers, mais aussi le milieu. Dans les prisons, on me regardait avec un respect et une crainte augmentés du fait que l'on prenait ma réserve comme étant l'expression d'un pouvoir mafioso basé sur des crimes que je n'ai jamais commis. Il était parfaitement inutile que je tente de convaincre mes interlocuteurs du contraire: plus je protestais de mon innocence, plus ils riaient.» Si pendant de longues années Tommaso Buscetta s'évertua à proclamer bien haut qu'il était innocent et que la mafia n'existait pas, n'était qu'une invention des journalistes et des politiciens, c'est qu'il s'adressait aux non-initiés, à ceux qui ignoraient que l'organisation qu'il servit trente années durant s'appelait en réalité Cosa Nostra et qu'entre eux les vrais mafiosi s'appelaient les «hommes d'honneur».

De tous les détenus présents à l'Ucciardone en cette fin d'année 1972, Tommaso Buscetta faisait partie de ceux qui pouvaient se vanter d'appartenir à la plus palermitaine de toutes les mafias. Quoique né via Oretto, à deux pas de la Gare centrale de Palerme, Tommaso Buscetta fut adopté à l'âge de vingt-deux ans par la «famille» mafieuse de Porta Nuova qui règne à près d'un kilomètre de là sur cette partie ouest de la ville qui s'étend de l'antique palais des Normands jusqu'au pied du Monreale. Ses mauvaises fréquentations l'avaient en effet conduit à se distinguer (en sicilien, annacars) de ses parents naturels, honnêtes artisans vitriers de père en fils, qu'il avait très vite délaissés pour la compagnie plus animée et plus arrogante des malandrins de Porta Nuova. Ce qui au début semblait une bravade d'adolescent fou, élevé dans une ville en pleine décomposition, allait très vite se révéler être le choix d'une vie.

Tommaso Buscetta était aussi celui des détenus dont l'appartenance à la Cosa Nostra était la plus ancienne. N'avait-il pas été «arrangé» (combinato, dans le parler mafieux) de sorte à devenir, pour le pire plus que pour le meilleur, un homme d'honneur par un beau jour de l'an de grâce 1948? Un «arrangement» des plus purs et comme on savait encore les faire à l'époque.

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