Le crépuscule des pieux


Sabbathday Lake n'est pas un village ordinaire. Niché dans un bout de campagne du Maine, loin du littoral qui attire les touristes, il abrite une communauté religieuse en voie d'extinction. Célébrés de galeries d'art en théâtres, les shakers ne comptent pourtant plus que trois membres. Rencontre avec les derniers représentants d'un autre rêve américain.

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A 58 ans, Frère Arnold est le dernier homme de la communauté. Venu au shakerisme à l'âge de 20 ans, il reste aujourd'hui persuadé que sa croyance lui survivra, en dépit de ses exigences.© Olivier Saretta, Roxane Guichard

Le Maine est surtout connu pour ses homards à dix dollars, sa poignée d'écrivains millionnaires et son littoral rocheux émaillé de criques pittoresques. Le «Pine Tree State» abrite pourtant une autre curiosité. Loin des bateaux de pêche assoupis sur l'estran et des villas cossues, les shakers vivent à l'abri des regards depuis plus de deux siècles. 

- Les quoi? Non... désolé, je ne vois pas.

Stephen, jeune retraité de l'armée vivant à seulement trente minutes en voiture du village où la communauté vit recluse, n'a jamais entendu parler d'eux. Même les bikers qui sillonnent à longueur de printemps les routes fraîchement asphaltées de l'arrière-pays sont incapables de le situer sur une carte. 

- Ce serait pas des espèces de hippies, hasarde un blouson de cuir calé sur un chopper aux chromes éclatants rencontré sur l'US 26. 

Mauvaise pioche. Encore quelques courbes sur cette même route et soudain, en contrebas, une poignée de silhouettes attirent notre attention.

On pensait qu'ils seraient seuls ou presque. Ce dimanche matin, une quinzaine de têtes chenues patientent pourtant devant l'église. Soutenue par un austère quinquagénaire au cheveu ras, une minuscule vieille dame, couverte des poignets aux chevilles d'une robe violette hors d'âge, pénètre à pas comptés dans la modeste bâtisse en bois blanc. Hommes et femmes lui emboîtent le pas, en prenant soin d'entrer par des portes opposées. «Egaux, mais séparés» ordonne la coutume.

A l'intérieur, les murs peints au lait de myrtille, maintenus par précaution à l'abri de la lumière directe, ont traversé deux siècles sans encombre. Pas l'ombre d'une fissure. Une allée centrale menant à un pupitre sépare des rangées de bancs se faisant face. De petits recueils de chants en cuir bleu y ont été disposés, dans l'attente de voix prêtes à les entonner. Un filet aigre finit par rompre le silence claustral. 

Recroquevillée au premier rang, le visage mangé par d'épaisses lunettes, Sœur Frances lit à l'assemblée un passage des Ecritures. Difficile d'en saisir le sens, tant sa voix frêle peine à porter les mots. Puis les secondes s'égrainent, muettes, jusqu'à ce que Frère Arnold décide de prendre le relais à pleins poumons. Debout face au pupitre, son regard bleu acier planté sur la Bible, il entame à son tour une courte lecture assortie d'un commentaire ardent. Et puis le temps se dilate de nouveau au-dessus des paupières closes. 

Une note grave va les dessiller. Venue du fond de la pièce, elle s'élève dans l'air boisé, vite rejointe par un chœur enthousiaste. Quelques couplets enjoués et de nouveau, le silence. Une femme d'une soixantaine d'années se dresse alors: «Mes petits-enfants jurent en permanence, et je dois avouer que ça me choque. Je ne dis pas que ça ne m'arrive jamais, mais chez les jeunes c'est devenu quelque chose de trop banal», s'indigne-t-elle. Un chant, porté par un duo très impliqué, ne tarde pas à lui répondre. Peu à peu, l'inhibition des débuts s'estompe.

L'audace des uns libère la parole des autres. On parle d'innocence retrouvée, de difficulté à répondre aux exigences de la morale, de rapport à Dieu. Quelques rires échappent même, parfois, à la gravité ambiante, lorsque Sœur June, primesautière malgré les années, évoque ses souvenirs d'enfant espiègle. Pendant une heure, les interventions spontanées vont ainsi se succéder, toujours entrecoupées de chants, jusqu'à ce qu'un «Notre Père» appliqué mette finalement un terme à l'office.

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