La chambre de la mort (6/9)

© DR/montage sept.info
Au 8 de la via Ponte Marine, un drôle de manège se tramait. Les hommes d'honneur avaient l'habitude de venir dans cette vieille bicoque abandonnée afin de torturer leurs «opposants». La pièce lugubre où ils succombaient fut rapidement surnommée «chambre de la mort».

Préoccupées uniquement de s'entre-déchirer, les différentes familles de Palerme sont désormais moins regardantes sur la qualité des nouvelles recrues, n'ayant d'autre souci que leur quantité. C’est ainsi que Vincenzo Sinagra entra en scène.

Construit autour des ruines d'une ancienne banlieue, le quartier du Sperone est la prolongation naturelle du Brancaccio. C'est ici qu'est né et qu'a grandi Vincenzo Sinagra, dans une rue sans nom, que des hommes pressés ou bornés ont tout juste pris la peine de désigner d'une lettre et d'un chiffre, S-3. Vincenzo Sinagra était un jeune Palermitain comme il en est tant d'autres, tout juste âgé de vingt-deux ans, et dont le seul horizon était borné par cet amas d'immeubles et de baraques indéfinissables jetés à deux pas d'une mer toujours plus lointaine que des décharges sauvages comblaient un peu plus chaque année. 

Vincenzo Sinagra semblait destiné à devoir errer toute sa vie entre les établissements balnéaires de la via Messina, bondés dès les premiers jours de mai malgré la proximité d'au moins un panneau interdisant toute baignade, n'ayant d'autre ambition que celle de se faire remarquer par le chef de la famille mafieuse qui règne le long du Corso dei Mille sur un territoire qui s'étend du Branccacio au Sperone et qui englobe la quasitotalité du littoral sud de la ville. De ses courtes études interrompues au bout de trois ans de classes élémentaires, Vincenzo Sinagra avait tout juste retiré assez de connaissances pour être capable de distinguer les lettres qui formaient son nom et qu'il traçait d'une écriture malhabile évoquant autant le vieillard parkinsonien que l'analphabète appliqué.

L'enfance de Vincenzo Sinagra s'était passée en divers petits métiers qui allaient de la salaison des anchois à la coupe du bois dans une petite scierie du quartier. Dans les environs du Sperone, nombreux étaient ceux qui considéraient Vincenzo Sinagra comme un brave jeune homme, n'hésitant pas à l'appeler affectueusement par son surnom, 'Undli (drelin drelin), vestige d'une ancienne passion puérile pour le bruit des hochets et autres clochettes. Ce petit nom — en sicilien 'nciuria — servait autant à marquer l'affection qu'à le distinguer de son cousin, lui aussi baptisé Vincenzo Sinagra, mais que les hommes d'honneur appelaient «Tempête». Car pour son malheur, Vincenzo «'Undli» Sinagra avait un cousin qui faisait partie de la terrible famille du Corso dei Mille. Pour son malheur, mais aussi, paradoxalement, pour son bonheur, car c'était là sa seule possibilité de survie. Avec un peu de chance, beaucoup de patience et encore plus d'application, Vincenzo Sinagra avait lui aussi de fortes chances d'être un jour admis au sein de la Cosa Nostra, dont il pouvait espérer gravir un à un tous les échelons. Nombreux étaient les appelés, plus rares semblaient devoir être les élus. Du moins en temps de paix...

Car, avec la guerre, tout était bouleversé. Préoccupées uniquement de s'entre-déchirer, les différentes familles de la ville étaient désormais moins regardantes sur la qualité des nouvelles recrues, n'ayant d'autre souci que leur quantité. Il n'était plus question de rites d'initiation, le code d'honneur de la Cosa Nostra était jeté aux orties, les parrains avaient besoin de sang frais afin de remplacer leurs soldats tombés au champ d'honneur, mitraillés dans les rues de la ville ou lestés et jetés dans la baie. C'est ainsi que Vincenzo «'Undli» Sinagra fut pour ainsi dire enrôlé de force par son cousin Vincenzo «Tempête» Sinagra quelques mois seulement après le début des hostilités.

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