De la pizza au homard du Bosphore (1/3)

Conseiller d'Etat de 1989 jusqu'à 1995, Dick Marty a également été député à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe où il a présidé la Commission des droits de l'homme. Aujourd'hui retraité, il publie ses mémoires avec notamment des extraits sur le rôle de la mafia en Suisse.

Marty Mafia Marty Mafia
La migration, la criminalité transfrontalière ainsi que la contrebande mobilisent quotidiennement l'Administration fédérale des douanes (AFD). En 2016, plus de 33'500 cas de contrebande ont été enregistrés dans le cadre du trafic touristique.© Administration fédérale des douanes

On est en pleine Pizza Connection. Jeune procureur, je suis appelé à examiner la position d’Adriano Corti, le «caissier de la Mafia», comme le définit la presse italienne. Corti est le produit typique d’une certaine société tessinoise qui a fait de la frontière son gagne-pain, souvent sa richesse. Après la contrebande de café et de cigarettes à grande échelle, Corti, comme bien d’autres, s’est reconverti dans le transport d’argent. Ce sont des milliards de lires (ancienne unité monétaire de l'Italie) qui passent la frontière, cachés dans le double fond de sa voiture. Ces transferts sont illégaux aux yeux de la loi italienne, mais bienvenus en Suisse, leur passage ne contrevenant à aucune loi, du moins à l’époque. Ce sont des sommes colossales qui sont ainsi transportées pour le compte de riches clients italiens vers leurs comptes auprès de banques suisses. Ces dernières sont parfaitement au courant de ces modalités de transferts et ce sont d’ailleurs elles qui conseillent à la clientèle leurs convoyeurs de confiance. Bien entendu, quand ces intermédiaires ont des pépins, les banques prétendent de ne pas les connaître. Corti a gagné beaucoup d’argent et il en a perdu et dilapidé tout autant. Dans son travail, parfaitement légal pour la Suisse, il est considéré comme efficace, honnête et digne de confiance.

Ce phénomène du trafic de frontière m’avait fortement impressionné et interpellé. La frontière est au Tessin une réalité quotidienne qui a joué et joue toujours un rôle très important dans la vie du canton. Maint Tessinois ont bâti leur richesse et leur respectabilité sur la contrebande. L’économie locale ne pourrait pas fonctionner sans l’apport de dizaines de milliers de frontaliers. Il y a plus de trente ans de cela, je m’étais intéressé à un Suisse de Lugano, un personnage, énigmatique et très discret qui, comme nous l’avions établi, gérait depuis son habitation dans un quartier très tranquille de Lugano un gigantesque trafic de cigarettes au départ de l’Albanie. En fait, la marchandise ne venait pas physiquement en Suisse, mais était destinée à d’autres pays. Nous soupçonnions que ce commerce de contrebande masquait un trafic de drogue. Nous n’avons toutefois jamais réussi à trouver de véritables preuves, même si le doute est resté. Ce qui nous stupéfia ce fut de découvrir que ce contrebandier suisse, qui ne sortait pas de son bureau de Lugano, disposait déjà d’un système de transmission de données avec l’Albanie de Hoxha que la police ne réussissait pas à déchiffrer. Naïf, je m’étais adressé à Berne, à l’administration des douanes pour savoir si tout cela était vraiment légal. 
– Bien sûr, cher monsieur, c’est même bien, car ce sont des places de travail et cela nous permet au surplus d’encaisser des taxes en faveur de l’AVS! 
– Mais on favorise la fraude fiscale dans les pays voisins...
– Ce n’est pas notre problème! 

C’est au cours de ces années que la place financière tessinoise se développe d’une façon spectaculaire, non sans d’importants dégâts aussi bien sur le plan de l’image que de celui de la société tessinoise. L’expansion fulgurante des services financiers a pour conséquences que les professions manuelles et artisanales sont dévalorisées et largement abandonnées. Ces vides ont dû être comblés par les frontaliers, souvent très capables et pleins de bonne volonté. Les déboires économiques de l’Italie et la fuite des capitaux vers le Tessin créent un climat d’euphorie qui favorise une mentalité de gain facile et rapide, la spéculation immobilière, des réussites fulgurantes de personnes qui ne disposent pas d’un véritable bagage professionnel et culturel, sinon une bonne dose d’audace et, surtout, une absence de scrupules. Cela engendre inévitablement une culture malsaine qui contribue à expliquer les problèmes actuels du Tessin.

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