La CIA face aux droits de l'homme (2/3)

Après la publication de son rapport sur les prisons secrètes de la CIA en Europe, Dick Marty se retrouve sous le feu des projecteurs. Assumant pleinement ses positions, il va critiquer les méthodes de torture utilisées par les Etats Unis contre le terrorisme.

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Avant le rapport de Dick Marty, l'ONG Amnesty International estimait qu'environ 70'000 prisonniers étaient détenus par les Etats-Unis, dans le plus grand secret, hors de tout cadre juridique et en dehors de leur territoire.© Kathleen T. Rhem

Pour combattre le terrorisme, l’Administration américaine a donc abandonné l’Etat de droit. Elle a pu faire emprisonner des centaines de personnes sans aucun mandat, sans aucune preuve, mais sur la base de simples soupçons. En violation du droit international et au mépris des valeurs d’une société civilisée, elle a institué un système raffiné de torture. Il convient de remarquer que ces règles totalement arbitraires, et considérées comme criminelles dans toute démocratie, ne sont valables qu’en dehors du territoire des Etats-Unis et ne sont pas applicables à des citoyens américains. On institue ainsi une espèce d’apartheid juridique. Le terme n’est pas encore à la mode, mais le principe est déjà largement appliqué: America First! Pour mettre en œuvre les extraordinary renditions, les Etats-Unis n’hésitent pas à s’entendre avec des Etats qu’ils définissent eux-mêmes comme voyous, appartenant à l’Axe du mal. Plusieurs personnes ont été ainsi enlevées un peu partout dans le monde et remises aux autorités de leur pays où généralement elles étaient persécutées. La CIA a ainsi collaboré avec la Syrie, la Libye, l’Egypte, le Maroc et bien d’autres pays où l’usage de la torture constitue une pratique courante. Dans le cas Abou Omar, la justice italienne a pu très bien illustrer le fonctionnement de cette collaboration: le jour après l’enlèvement et la remise d’Omar aux Egyptiens, le chef de la CIA de Milan se rend à Zurich d’où il s’envole pour Le Caire. Il y restera deux semaines pour suggérer les questions et encourager les bourreaux.

De nombreuses autres personnes enlevées sont acheminées à Guantánamo Bay, la base militaire pour laquelle les Etats-Unis ont obtenu en 1903 une concession perpétuelle du président cubain Tomas Estrada Palma, alors à leur botte. Une grande prison y a été spécialement aménagée. Pourquoi à Cuba et pas aux Etats-Unis, où la place ne manque certainement pas? L’administration veut être hors de la portée d’un quelconque juge fédéral qui aurait vraisemblablement des objections quant à la légalité de ce genre de détention et au traitement auquel sont soumis les détenus. Un ancien cadre de la CIA, Michael Scheuer, l'un des architectes du système des extraordinary renditions déjà mis au point sous la présidence Clinton, a déclaré dans un entretien avec la revue allemande Die Zeit (12 mai 2006) que «la CIA a le droit de violer toutes les lois, sauf la loi américaine.» Ce même monsieur, en mars 2005, dans une interview dans le Sunday Herald, affirme qu’on est bien entendu au courant que les personnes remises à des pays comme l’Egypte sont soumises à des tortures. Il ajoute cyniquement, «C’est très pratique: trouver quelqu’un pour faire le sale boulot.» Dans ce même ordre d’idée, déjà en 2002 le Washington Post avait cité un fonctionnaire de la CIA, qui exprimait le même concept, d’une façon encore plus crue: «Nous ne leur défonçons pas la gueule, nous les envoyons dans des pays qui eux peuvent leur défoncer la gueule. Il ajoute: Si vous ne violez pas les droits de quelqu’un, c’est que vous ne faites probablement pas votre travail comme il faut.»

La torture n’est pas seulement appliquée, elle est également institutionnalisée. Un manuel de «technique d’interrogatoire renforcée» est mis au point à l’attention des agents de la CIA avec la collaboration de médecins et psychologues. Ces professionnels ont abandonné tout scrupule moral et tous les principes éthiques de la science qu’ils se sont engagés à respecter, préférant les juteux contrats que leur offraient les différentes agences de renseignement. Une page très sombre pour les psys américains puisqu’il ne s’agit pas de cas isolés, mais c’est bien la Société américaine de psychologie (APA) qui a prêté sa collaboration à la mise au point de ces techniques d’interrogatoire, terme pudique pour ne pas appeler les choses avec leur nom: torture. Le waterboarding, la noyade simulée, la privation de sommeil, le bruit assourdissant, l’alternance de chaud et de froid ne sont que quelques-uns des instruments utilisés à Guantánamo ainsi que dans d’autres prisons secrètes. Nous découvrons les détails de ces programmes de la CIA, connus sous les acronymes HVT (High Value Targets) et HVD (High Value Detainees), que nous détaillons pour la première fois dans notre rapport au Conseil de l’Europe.

La lecture de ce manuel de techniques d’interrogatoire glace le sang. Tout y est minutieusement décrit, un travail méticuleux mis au point par des psys et des juristes. Une description détaillée qui doit mettre le tortionnaire de service dans la condition mentale de celui qui accomplit un devoir pour le bien de la patrie et non pas dans la peau d’un vulgaire bourreau. La réglementation est précise et décrit d’une façon pointilleuse les différentes techniques: par exemple, la façon avec laquelle le prisonnier doit être giflé (frapper avec les doigts écartés entre l’extrémité du menton et le bas du lobe de l’oreille), l’immersion de la tête dans la baignoire (douze secondes et pas plus de deux heures par jour pendant un mois de suite), l’arrosage à l’eau froide (jusqu’à vingt minutes avec de l’eau à 5°C, quarante minutes avec de l’eau à 10°C), la privation de sommeil (jusqu’à 180 heures, qu’on peut reprendre après huit heures de pause), et ainsi de suite. On n’arrache pas les ongles aux prisonniers, c’est beaucoup plus subtil, mais pas moins cruel. Oui, il s’agit bien d’une réglementation adoptée par l’administration d’une grande démocratie du monde occidental au début du XXIe siècle. 

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